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Inflation : la stabilité du taux ne freine pas la flambée des prix

Par Leena Gooraya-Poligadoo
Publié le: 16 May 2026 à 08:15
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Alors que les consommateurs font face à une nouvelle série de hausses de prix touchant les produits alimentaires, les carburants et certains services essentiels, le taux d’inflation global publié par Statistics Mauritius est resté stable de mars à avril 2026. Cette situation provoque incompréhension chez de nombreux ménages.

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Bhavish Jugurnath, économiste.
Bhavish Jugurnath, économiste.

En dépit d’un ralentissement apparent de l’inflation, le coût de la vie continue de peser sur le budget des ménages mauriciens. Les derniers chiffres publiés par Statistics Mauritius montrent que l’indice des prix à la consommation (IPC) est passé de 109,6  points en mars 2026 à 111 points en avril 2026, soit une hausse de 1,3 %. Dans le même temps, l’inflation en glissement annuel s’est établie à 3,6 % en avril 2026, contre 3,8 % un an plus tôt, maintenant ainsi une tendance relativement stable depuis le début de l’année.

Derrière cette stabilité apparente, plusieurs indicateurs traduisent toutefois une pression persistante sur les dépenses courantes. L’inflation globale calculée sur les douze mois se terminant en avril 2026 atteint 4,2 % (le même taux qu’en mars 2026), contre 2,6 % à la même période en 2025. Les indices CORE1 et CORE2, qui excluent certains produits soumis à des variations ponctuelles, affichent également une progression. L’inflation CORE1 en glissement annuel atteint 5,5 %, contre 3,1 % un an auparavant, tandis que CORE2 passe de 5,4 % à 6,1 %.

Méthode de calcul
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Imrith Ramtohul, consultant.
Imrith Ramtohul, consultant.

Ces évolutions interviennent alors qu’une mission du Fonds monétaire international (FMI), dirigée par Mariana Colacelli, a séjourné à Maurice du 22 avril au 4 mai dans le cadre des consultations au titre de l’article IV. À l’issue de cette visite, le FMI a indiqué que l’inflation, après avoir accéléré en 2025 sous l’effet de certaines mesures économiques, s’est modérée au début de 2026 tout en restant dans la fourchette cible de 2 % à 5 % fixée par la Banque de Maurice. L’institution prévoit toutefois une nouvelle hausse des prix en 2026, alimentée par l’évolution des cours internationaux des carburants et des denrées alimentaires.

Pour plusieurs économistes et observateurs, cette apparente contradiction s’explique avant tout par la méthode de calcul de l’inflation. L’économiste Bhavish Jugurnath rappelle que l’inflation ne mesure pas l’évolution de quelques produits spécifiques, mais « le taux moyen de hausse des prix à travers un large panier de biens et de services ». Ainsi, même si les prix des carburants ou des denrées alimentaires augmentent fortement, ces hausses peuvent être compensées statistiquement par une stabilisation ou une progression plus modérée dans d’autres catégories de dépenses. « L’inflation étant calculée sur la base de moyennes pondérées, les hausses de certains produits peuvent être partiellement neutralisées par des prix stables ailleurs dans le panier de consommation », explique-t-il.

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Roshan Kulpoo, observateur économique.
Roshan Kulpoo, observateur économique.

Cependant, cette logique statistique peine souvent à convaincre les consommateurs. En effet, les ménages ressentent principalement l’impact des dépenses quotidiennes incontournables : alimentation, transport, électricité ou encore carburants. Même si l’inflation globale ralentit ou se stabilise, le coût de ces produits essentiels continue de peser lourdement sur le budget familial. Bhavish Jugurnath évoque également un « effet de base ». En d’autres termes, si les prix avaient déjà fortement augmenté l’année précédente, les nouvelles hausses peuvent apparaître moins importantes d’un point de vue mathématique, sans pour autant signifier une baisse réelle des prix. « L’inflation peut se stabiliser à un niveau élevé sans pour autant diminuer », souligne-t-il.

Illusion de calme

De son côté, Roshan Kulpoo, observateur économique et président de United Pay Ltd, estime que les chiffres officiels donnent « une illusion de calme » alors que la pression financière sur les ménages demeure intense. Selon lui, la moyenne utilisée dans les statistiques officielles masque la réalité vécue par une grande partie de la population, particulièrement la classe moyenne. « On ne fait pas ses courses avec une moyenne », avance-t-il. Pour Roshan Kulpoo, une inflation stable ne signifie nullement que les prix cessent d’augmenter. « Elle signifie simplement que les prix continuent d’augmenter au même rythme », précise-t-il. Il estime également qu’un fossé grandissant s’installe entre les indicateurs économiques et le ressenti de la population. Cette déconnexion, affirme-t-il, contribue à alimenter une perte de confiance envers les statistiques économiques officielles.

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Manisha Dookhony, économiste.
Manisha Dookhony, économiste.

Le consultant en investissement Imrith Ramtohul partage cette analyse. Il rappelle que l’inflation repose sur une moyenne pondérée intégrant plusieurs catégories de biens et de services. « Un certain décalage peut exister avant que les récentes hausses de prix soient pleinement reflétées dans les données officielles », dit-il. 

Pour sa part, l’économiste Manisha Dookhony explique qu’il y a des ajustements de base et la politique monétaire qui est en place. « On attendait potentiellement qu’il y ait une baisse du taux directeur, mais il a été maintenu à 4,5 %. Ce qui peut avoir un effet sur l’inflation en général. Il faut également souligner que le taux de croissance prévu pour 2026 a été revu à la baisse. Il peut y avoir des facteurs haussiers comme la hausse du prix du carburant et aussi un autre aspect qui pourrait agir en contrebalance », explique-t-elle. 

Selon les chiffres d’avril 2026 publiés par Statistics Mauritius, les plus fortes augmentations mensuelles ont concerné le transport (+2,5 %), les restaurants et services d’hébergement (+2,0 %), l’alimentation et les boissons non alcoolisées (+1,9 %), ainsi que le logement, l’eau, l’électricité et le gaz (+1,7 %). Finalement, si le taux officiel d’inflation semble stable, le niveau général des prix reste élevé.


Carburants : le risque d’une nouvelle poussée inflationniste 

La hausse des tensions géopolitiques au Moyen-Orient augmente les inquiétudes sur les marchés pétroliers internationaux et soulève, à Maurice, la question d’un possible retour des pressions inflationnistes. Plusieurs analystes estiment qu’une augmentation d’une roupie du prix des carburants pourrait entraîner une hausse d’environ 0,2 % de l’inflation, en raison du rôle central de l’énergie dans la formation des coûts.

L’économiste Bhavish Jugurnath rappelle que les carburants influencent directement de nombreux secteurs de l’économie. « Toute hausse se répercute rapidement sur le transport, la logistique, l’industrie manufacturière et même la distribution alimentaire. » Il souligne toutefois que le contexte actuel est différent des chocs exceptionnels observés durant la pandémie de covid-19 ou la guerre en Ukraine. 

« À cette époque, les perturbations mondiales étaient massives, avec des ruptures d’approvisionnement, une flambée des coûts du fret et une hausse simultanée de l’énergie et des matières premières. » Aujourd’hui, il estime que les chaînes logistiques sont plus stables et les banques centrales mieux préparées. « Néanmoins, Maurice reste vulnérable en raison de sa forte dépendance aux importations de carburants, de denrées alimentaires et de matières premières.

Une hausse prolongée du pétrole pourrait ainsi réduire le pouvoir d’achat et augmenter les coûts des entreprises. » 
Quant à Manisha Dookhony, elle fait ressortir qu’il faudrait aussi s’attendre à une poussée inflationniste à cause de la situation au Moyen-Orient, comme ce fut le cas lors de la guerre en Ukraine. Maurice est tributaire du marché international pour les carburants. Le coût du fret a augmenté et l’inflation en subira les conséquences. 

Sensibilité de l’économie

« Il est difficile d’avancer un chiffre, mais l’augmentation sera importante. Le Fonds monétaire international a fait des observations et des analyses par rapport à la manière dont la hausse du coût du carburant peut avoir un impact sur le reste de l’économie. Nous avons aussi d’autres éléments qui entrent en jeu à Maurice : la hausse du prix de l’électricité. Ce qui aura un effet sur d’autres prix. Un supermarché utilise de l’électricité tout comme un coiffeur. Ce qui ne sera pas sans incidence sur les coûts d’opération. » 

De son côté, Roshaan Kulpoo insiste sur l’effet en chaîne d’une variation même modérée des prix du carburant. Selon lui, les coûts de transport, de production et de distribution augmentent progressivement, alimentant l’inflation. Il estime cependant que la situation actuelle correspond davantage à une instabilité chronique des marchés énergétiques qu’à un choc brutal. « Les prix ne connaissent pas de flambée extrême, mais restent durablement élevés. Le principal risque est celui d’une inflation persistante, qui érode graduellement le pouvoir d’achat, d’autant que ménages et entreprises disposent de moins de marges financières après plusieurs années de pressions économiques. » 

Le consultant Imrith Ramtohul confirme la sensibilité de l’économie mauricienne aux variations des carburants et juge crédible l’estimation de 0,2 % d’inflation par hausse d’une roupie. Il souligne que le baril de Brent est passé d’environ 68 dollars à plus de 105 dollars depuis le début du conflit au Moyen-Orient, affectant plusieurs secteurs clés comme le transport, l’agriculture et l’industrie. « Un choc inflationniste majeur comparable à ceux de la pandémie ou de la guerre en Ukraine reste toutefois peu probable, sauf en cas de perturbation grave de l’approvisionnement mondial en pétrole », dit-il.


Un taux d’inflation entre 3,5 % et 6 % attendu d’ici fin 2026

L’évolution de l’inflation à Maurice d’ici la fin de l’année 2026 devrait rester au centre des préoccupations économiques, dans un contexte international encore marqué par des incertitudes sur les prix de l’énergie et des matières premières. Si une flambée comparable à celles observées durant la pandémie de Covid-19 ou la guerre en Ukraine est jugée peu probable, les pressions sur le coût de la vie devraient néanmoins persister.

Pour l’économiste Bhavish Jugurnath, l’inflation devrait se situer entre 3,5 % et 5 % d’ici la fin de l’année. Il souligne que les principaux risques viennent de l’extérieur, notamment des tensions géopolitiques au Moyen-Orient susceptibles de faire grimper les prix du pétrole. « Une telle hausse aurait un impact direct sur le transport, l’électricité et les produits alimentaires, Maurice étant fortement dépendant des importations », dit-il. Il ajoute que la dépréciation de la roupie pourrait aggraver l’inflation importée en rendant les biens étrangers plus coûteux. À cela s’ajoutent des facteurs internes comme les hausses salariales, les coûts d’exploitation des entreprises et certaines mesures fiscales, qui maintiennent une inflation relativement rigide dans les services. « Toutefois, une stabilisation des prix mondiaux de l’énergie et une politique monétaire prudente pourraient contribuer à contenir les pressions inflationnistes », affirme-t-il. 

De son côté, Roshaan Kulpoo estime que l’inflation pourrait légèrement remonter pour atteindre environ 3,5 % à 3,7 % d’ici la fin de l’année, tout en restant dans la fourchette cible. Il met en avant une situation d’accalmie fragile, où les prix ne flambent plus mais restent durablement élevés. « Les principales sources de tension proviennent des prix de l’énergie, des produits alimentaires importés et des coûts domestiques. Cependant, la stabilisation de la roupie et la normalisation des chaînes d’approvisionnement mondiales jouent un rôle de frein », avance-t-il. Il insiste surtout sur le risque d’une inflation « persistante », qui érode progressivement le pouvoir d’achat.

Le consultant Imrith Ramtohul prévoit, lui, une inflation comprise entre 4 % et 6 % en 2026. Il cite la hausse du pétrole, le dollar fort et l’augmentation des prix alimentaires comme principaux facteurs de hausse. « La stabilité des matières premières et les interventions publiques, comme les subventions ou contrôles de prix, pourraient toutefois limiter l’ampleur de la hausse », dit-il. Selon lui, Maurice fera surtout face à une inflation progressive plutôt qu’à un choc brutal.

De son côté, Manisha Dookhony estime que les prévisions sont incertaines, car la guerre au Moyen-Orient risque de durer. Tout va dépendre de la suite par rapport à cette guerre selon l’économiste.

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Inflation en chiffres


 

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