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Valeurs militantes : que reste-t-il de l’étincelle de 1969 ?

Par Jenna Ramoo
Publié le: 29 mars 2026 à 16:00
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À travers le récit d’un militant de la première heure, nous plongeons aux origines du MMM. Entre refus du communalisme et idéal de justice sociale, ce retour aux sources interroge la permanence des valeurs militantes face aux défis contemporains.

Il a vu éclore le Mouvement militant mauricien (MMM)… et il le voit aujourd’hui se déchirer. Pour comprendre les valeurs qui ont animé le MMM depuis sa création, Le Dimanche/L’Hebdo a rencontré l’une de ses figures discrètes mais essentielles. Du refus de la lutte des races à l’affirmation de la lutte des classes, du Club des étudiants au MMM, il raconte l’histoire d’une jeunesse qui a osé rêver d’un autre Maurice.

Militant de la première heure, il appartient à cette génération de jeunes qui a vu naître le pays indépendant en 1968 – il avait alors 17 ans –, tout en héritant d’un climat lourd de tensions ethniques, d’incertitudes économiques et de dépendance néocoloniale. Avec lui, nous retraçons comment un petit groupe d’étudiants a transformé un club de débats en une force politique qui allait remodeler le paysage mauricien pendant plus de cinq décennies. 

L’indépendance n’a pas été célébrée dans l’euphorie. Juste avant le 12 mars 1968, des bagarres raciales ont éclaté, particulièrement à Port-Louis, opposant des groupes créoles et musulmans. Ces violences, parfois réduites à des rivalités de gangs, étaient profondément nourries par des clivages communautaires. « Le climat était si tendu que la célébration de l’indépendance prévue à minuit a été annulée par crainte de troubles. Elle s’est déroulée finalement à midi dans une atmosphère lourde d’incertitude. Des soldats britanniques avaient été dépêchés à Maurice et ils patrouillaient encore pour maintenir l’ordre au pays », se remémore-t-il. 

Dans un pays divisé à l’époque, environ la moitié de la population avait voté contre l’indépendance. D’un côté, la communauté indo-mauricienne majoritaire soutenait le Parti travailliste de Sir Seewoosagur Ramgoolam et de l’autre, « une partie des Créoles, des mulâtres et des Franco-Mauriciens y étant hostile, craignant une domination ethnique ». Selon lui, le nouveau gouvernement restait alors très dépendant de l’ancienne puissance coloniale, l’Angleterre finançant encore une grande partie du budget national.

« Maurice apparaissait comme un petit État insulaire perdu dans l’océan Indien, sans ressources évidentes pour survivre seul. Cette incertitude a provoqué une émigration massive avec des centaines de jeunes Mauriciens, surtout des infirmiers, qui sont partis en Angleterre », dit-il. 

D’autres, particulièrement des mulâtres éduqués, ont émigré vers l’Australie, dont la politique d’immigration était alors ouvertement raciale. « Le pays perdait ainsi une partie de ses cerveaux, une élite qui aurait pu contribuer au développement national. »

Pour sa génération restée au pays, une question s’imposait : « Quel sera notre avenir ici ? » C’est dans ce contexte de division ethnique, d’incertitude économique et de néocolonialisme latent qu’un petit groupe de jeunes intellectuels a refusé de suivre la voie tracée par les clivages communautaires. « Nous ne voulions plus d’une lutte des races, mais d’une lutte des classes. L’idée n’était pas encore pleinement formulée en 1968, mais elle germait déjà », précise-t-il.

Le Club des étudiants

Quelques mois après l’indépendance, notre interlocuteur, qui terminait le secondaire au collège Royal de Curepipe, fait la connaissance de Veenoo Mootien, alors élève du Collège John Kennedy, et son ami. Dev Virahsawmy et d’autres camarades les rejoignent. Ensemble, ils fondent le Club des étudiants. « Nous organisions des forums ouverts sur la démocratie, la Constitution mauricienne, les droits des jeunes et l’avenir du pays, alors que le monde bouillonnait de contestations. »

À cette époque, le mouvement des droits civiques battait son plein aux États-Unis. Il cite Rosa Parks qui avait marqué les esprits dès 1955, Martin Luther King qui menait les marches contre la ségrégation et qui a été assassiné en avril 1968, tandis que les manifestations contre la guerre du Vietnam prenaient de l’ampleur. Les images d’enfants brûlés au napalm devinrent des symboles de l’horreur de ce conflit. 

Il évoque également l’Afrique du Sud ; Nelson Mandela poursuivait sa lutte contre l’apartheid depuis la prison où il était détenu depuis 1962. « En Europe, le Printemps de Prague (1968) a révélé les limites du communisme réel, après l’invasion soviétique de la Hongrie en 1956. En France, Mai 68 a marqué profondément les esprits lorsque les étudiants et travailleurs ont paralysé le pays, rejetant l’autoritarisme gaulliste et rêvant d’une société plus humaine », souligne-t-il. 

Selon lui, la phrase emblématique « Sous les pavés, la plage » résumait cet appel à une vie libérée des injustices. Sur le plan géopolitique, la guerre froide imposait un choix binaire entre blocs américain et soviétique. Mais l’Inde de Jawaharlal Nehru, puis d’Indira Gandhi, tentait une voie non-alignée, inspirant de nombreux pays du Sud. 

Hormis les débats organisés sur les contestations mondiales, à Maurice, Dev Virahsawmy, linguiste passionné, insistait, lui, sur la valorisation du créole, langue maternelle commune mais souvent méprisée dans les milieux éduqués dominés par l’anglais et le français. D’autre part, à l’époque, la pyramide sociale restait coloniale : les Franco-Mauriciens au sommet, les mulâtres ensuite, et la population générale d’origine indienne ou africaine, elle, reléguée aux échelons inférieurs, y compris dans la fonction publique. « Le Club des étudiants voulait rompre avec cette reproduction des vieux clivages. »

L’arrivée de Paul Bérenger

À la fin de l’année 1968, Paul Bérenger rentre à Maurice pour les vacances. « Étudiant à l’Université de Bangor au pays de Galles, influencé par le Parti travailliste britannique, il avait vécu, même en spectateur, l’effervescence de Mai 68 à Paris. » 

Homme de gauche, critique à la fois du capitalisme et du communisme soviétique, Paul Bérenger a apporté aux membres du Club des étudiants une énergie et une vision nouvelles. « Il a rejoint rapidement le Club des étudiants, qui est devenu ensuite le Club des étudiants militants. »

Avec Jooneed Jeerooburkhan revenu du Canada, Dev Virahsawmy et d’autres intellectuels formés à l’étranger, le groupe des étudiants a gagné en profondeur. « Nous organisions des forums, des débats et des manifestations. L’une d’elles visait les Young Farmers en dénonçant la guerre du Vietnam. C’était une action symbolique dans une petite île, mais qui a marqué notre entrée sur la scène internationale de débats d’idées. »

Paul Bérenger écrivait régulièrement dans Le Mauricien et bénéficiait du soutien d’Hervé Masson, rédacteur en chef de L’Express, très engagé à gauche. « Paul Bérenger a commencé aussi à enseigner, notamment au Port-Louis High School dirigé par Heeralall Bhugaloo qui est devenu par la suite un des membres dirigeants du MMM. »

C’est en 1969 que les actions se sont intensifiées, avec l’interdiction d’un forum prévu à Quatre-Bornes. « Nous manifestions devant la résidence du maire et la police avait fait usage de gaz lacrymogène pour disperser la foule. »

L’acte fondateur du MMM

Il définit la manifestation contre la visite de la princesse Alexandra de Kent à Maurice comme l’acte fondateur du MMM. Cette visite a été perçue comme un symbole de néocolonialisme et des intérêts sucriers britanniques via la compagnie Lonrho. 

« Pour le groupe d’étudiants militants, elle rappelait que Maurice restait à la remorque de l’ancien maître colonial malgré l’indépendance formelle. » 

La manifestation contre la monarchie, organisée le 12 septembre 1969, a rassemblé entre 2 000 et 3 000 personnes, surtout des jeunes et des étudiants. « Cela a été un succès populaire. Mais le lendemain, plusieurs d’entre nous, dont Paul Bérenger, Heeralall Bhugaloo et moi-même, ont été arrêtés. Nous avons été détenus à Rose-Hill puis transférés à la prison de Beau-Bassin et ensuite présentés devant la magistrature de Belle-Rose. Les accusations de trouble à l’ordre public ont été abandonnées grâce à l’intervention d’avocats comme Me Gadjadhur. »

À leur sortie, des milliers de jeunes les attendaient pour les acclamer. Ce moment, dit-il, a marqué la naissance réelle du MMM en septembre 1969. « Le Club des étudiants s’est ainsi transformé en mouvement politique structuré. »

Et pourquoi le choix du mauve ? Cette couleur, précise-t-il, n’a pas été choisie au hasard. « À l’époque, la couleur mauve était à la mode. Les jeunes portaient des chemises mauves, des pantalons pattes d’éléphant et gardaient les cheveux et la moustache longs. » Dans un rire, il affirme que ce style était inspiré par le célèbre acteur britannique Peter Wyngarde. 

Et l’emblème du cœur ? Il a été dessiné par l’artiste Kriti Goburdhun, également membre du Club des étudiants. Ce cœur symbolisait l’amour des jeunes pour leur pays. « Le MMM se voulait un mouvement de gauche, anti-impérialiste et opposé au communalisme. Il promouvait la lutte des classes plutôt que celle des races. » 

Au dire de notre interlocuteur, « Paul Bérenger en est devenu rapidement la figure centrale grâce à son dynamisme, son charisme et son dévouement. Il a fondé la General Workers Federation (GWF), qui organisait des grèves importantes dont celle des dockers en 1971. Il parcourait l’île, animait des sessions idéologiques et formait des militants. Le mouvement a vite grandi en attirant intellectuels et travailleurs ». 

Il raconte aussi que des tensions internes ont apparu tôt avec Dev Virahsawmy, plus radical. Ce dernier a fini par quitter le MMM pour créer le MMM Socialiste Progressiste (MMMSP), estimant que Paul Bérenger devenait trop réformiste et acceptait le jeu parlementaire.

« Aux jeunes d’écrire la suite de notre histoire »

Le MMM est né d’un moment unique : une jeunesse confrontée à l’incertitude postindépendance, influencée par les grands mouvements mondiaux de 1968 et déterminée à bâtir un pays plus juste. « Le MMM a remplacé le fatalisme communautaire par une vision universaliste de justice sociale, de méritocratie et de lutte contre la corruption et le népotisme. Au fil des décennies, Paul Bérenger est resté indissociable du MMM. »

Pour notre interlocuteur, l’exigence de Paul Bérenger en matière de principes tels que la bonne gouvernance, le refus du communalisme et la défense des travailleurs, expliquerait de nombreuses ruptures d’alliances. « Le parti a connu des victoires éclatantes (60-0 de 1982) mais aussi des divisions et des retours dans l’opposition. Paul Bérenger est même devenu Premier ministre de 2003 à 2005, soit le premier non-hindou à occuper ce poste depuis l’indépendance. »

Aujourd’hui, 57 ans après sa création, le MMM n’est pas seulement un parti, mais le produit d’une génération de jeunes qui a osé rêver d’un autre Maurice au-delà des clivages ethniques et du néocolonialisme, soutient-il. S’il s’abstient de commenter la situation politique actuelle au sein du parti, il observe néanmoins que dans un monde où la démocratie recule parfois face à l’argent et au populisme, l’esprit de 1968-1969, et plus encore, de la réflexion collective, de l’engagement intellectuel et du combat pour les valeurs, reste une source d’inspiration.

Pour lui, les jeunes d’aujourd’hui, qui sont confrontés à d’autres défis tels que l’émigration des talents, l’influence des réseaux sociaux et la perte de conscience politique, pourraient puiser dans cette partie de l’histoire de notre pays et recréer un espace de débat, former un nouveau groupe d’intellectuels engagés et valoriser le créole ainsi que l’unité nationale.

C’est peut-être la clé pour que Maurice poursuive son « miracle » multiracial et progressiste. « Le MMM est né d’un club d’étudiants qui refusait l’avenir tout tracé. Son histoire montre qu’une poignée de jeunes intellectuels déterminés, armés d’idées et de courage, peut changer le cours d’une nation. Les camarades de la première heure du MMM ont incarné cette conviction profonde que la politique n’est pas seulement une affaire de pouvoir, mais d’idéal et de transformation sociale. »

À travers son récit, il souligne l’authenticité et la force idéologique des origines du MMM en rappelant que sa force initiale résidait dans sa capacité à transcender les divisions communautaires pour proposer une vision universelle de justice. « Le MMM est né d’un club d’étudiants. Aujourd’hui, il appartient à la jeunesse de prouver, une fois encore, qu’un idéal peut changer une nation. L’étincelle de 1969 ne s’éteint pas, elle attend d’être rallumée par la jeunesse d’aujourd’hui. »

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