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Influence alléguée du patronat sur le gouvernement - Jocelyn Chan Low : «Que fait Subron dans ce gouvernement?»

Par Jean-Marie St Cyr
Publié le: 4 May 2026 à 11:17
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Jocelyn Chan Low et Laura Jaymangal.
Jocelyn Chan Low et Laura Jaymangal.

Deux ministres du même gouvernement tiennent des discours diamétralement opposés sur l’influence du secteur privé. Entre aveu de blocage et déni, historiens et société civile tentent de démêler le vrai du faux.

Le contraste est saisissant. D’un côté, le ministre du Travail Reza Uteem avance que « le gouvernement n’est l’otage d’aucun lobby capitaliste ». De l’autre, son collègue de la Sécurité sociale, Ashok Subron, explique que « semenn karanter pa pe kapav fer parski bizin ekout lord bann misie-la ». Deux membres du même cabinet, deux lectures radicalement opposées de la réalité. 

Ce n’est pas la première fois qu’Ashok Subron tient un tel discours. Déjà en avril 2025, lors de l’émission Au cœur de l’info sur Radio Plus, à quelques semaines de la présentation du budget 2025-2026, il avait déclaré que « ce n’est pas une clique de capitalistes qui va tout prendre et mettre le gouvernement en otage, car cette bande pense que le pays lui appartient ». Il avait également évoqué un partage de la richesse et ciblé des acteurs économiques qui « refusent de payer la Corporate Tax ». « Ces riches sont des profiteurs et j’estime que la classe la plus vulnérable a sa part dans notre économie », avait-il dit

Pour l’historien et observateur Jocelyn Chan Low, les propos d’Ashok Subron contiennent une part de vérité. « Je crois qu’Ashok Subron a totalement raison », dit-il. Selon lui, le ministre, ancien syndicaliste, « connaît très bien le dossier » et il y a « effectivement un blocage au niveau du patronat ». Selon l’historien, Ashok Subron doit se sentir « très mal à l’aise au sein du gouvernement » et sa déclaration est « une suite logique » de ses positions antérieures. Il a déjà appelé à une orientation plus à gauche. « C’est quelqu’un qui est à gauche et qui a des idées de cette mouvance. »

À l’inverse, Jocelyn Chan Low est sévère à l’égard de Reza Uteem. C’est le ministre du Travail qui doit piloter le dossier de la semaine de 40 heures, rappelle-t-il. « C’est un aveu d’échec et d’impuissance quand il a dit qu’il n’y avait pas de consensus », souligne l’historien. Affirmer que le gouvernement n’est pas l’otage du lobby capitaliste ne serait, selon lui, qu’« un subterfuge » face à cette réalité.

Jocelyn Chan Low situe ce débat dans un contexte plus large. Alors que tous les gouvernements successifs se sont appuyés sur le secteur privé pour doper la croissance, il estime que la stratégie de l’actuel gouvernement a été entièrement fondée sur ce même secteur pour relancer l’économie. « Mais cela ne marche pas », dit-il. Il évoque des signaux révélateurs. « Il y a des mesures dans le dernier budget qui montrent que le gouvernement est à la solde des gros capitaux. » Il cite notamment le moratoire accordé aux Smart Cities, alors que le report du paiement de la pension de vieillesse de 60 à 65 ans, lui, a été appliqué rapidement.

Pourtant, l’historien rappelle qu’un gouvernement peut préserver son indépendance vis-à-vis du secteur privé. Selon lui, l’introduction du salaire minimum en est la preuve. Malgré la résistance de Business Mauritius, le gouvernement d’alors avait tenu bon.

Consulter ne veut pas dire céder»

La semaine de 40 heures cristallise désormais toutes ces tensions. Jocelyn Chan Low rappelle que le gouvernement a été élu sur ce programme, et que Rezistans ek Alternativ (ReA) en avait fait une de ses exigences précises. Pour lui, l’introduction ou non de cette mesure lors de la prochaine présentation du budget constituera un « test » de l’engagement du gouvernement en faveur des travailleurs.

L’enjeu est de taille pour ReA. « Si cela ne passe pas, le parti n’aura pas d’autres recours que de se retirer du gouvernement », estime l’historien. Pour lui, en attendant, le parti « est en train de perdre de la crédibilité au sein de la population ». Il relève par ailleurs que lors de la fête du Travail, le 1er mai, le syndicaliste Reaz Chuttoo, de la Confédération des travailleurs du secteur public et privé, a affirmé que les travailleurs avaient perdu confiance en Ashok Subron. Ce qui amène l’historien à poser la question : « Si le gouvernement est à la solde du capitalisme, qu’est-ce qu’Ashok Subron fait au gouvernement ? »

L’art du funambule

La directrice de Transparency Mauritius, Laura Jaymangal, aborde la question sous un angle plus structurel. Pour elle, ces déclarations reflètent « un débat constant dans toute démocratie : jusqu’où un gouvernement doit-il écouter les acteurs économiques sans se laisser influencer excessivement - et pas seulement économiques, mais les lobbies en général ».

Elle est catégorique sur le principe. « Les politiques publiques doivent être élaborées dans la transparence, sur la base de consultations équilibrées, et non sous la pression d’intérêts particuliers. Ce qui vaut autant pour le patronat que pour tout autre groupe organisé. » Elle reconnaît néanmoins que consulter les employeurs est normal et nécessaire à Maurice, où le secteur privé joue un rôle central dans l’emploi et l’investissement. « Consulter ne veut pas dire céder », précise-t-elle toutefois.

Pour Laura Jaymangal, gouverner relève en définitive d’un exercice d’équilibre délicat. « C’est finalement un véritable rôle de funambule où le gouvernement doit dialoguer, prendre en considération les parties prenantes et conserver son autonomie décisionnelle. C’est l’art de gouverner », dit-elle. Le vrai enjeu est de préserver cet équilibre « dans la transparence, sans favoritisme, et surtout sans corruption ».

Nous avons vainement tenté d’obtenir la réaction d’un représentant de Business Mauritius ainsi que celle du ministre Ashok Subron. 

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