Simon et Rosemonde : à la vie, à la mer…après leur fils
Par
Le Dimanche /L' Hebdo
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Depuis 50 ans, ce couple de Bois-des-Amourettes brave les vagues chaque jour. Malgré la perte de leur fils, ils refusent de quitter le seul endroit où ils se sentent ensemble.
Le 25 décembre 2021, Michael est parti en mer comme tous les autres jours. Il n’est pas rentré. Son père Simon avait 74 ans. Sa mère Rosemonde, 68. Ils avaient passé leur vie entière sur cette mer qui venait de leur prendre leur fils. Un malaise sur le bateau, quelque chose qui s’est passé trop vite, trop brutalement.
« Nou pa ti pare… pena paran ki pare pou perdi enn zanfan », murmure Rosemonde. Sa voix se brise. Simon baisse les yeux. Le silence s’installe, lourd. Et pourtant, le lendemain, ils sont retournés en mer.
Bois-des-Amourettes. Un village du sud-est de Maurice, face à l’immensité de l’océan Indien. C’est ici que tout a commencé, et c’est ici que tout continue. Simon Nobin, 79 ans, est né dans ce village, dernier d’une fratrie de cinq enfants, dans une famille de pêcheurs. Il a grandi au rythme des vagues, accompagnant son père en mer dès qu’il a été assez grand pour tenir une ligne. « Mo lavi inn toultan lor lamer », dit-il simplement, comme une évidence. Devenir pêcheur n’était pas un choix. C’était une destinée.
Rosemonde, elle, vient d’ailleurs, d’une enfance dure, construite loin de la mer. Son père meurt quand elle a un an et demi, laissant sa mère seule avec neuf enfants. Très jeune, elle suit sa mère dans les champs de canne. Elle coupe, ramasse les feuilles, transporte la paille pour les cabris. « Mo mama ti enn fam for… li ti travay kouma labourer pou nouri nou. » C’est là, dans cette rudesse, qu’elle apprend ce qui ne la quittera plus jamais : la valeur du travail, la dignité dans l’effort, le courage comme seule réponse possible à la vie.
La mer, elle ne la connaissait pas encore. C’est Simon qui la lui a apportée. Il l’aperçoit un jour. Et il sait. « Mo krwar mo finn trouv mo lavi », dira-t-il plus tard. Il envoie un message à sa sœur pour organiser une rencontre avec la mère de Rosemonde. « Li pa ti perdi letan », dit-elle en souriant. Il vient demander sa main.
Ils se marient le 10 décembre 1976. Depuis, ils ne se sont plus quittés. Rosemonde apprend la mer aux côtés de son mari. La ligne, le filet, les courants, les saisons, les poissons qui montent et ceux qui se font rares : le capitaine, la vieille rouge, le cateau. Elle apprend à lire l’océan comme on apprend une langue, lentement, par le corps, par l’erreur, par la répétition. Un savoir-faire transmis de génération en génération, qu’elle reçoit de Simon et qu’ils ont transmis à leur tour à leurs enfants, Michael et Jossica.
Aujourd’hui, cela fait 41 ans qu’elle est pêcheuse. 55 ans pour Simon. Et chaque matin, ils partent ensemble. « Nou krwar lamour li dan kitsoz sinp… travay ansam, soufer ansam, riye ansam », confie-t-elle, la voix douce mais habitée par une force tranquille. « Travay ansam, viv ansam, se samem pli gran benediksion. »
Leur quotidien est exigeant, presque brutal pour des corps sur lesquels pèse le poids de l’âge. Ils se lèvent à l’aube, partent en mer, rentrent à midi, se reposent un moment, et repartent à 18 heures jusqu’à 23 heures. « Se nou lavi sa », dit Rosemonde avec la sérénité de celle qui a fait un choix qu’elle ne regrette pas.
En mer, le couple trouve quelque chose que le rivage ne donne pas. « Lor lamer, to bliye tou, ena enn trankilite ki pa kapav explike », confie Simon. Là-bas, loin du bruit, loin des soucis du monde, ils se retrouvent seuls face à l’immensité et face à eux-mêmes. Il y a des jours sans poisson. Des jours où ils rentrent avec peu. Mais assure Rosemonde : « Mo kapav dir zot, pena enn sel zour kot nou pa finn gagn kitsoz pou manze. » Pendant les cyclones, les intempéries, les périodes creuses… toujours, ils ont trouvé de quoi nourrir leur famille. « Bondie gran », répète-t-elle. C’est une conviction profonde, ancrée dans cinquante ans de preuves accumulées.
Et puis, il y a Michael. Leur fils aîné. Pêcheur lui aussi, comme son père, comme sa mère. Comme si la mer était dans leur sang depuis des générations, impossible à déraciner. Il aurait 43 ans aujourd’hui. « Sa douler-la… mo krwar pena mo kapav explike », murmure Rosemonde.
Elle essaie quand même. Elle raconte ce matin de Noël, le bateau, le malaise... « Kitsoz inn al vit… tro vit. » Il y a dans sa voix quelque chose qui ne guérira jamais complètement, cette cassure particulière que seule la perte d’un enfant peut laisser. Simon reste silencieux. Certaines douleurs ne se partagent pas. On les porte, chacun de son côté, ensemble.
Ils auraient pu arrêter. Vendre le bateau, tourner le dos à la mer, ne plus jamais regarder l’horizon de la même façon. Beaucoup l’auraient compris. Ils n’ont pas arrêté. « Lamer finn ed nou tini… li donn nou lafors », dit-elle.
Aujourd’hui, Rosemonde est l’une des rares femmes pêcheuses de l’île. Dans un métier d’hommes, elle n’a jamais cherché à se justifier. « Mo krwar pena kitsoz ki enn fam pa kapav fer si li krwar dan li », affirme-t-elle avec une fierté tranquille. Et quand on lui demande ce qui lui donne la force, elle ne parle pas de la pêche. Elle regarde Simon. « Mo pa krwar mo kapav travay lwin ar li… li mo lafors. » Lui répond avec pudeur, comme il fait tout : « Nou krwar ansam… se sa ki fer nou tini. »
Dans leurs regards, les années, les levers à l’aube, les nuits en mer. Jossica. Et Michael, quelque part entre les vagues, toujours présent. Cinquante ans de mariage. Cinquante ans sur la même mer, dans le même bateau, face aux mêmes vagues. Une vie entière construite à deux, avec les mains, avec le corps, avec la foi. Une vie traversée par la joie et par l’irréparable. « Lamer finn pran kitsoz ar nou… me li finn osi donn nou tou », raconte Rosemonde. Dans le bruit des vagues de Bois-des-Amourettes, ses mots résonnent. Et puis, presque comme une évidence : « Nou pa krwar pou arete… tan ki nou kapav, nou pou kontinie. »