Stress hydrique : la CWA prépare le virage du dessalement
Par
Jean-Marie St Cyr
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Jean-Marie St Cyr
Face au stress hydrique, Maurice s’apprête à signer un accord stratégique avec le Maroc. Objectif : miser sur le dessalement de l’eau de mer pour sécuriser durablement son approvisionnement d’ici 2050.
Face à des ressources en eau de plus en plus sous pression, Maurice accélère sa réflexion sur le dessalement de l’eau de mer. Le partenariat que le gouvernement s’apprête à conclure avec le Maroc marque une nouvelle étape dans cette stratégie. Pour le directeur général de la Central Water Authority (CWA), Shiam Thanoo, cette technologie est appelée à devenir une composante incontournable de l’approvisionnement du pays.
Vendredi 3 juillet, le Conseil des ministres a donné son aval à la signature d’un protocole d’accord (Memorandum of Understanding) entre Maurice et le Maroc afin de renforcer leur coopération dans le domaine de l’eau. L’accord portera notamment sur la gestion intégrée des ressources hydriques, la conservation de l’eau, les stratégies de gestion de la demande, l’étude, la conception, la construction et l’exploitation d’usines de dessalement, le développement de ressources en eau non conventionnelles, le traitement des eaux usées, la gestion et la réutilisation des boues, l’échange d’expertise ainsi que les stratégies d’adaptation au changement climatique et le développement d’infrastructures hydrauliques durables.
Ce partenariat ne doit rien au hasard. Confronté depuis plusieurs années à un stress hydrique grandissant, le Maroc a fait du dessalement l’un des piliers de sa politique de l’eau (voir plus loin). Son expertise dans ce domaine intéresse désormais Maurice, où les épisodes de sécheresse se multiplient et où la hausse de la demande pousse les autorités à explorer de nouvelles solutions.
Pendant des décennies, la politique de l’eau à Maurice s’est essentiellement appuyée sur les barrages, les rivières et les nappes phréatiques. Mais les effets du changement climatique, l’irrégularité des précipitations, l’augmentation de la consommation et les besoins liés au développement économique conduisent aujourd’hui à repenser ce modèle.
Pour Shiam Thanoo, le dessalement n’est plus une simple piste de réflexion. « Qu’on le veuille ou non, le projet de dessalement deviendra une réalité », affirme le directeur général de la CWA. Selon lui, la Vision 2050 du gouvernement, la croissance démographique, le développement économique et l’augmentation du nombre de touristes exerceront une pression croissante sur les ressources existantes. À terme, les capacités actuelles des réservoirs ne suffiront plus à répondre à la demande.
Le recours au dessalement soulève néanmoins plusieurs défis. Le premier est économique. Longtemps considérée comme trop coûteuse, cette technologie bénéficie aujourd’hui d’importantes avancées qui en réduisent progressivement les contraintes. « Les unités de dessalement se présentent maintenant sous forme de modules qu’il est possible d’ajouter, mais on peut aussi envisager des stations mobiles », souligne Shiam Thanoo, rappelant que plusieurs hôtels mauriciens disposent déjà de leurs propres installations afin d’assurer leur approvisionnement en eau. Pour la CWA, une étude de faisabilité devra toutefois déterminer si un projet de cette ampleur est économiquement viable et définir le mode d’exploitation le plus approprié.
La topographie de Maurice constitue un autre enjeu majeur. « Cela n’aurait pas de sens de puiser l’eau de mer, de la traiter, pour ensuite la distribuer sur les hauts plateaux », explique le directeur général. La CWA privilégie ainsi l’hypothèse d’une distribution prioritaire vers les régions côtières, ce qui impliquerait une adaptation progressive du réseau de distribution. L’étude devra également déterminer si l’eau dessalée sera injectée directement dans le réseau existant ou stockée dans des réservoirs afin d’alimenter des zones spécifiques.
Le dessalement pose aussi la question de son impact environnemental, notamment à travers la gestion de la saumure rejetée après le traitement de l’eau de mer. Mal maîtrisés, ces rejets peuvent affecter les écosystèmes marins. Le partenariat avec le Maroc permettra précisément d’étudier les solutions mises en œuvre pour limiter ces effets, notamment grâce à des systèmes hybrides assurant un dosage plus équilibré avant le rejet en mer.
Shiam Thanoo établit un parallèle avec les stations de Containerized Pressure Filter (CPF) déjà exploitées par la CWA. Ces unités pompent l’eau des rivières, la traitent par chloration avant de l’injecter directement dans le réseau. Selon lui, cette expérience montre qu’il est possible d’intégrer progressivement de nouvelles technologies au système national de distribution.
Pour le directeur général de la CWA, le dessalement ne constitue pas une solution miracle. Il devra s’inscrire dans une stratégie plus large combinant plusieurs leviers. Il plaide notamment pour une augmentation des capacités de stockage à travers de nouveaux barrages ou réservoirs, une réduction des pertes sur le réseau de distribution, le développement des ressources en eau non conventionnelles ainsi que la réutilisation des eaux usées pour l’irrigation, un volet qui devrait figurer dans le futur Plan Marshall consacré au secteur de l’eau. Il estime également que Maurice gagnerait à s’inspirer de Rodrigues en matière de captage des eaux pluviales, une pratique qui a permis à l’île de mieux valoriser cette ressource.
Pour illustrer cette évolution, Shiam Thanoo établit un parallèle avec le secteur de l’énergie. Il rappelle qu’il y a quelques années encore, le stockage de l’électricité grâce aux batteries paraissait inaccessible en raison de son coût. Les progrès technologiques ont depuis profondément modifié cette réalité, au point de permettre aujourd’hui à de nombreux particuliers équipés de panneaux photovoltaïques de produire et de stocker leur propre énergie. « Nous devons être avant-gardistes et prévoyants en ce qui concerne l’eau également », insiste-t-il.
À ses yeux, le dessalement ne remplacera ni les barrages ni les autres sources d’approvisionnement. Mais il fera désormais partie de l’éventail des solutions que Maurice devra progressivement mettre en œuvre pour garantir sa sécurité hydrique face au changement climatique et à une demande appelée à croître au cours des prochaines décennies.