Infirmiers étrangers : solution transitoire ou risque pour le système public ?

Par Jean-Marie St Cyr
Publié le: 18 février 2026 à 16:30
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Infirmier
Infirmiers en service : entre surcharge chronique et recours aux « bank sessions » pour maintenir le fonctionnement des hôpitaux publics.

Face au manque aigu d’infirmiers dans le service public, le recours à des professionnels étrangers divise. Si Krist Dhurmah y voit une mesure temporaire et encadrée, Ram Nowzadick met en garde contre les risques liés à la communication, aux qualifications et à la planification.

Ancien président du Nursing Council, Krist Dhurmah indique qu’il a suggéré au ministre de la Santé, Anil Bachoo, de recruter des infirmiers étrangers dans le service public. C’est avant de quitter ses fonctions et afin de faire face au manque de personnel. « Je lui ai expliqué que c’était une solution temporaire pour les deux ou trois prochaines années, dans le but de pallier le manque de personnel dans ce secteur ».

Selon lui, il était important de disposer d’un « buffer » d’un certain nombre d’infirmiers pour aider à faire face au manque aigu existant. « Cette proposition ne signifiait pas qu’il faut recruter des infirmiers étrangers tous les ans de façon continue, mais jusqu’à ce qu’il y ait suffisamment d’infirmiers dans le service public et dans le pays. En parallèle, il faut aussi assurer le recrutement et la formation de “trainee nurses” pour prendre la relève des infirmiers étrangers recrutés pour assurer la transition », ajoute-t-il. Il précise qu’il n’a jamais été question de contrats de longue durée.

Krist Dhurmah reconnaît toutefois que ce recrutement peut poser des problèmes, notamment au niveau de la langue. « Si des infirmiers viennent de pays africains francophones, il ne devrait pas y avoir de gros problèmes de barrière linguistique. Par contre, en ce qui concerne des pays anglophones, l’adaptation risque d’être un peu plus difficile. » 

Ram Nowzadick, président de la Nursing Association, partage cet avis. Selon lui, cette barrière linguistique risque de compliquer la prise en charge des patients dans le secteur public, où « ce n’est pas la même situation et le même environnement » que dans le privé. Dans le passé, des médecins étrangers recrutés avaient nécessité l’intervention d’infirmiers pour traduire auprès des patients. Cette situation, selon lui, avait conduit à un chaos. « La communication entre le patient, le médecin et l’infirmier est très importante et c’est un outil qui vaut 50 % du traitement. » Il estime qu’une telle situation pourrait aussi allonger le temps d’attente.

Sur le plan des compétences, selon Krist Dhurmah, techniquement, les infirmiers étrangers possèdent les mêmes qualifications que les infirmiers locaux. Il cite l’exemple de l’Arabie saoudite où des Mauriciens ont travaillé sans parler arabe. « Ils ont travaillé et ont pu prodiguer le service. » Il propose qu’un « crash course » soit offert aux recrues étrangères afin de faciliter leur adaptation, l’apprentissage des rudiments du kreol morisien et une meilleure connaissance de la culture du pays. Il estime qu’il ne faut pas leur fermer la porte au service public, d’autant plus qu’ils travaillent déjà dans les cliniques privées. « Nous avons un gros problème de main-d’œuvre actuellement et nous devons agir. »

Il n’existe pas de formule à la Public Service Commission pour recruter directement des Nursing Officers, mais des « Trainee Nurses ». Ce qui facilite l’embauche d’infirmiers étrangers qualifiés dans le privé. Toutefois, avec l’amendement de la loi et la révision du « Scheme of Service », il sera, selon lui, plus facile de recruter des infirmiers étrangers. Il estime néanmoins que le recrutement local aurait dû être favorisé en priorité, notamment pour ceux formés par Polytechnics Mauritius, et précise que la procédure annoncée pourrait prendre plusieurs semaines, voire plusieurs mois.

Pour sa part, Ram Nowzadick insiste sur la complexité d’un tel exercice. « Il ne faut pas que le personnel existant soit frustré par des conditions de travail plus avantageuses des infirmiers étrangers », avance-t-il, craignant un découragement des infirmiers locaux. Il appelle à impliquer toutes les parties prenantes afin de déterminer les pays de recrutement, les conditions de travail et la rémunération. Il insiste aussi sur le respect des normes établies à Maurice par le Nursing Council et sur la nécessité de qualifications reconnues. « Il ne faudrait pas qu’on prenne des aide-soignants des pays étrangers pour les faire devenir des infirmiers à Maurice. Ils doivent avoir des qualifications internationales. » Il plaide également pour une meilleure planification à long terme, une révision de la rémunération et la régularisation des infirmiers formés par Polytechnics Mauritius travaillant sous contrat depuis plusieurs années.

De son côté, le ministre Anil Bachoo a justifié cette orientation sur sa page Facebook. Il a indiqué que l’an dernier, environ 300 « trainee nurses » ont été recrutés et sont actuellement en formation ; ils rejoindront les hôpitaux dans trois à quatre ans. Au cours des deux prochaines années, 700 autres seront recrutés. « Cette planification structurée des effectifs vise à reconstruire et à renforcer notre corps infirmier sur le long terme. »

Il a également expliqué qu’un exercice de recrutement visant à engager environ 100 infirmiers sous contrat pour répondre aux pénuries urgentes n’a pas permis d’obtenir un nombre suffisant de candidatures éligibles. Le « Scheme of Service » a été modifié afin de permettre le recrutement direct d’infirmiers qualifiés, sans passer par la filière des « trainee nurses ». « Le recrutement d’infirmiers étrangers qualifiés constitue donc une option temporaire, une mesure transitoire. Ils seront engagés sous contrat uniquement, jusqu’à ce que nous disposions d’un nombre suffisant d’infirmiers formés localement intégrant le système. Il s’agit de protéger les patients et d’alléger la lourde charge de travail des infirmiers », a-t-il précisé.

Le ministre est aussi revenu sur le manque de planification au cours de la dernière décennie. « Au cours des dix dernières années, très peu de “trainee nurses” ont été recrutés, alors que, dans le même temps, de nombreuses licences ont été accordées à des hôpitaux et à cliniques privées sans évaluation adéquate de l’impact futur sur le marché du travail. Le résultat est une pénurie nationale de médecins et d’infirmiers, tant dans le secteur public que privé. C’est une situation que nous sommes en train de corriger grâce à une planification rigoureuse des effectifs. »

Bank sessions : une surcharge qui rapporte

Même si ce sont les infirmiers du service public, tout comme leur syndicat, qui se plaignent de la surcharge de travail pesant sur leurs épaules en raison du manque de personnel, cette situation ne leur déplairait pas complètement. C’est ce que nous ont laissé entendre plusieurs sources.

En effet, à travers les « bank sessions », qui permettent aux infirmiers de doubler leur shift afin de pallier le manque d’effectifs, nombreux sont ceux qui empochent un gros pactole en heures supplémentaires. Même s’ils sont « esclaves » du système, ils peuvent toucher jusqu’à un à deux tiers de leur salaire mensuel uniquement grâce aux « bank sessions ». C’est l’une des raisons pour lesquelles certains ne verraient pas d’un bon œil le recrutement d’infirmiers étrangers, leur « manne » risquant ainsi d’être menacée, nous ont confié nos interlocuteurs.

Avec les dettes contractées et le train de vie adopté, leurs bénéfices risquent d’être mis en péril si le secteur de la santé parvient à recruter suffisamment de personnel pour faire fonctionner le service. Cumuler les « bank sessions » ne serait alors plus possible, et tous les avantages qui y sont associés pourraient s’effondrer pour eux. Toutefois, comme le souligne l’un de nos interlocuteurs, les autorités ne peuvent prendre ce facteur en considération, leur devoir étant d’améliorer le service de santé public.

Selon Krist Dhurmah, le système des « bank sessions » devrait perdurer, car il ne sera pas possible de combler de sitôt le manque d’environ 1 500 infirmiers dans le service de santé public. D’autant que le secteur privé de la santé est également en expansion et absorbe une partie des infirmiers disponibles sur le marché.

Pour l’ancien président de la Nursing Council, le personnel reste essentiel et rien ne peut remplacer le contact humain des infirmiers. Il est impératif de recruter suffisamment d’effectifs pour assurer le bon fonctionnement du service de santé. Un infirmier qui cumule les heures de travail n’a pas le même rendement. Et il est difficile de contrôler ceux qui, malgré leurs « bank sessions », ne sont peut-être pas pleinement présents physiquement, selon lui.

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