Indiscipline scolaire: redonner à l’école la confiance perdue
Par
Annick Daniella Rivet
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Annick Daniella Rivet
L’atmosphère dans les écoles s’est considérablement dégradée, selon les acteurs concernés. Les cas de violence sont désormais fréquents, qu’ils concernent des parents envers des enseignants, des enseignants envers des élèves, des élèves entre eux ou encore des élèves envers leurs enseignants. Face à cette réalité, une question brûlante se pose : comment redonner aux établissements leur rôle de véritable refuge éducatif ? Éléments de réponse.
L’indiscipline en milieu scolaire a pris une ampleur inquiétante ces dernières semaines, voire ces derniers mois. Certains cas ont d’ailleurs particulièrement marqué les esprits. À Saint-Pierre, deux écoliers âgés de 8 et 9 ans ont été suspendus d’une école primaire après avoir instauré un climat de peur et d’insécurité au sein de l’établissement. Depuis plusieurs années, ces enfants multipliaient les actes de violence contre leurs camarades et même contre un membre du personnel.
La décision de suspension, prise par le ministère de l’Éducation, a provoqué une mobilisation des parents et conduit à la mise en place d’un comité interministériel chargé de réformer le cadre légal encadrant la gestion de l’indiscipline scolaire.
Dans une école spécialisée pour enfants handicapés, un autre incident a été rapporté. Un membre du personnel a été accusé d’avoir placé une cigarette dans la bouche d’un enfant autiste de 8 ans. L’incident, filmé par des caméras de surveillance, a été signalé à la Child Development Unit et à l’Ombudsperson for Children.
Dans les gares routières, plusieurs débordements d’élèves ont également été rapportés, allant de bagarres à des comportements irrespectueux envers les usagers. Ces incidents ont poussé les autorités à renforcer la présence policière et à envisager des mesures disciplinaires plus strictes même en dehors des enceintes scolaires.
À cela s’ajoutent des cas de cyberharcèlement, où des élèves utilisent les réseaux sociaux pour intimider ou humilier leurs camarades. On note également des cas liés à la consommation de substances telles que les cigarettes, l’alcool ou encore les drogues au sein même des établissements scolaires.
Le ministre de l’Éducation, Dr Mahend Gungapersad, a mis en place une série de mesures visant à faire face à l’indiscipline dans les établissements scolaires.
Il rappelle que la discipline reste une priorité absolue pour son ministère et pour le gouvernement, car elle est directement liée à la création d’un environnement d’apprentissage sûr, stable et propice, essentiel à une éducation de qualité et au développement holistique des élèves.
Un comité ministériel a été constitué afin de mettre en place un cadre légal baptisé « Children in Conflict with the Law ». Ce dispositif vise à répondre à une réalité préoccupante : un nombre croissant d’enfants commettent des actes jugés inacceptables.
Face à cette situation, les autorités affirment leur volonté d’instaurer un cadre à la fois rigoureux et structuré, tout en mettant l’accent sur la réhabilitation. L’objectif est de créer un lieu dédié à la réhabilitation, où un personnel spécialement formé pourra accompagner les jeunes concernés.
Ce soutien devra être à la fois émotionnel, psychologique et pédagogique, afin d’offrir aux enfants les outils nécessaires pour se reconstruire et se réinsérer durablement.
Dans cette optique, il apparaît indispensable de revoir l’Education Act ainsi que le Children’s Act, afin d’adapter la législation aux nouveaux défis liés à l’indiscipline et à la délinquance juvénile.
Le pédagogue Ritesh Poliah tire la sonnette d’alarme : « La violence dans nos écoles est un phénomène de plus en plus préoccupant, comme le montrent les statistiques disponibles à l’échelle mondiale. »
Il rappelle qu’il existe différents types de violences. « Entre élèves, l’agression physique a toujours existé. Autrefois, certains perdaient leur matériel scolaire ; aujourd’hui, le cyberharcèlement prend une ampleur considérable. »
À ces formes s’ajoutent les violences physiques, les bagarres, mais aussi les violences sexuelles. Ritesh Poliah rappelle notamment le cas d’un élève venu à l’école avec une arme tranchante pour agresser son enseignant.
La menace ne s’arrête pas là. « Il existe également des gangs, composés aussi bien de filles que de garçons, qui intimident les élèves plus vulnérables, les contraignant à donner de l’argent ou à faire leurs devoirs. »
Le pédagogue souligne aussi les dérives de certains enseignants. « Aujourd’hui, certains enseignants ont malheureusement encore recours aux châtiments corporels. Il existe aussi des abus d’autorité, ainsi que des pressions psychologiques et émotionnelles. »
Les enseignants eux-mêmes deviennent parfois victimes. « Beaucoup subissent des formes de violence numérique : des élèves prennent des photos ou des vidéos des enseignants pour les ridiculiser. Les parents doivent comprendre que les enseignants cherchent avant tout la réussite des élèves. » Enfin, le pédagogue regrette l’absence de protection institutionnelle. « Il n’existe malheureusement ni slogan fort ni dispositif spécifique pour protéger les enseignants, contrairement à d’autres secteurs publics. Lorsqu’un enseignant est agressé par un parent, il est légitime de se demander s’il pourra continuer à exercer son métier dans de telles conditions. »
La discipline dans les écoles relève de la responsabilité des chefs d’établissement, en vertu de l’Education Act. Le gouvernement a adopté une approche structurée, coordonnée et préventive, en collaboration avec la force policière, les Family Support Services et d’autres partenaires.
Des comités disciplinaires fonctionnent au niveau des écoles, des systèmes de vidéosurveillance (CCTV) ont été installés dans certains établissements, et des patrouilles policières ciblées sont menées dans les zones jugées à risque.
Le programme « Get Connected », destiné aux élèves du Lower Secondary Level (Grades 7, 8 et 9), vise à développer des compétences de vie essentielles telles que la conscience de soi, la régulation émotionnelle et la prise de décision responsable. Il est animé par des enseignants spécialement formés.
Ce dispositif est complété par des sessions de sensibilisation menées par l’Anti-Drug and Smuggling Unit et la Harm Reduction Unit, ainsi que par des interventions en classe portant sur le harcèlement, la violence, la gestion des émotions et la résolution de conflits.
Un autre projet, le programme « Rebound », est prévu pour les élèves de Grade 10. Il met l’accent sur la résilience, la pensée critique et la conscience des risques, à travers des méthodes interactives et multimédias, afin de mieux comprendre les conséquences de la consommation de drogues.
Le ministère a renforcé les mécanismes de soutien psychosocial grâce aux Student Care and Counselling Desks dans tous les collèges publics, aux unités de conseil appelées « services d’écoute », ainsi qu’au déploiement d’Educational Psychologists et de Social Workers.
Une approche globale est promue via des programmes de sensibilisation parentale, des multi-agency case conferences pour les situations complexes et des initiatives d’intervention précoce au primaire, notamment à travers le programme « Body Safety and Wellbeing ».
De nombreux ateliers anti-harcèlement (anti-bullying) ont déjà été organisés et le ministère finalise une comprehensive Anti-Bullying Policy, accompagnée de guides pratiques destinés aux écoles, aux parents et aux élèves.
Le ministre a conclu en affirmant que le gouvernement reste déterminé à maintenir la discipline dans les écoles, tout en adoptant une approche équilibrée et inclusive, axée sur la prévention, le soutien, la réhabilitation et le bien-être des élèves.
La Government Teachers’ Union (GTU) hausse le ton face aux agressions répétées contre les enseignants. Son président, Vishal Baujeet, affirme: « La GTU condamne sans réserve les cas d’agression contre les enseignants. Face à la multiplication de ces incidents, les enseignants évoluent dans un climat de plus en plus difficile, voire de peur, selon les régions. »
Le syndicat appelle le ministère de l’Éducation à agir sans délai. « Une école ne peut se transformer en ring, où s’opposeraient des enseignants, qui font de leur mieux pour assurer l’apprentissage des élèves, et des parents qui se croient au-dessus de la loi », insiste la GTU.
La GTU rappelle l’existence de circulaires ministérielles fixant des règles d’accès aux établissements scolaires. Elle espère que les chefs d’établissement appliqueront rigoureusement ces directives afin de mieux contrôler l’accès du public et d’assurer la sécurité des élèves et du personnel.
Le syndicat propose également d’étendre la présence de gardiens de sécurité dans toutes les écoles primaires, une mesure déjà amorcée dans certaines institutions et jugée nécessaire à une plus grande échelle.
Au-delà des mesures de sécurité, la GTU souligne l’importance des valeurs humaines. Le respect, la discipline, la politesse et le sens des responsabilités ne sont pas seulement des qualités individuelles, mais aussi des repères collectifs qui favorisent la confiance, la cohésion sociale et le vivre-ensemble.
Le président propose une campagne nationale de sensibilisation contre la violence envers les enseignants. Le ministère pourrait notamment :
Installer des affiches et posters dans les écoles, véhiculant des messages forts sur le respect des enseignants et les conséquences de la violence
Diffuser des clips vidéo de sensibilisation à la télévision, sur les réseaux sociaux et dans les établissements scolaires, mettant en avant la sécurité et la dignité des enseignants
La GTU recommande également des patrouilles régulières de la police autour des écoles, assorties d’une capacité d’intervention rapide en cas de situation critique.
Pour Vishal Baujeet, ces précautions sont indispensables pour éviter les confrontations directes entre parents et éducateurs et garantir un environnement d’enseignement et d’apprentissage sûr. Il ajoute que la GTU réaffirme son soutien indéfectible aux enseignants et promet de continuer à défendre leur sécurité et leur dignité sur leur lieu de travail.
Pour la psychologue Dr Anjali Boyramboli, les conflits scolaires ne se limitent plus aux salles de classe. Amplifiés par les réseaux sociaux, ils traduisent des déséquilibres sociaux et émotionnels qui dépassent le simple cadre du comportement des élèves.
La Dr Anjali Boyramboli, académicienne en psychologie, constate une montée inquiétante des conflits et de l’indiscipline dans les établissements scolaires. Elle explique que les tensions ne se limitent plus à l’enceinte scolaire, mais s’étendent aux réseaux sociaux, où une simple « story » mal interprétée peut se transformer en bagarre dès le lendemain.
Selon la spécialiste, l’école est désormais un espace hybride : interactions physiques, prolongements numériques et tensions émotionnelles s’y entremêlent. Les conflits ne doivent plus être perçus comme une simple dégradation du comportement des élèves, mais comme le symptôme d’un déséquilibre multidimensionnel.
La psychologue insiste sur l’importance du dialogue avant toute sanction. Les élèves acceptent mieux une règle lorsqu’elle est expliquée et appliquée de manière constante. Elle rappelle également que l’éducation émotionnelle — apprendre à gérer la colère, le stress et la frustration — est tout aussi essentielle que les matières académiques. La collaboration entre parents et enseignants est, selon elle, un facteur clé pour réduire les tensions.
La Dr Boyramboli met en lumière un autre défi : le retard du système éducatif dans l’intégration de la « digital conflict literacy » (littératie des conflits numériques). Les conflits naissent souvent en ligne, mais l’école intervient trop tard, faute de formation adaptée à l’interprétation des intentions et à la gestion des malentendus numériques.
Elle souligne également que l’indiscipline scolaire reflète des transformations sociales et numériques plus larges. Chaque conflit est le signe d’un déséquilibre systémique, et la vraie question, selon elle, est de savoir ce que les élèves, les enseignants et les institutions continuent de ne pas percevoir, en eux-mêmes comme dans le système, rendant ces tensions presque inévitables aujourd’hui.
Entre janvier 2025 et le 7 mai 2026, les cas suivants ont été recensés :