À Riverwalk : Bérenger règle ses comptes et tire la sonnette d’alarme
Par
Patrick Hilbert
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Patrick Hilbert
Depuis son domicile de Riverwalk à Vacoas, avec en toile de fond une photo du Mahatma Gandhi – dont la marche du sel avait duré du 12 mars au 6 avril 1930 – Paul Bérenger a brisé le silence ce mercredi. Première prise de parole depuis sa démission du poste de Premier ministre adjoint vendredi dernier, cette conférence de presse d’une heure trente a tourné à l’acte d’accusation. Contre Navin Ramgoolam. Contre certains de ses camarades du MMM. Et contre un gouvernement qu’il accuse de marcher dangereusement dans les pas du régime qu’il a contribué à renverser.
Le récit des circonstances de son départ est chirurgical. « Le matin de jeudi, un ami commun de Navin Ramgoolam et moi a dit que Ramgoolam souhaite que je me retire comme Premier ministre adjoint. La première chose que je fais, je l’appelle et dis : si tel est le cas, je pars tout de suite. » Un démenti s’ensuit, « pas très convaincant ».
Puis, à 21 heures, un second appel du Premier ministre. « Parfois dans la vie il faut comprendre ce qui n’est pas dit clairement », lâche-t-il. Le lendemain, à midi, sa lettre de démission est remise au président de la République.
Ce qui l’a davantage meurtri, c’est la réaction immédiate de certains dirigeants du MMM. Quelques heures après son retrait, une conférence de presse tenue dans l’ancien QG du parti — organisée, selon lui, après une réunion avec le Premier ministre — l’a visé avec virulence. « Ce qui est triste, c’est que des dirigeants du MMM, mais pas tous, font une conférence de presse vendredi après-midi, bien mesquine, bien basse dans leurs attaques contre moi. » Il insiste : à ce moment-là, il n’avait pas quitté le MMM. Il ne l’a toujours pas quitté.
Il en profite pour démolir la constitution du parti brandie par Reza Uteem, lundi 23 mars, face à la presse à l’issue de la réunion du Bureau politique. Un document obsolète de l’époque de Steven Obeegadoo. « C’est un charabia incroyable et inapplicable. Un paquet de clauses totalement dingues. »
Il cite notamment la Clause 11(8), qui interdit au secrétaire général d’être ministre. Or Rajesh Bhagwan occupe les deux postes. « Je suppose qu’il ne réalise pas encore l’énormité de la situation. »
Il pointe également l’absence d’une liste à jour des délégués du parti. « Semaine après semaine j’ai demandé au secrétaire général de remettre la liste à jour mais cela n’a jamais été fait. » Et d’ajouter, à l’heure des questions : « Si cette liste est communiquée, je proposerai la tenue d’une Assemblée des délégués. »
L’essentiel du propos de Paul Bérenger est ailleurs : dans un tableau sombre, presque alarmiste, de l’état du pays. Depuis novembre, dit-il, il multiplie les alertes auprès de Navin Ramgoolam sans être entendu. « Nou manz nou kou, nou ronz nou frin depi Novam. » Deux menaces planent selon lui sur Maurice : un déclassement par Moody’s et un grey listing par le FATF (Financial Action Task Force) et l’ESAAMLG (Eastern and Southern Africa Anti-Money Laundering Group). « Mon premier devoir est vis-à-vis du pays. Je vois que nous nous dirigeons vers une situation critique. Et j’ai proposé de nombreuses solutions. »
Parmi elles, la nomination d’un ministre des Finances distinct du Premier ministre, qu’il a réclamée depuis des mois. « ‘Bizin enn minis Finans. Enn ta Board ek institision pankor nome.’ Cela, parce qu’il est à la fois Premier ministre et ministre des Finances, et au final, on perd dans les deux cas. »
À cela s’ajoute un rapport de l’EDB révélant que Rs 47 milliards d’investissements privés sont bloquées. « Il y a une bonne dose de corruption derrière. J’ai insisté avec Ramgoolam qu’on ne peut pas laisser cela continuer. » Le dossier Diego Garcia illustre également cette inertie : il a réclamé la mise en place d’un comité interministériel d’urgence pour combler le trou de Rs 10 milliards. « Jamais il n’y a eu ce high level committee et ça aussi amène nous vers le downgrading. » Et d’ajouter : « J’espère me tromper, mais dans trois à six mois, nous verrons dans quelle situation nous nous trouverons. J’espère que tout ce que je dis ne se réalisera pas. Je ne peux pas rester silencieux face à tout cela. »
L’annulation discrète de l’abonnement à S&P Global, juste avant une notation prévue le 24 avril, lui apparaît comme un aveu. « Très probablement parce qu’ils devinaient qu’il y aurait un ‘downgrading’. Les investisseurs auront fini de comprendre. En juillet, Moody’s fera son rating. J’espère me tromper, mais dans trois à six mois on saura dans quel problème on sera. »
Le port constitue un autre dossier d’urgence. « C’est une question de vie ou de mort. On a perdu beaucoup de temps. On joue avec le port qui est le poumon de Maurice. L’économie est déjà en difficulté et ce problème de port peut rendre les choses dramatiques. » La réforme électorale, elle, tarde également à se concrétiser. « Ramgoolam me dit qu’il est convaincu et qu’il le fera mais je suis sceptique. »
La corruption occupe une place de choix dans son réquisitoire. « Nous avions promis aux dernières élections de combattre la corruption avant tout. Mais ce gouvernement rattrape ce que le MSM a pourri complètement. Ce gang qu’on dit des cinq est bien plus nombreux que cinq. » Il raconte qu’un ministre travailliste lui a signalé un cas spécifique impliquant une personne de ce gang, et en avoir parlé au Premier ministre. « La personne a perdu sa place au PMO et a récupéré son poste après trois semaines. Il n’y avait pas de preuve, mais quand kokin pas donne ressu sa. La corruption s’étend. »
Il a réitéré son constat sur la corruption à l’heure des questions : « ‘Kan MSM ti o pouvwar, ek mem ziska zordi, pa enn dimounn MSM inn kondane, parski masinn-la verouye.’ Dans une large mesure, le MSM manipule toujours, mais ce n’est pas uniquement lui : c’est le système. »
Il évoque des nominations jugées inacceptables dans les institutions bancaires, le dossier du commissaire des prisons – « des gens sont morts en prison, ça va sortir dans le board of inquiry » - et un audit de la MIC qui n’a jamais eu lieu. « La MIC continue pareil. Silver Bank scandale aussi mais ça continue pareil. »
Le dossier Air Mauritius le touche particulièrement. « Air Mauritius est une fierté nationale qui va crasher. C’est notre patrimoine. Je ne peux accepter. » Il affirme avoir proposé Megh Pillay pour redresser la compagnie, à condition qu’il en soit le véritable patron. « Mais ils ont tout simplement saboté ça. Il y a un manque de parole donnée là-dedans. »
Sur la drogue, il est tout aussi sombre. « Notre cœur fait mal quand on voit les ravages de la drogue synthétique. Combien de temps avons-nous perdu. » Il salue néanmoins l’action récente de l’Adsu. « Aujourd’hui l’Adsu commence à faire son travail pour réprimer la drogue. Tout le monde connaît où on fait la drogue. » Mais il dénonce un frein institutionnel : « Celui qui dirige l’ADSU est compétent, mais il n’a pas le grade nécessaire pour faire son travail comme il faut. Donnez-lui son grade. »
Sur l’avenir, Bérenger reste stratège. Un grand rassemblement est prévu samedi matin à la salle des fêtes du Plaza, de 10h à midi, pour réunir militants et sympathisants. Les options seront débattues ouvertement : exercer le droit de tendance minoritaire au sein du MMM, convoquer une assemblée des délégués – si tant est que la liste existe –, ou créer un nouveau parti. « Moi et mes camarades, on veut encore essayer de redresser la barre au MMM », dit-il, sans fermer définitivement la porte. La question du leadership de l’opposition, précise-t-il, est directement liée à l’issue de ces débats.
« Je ne regrette rien. Mais je ne savais pas que le PTr allait retourner à ses mauvaises habitudes. La priorité était d’empêcher le MSM de revenir, maintenant la priorité c’est d’empêcher le MSM de relever la tête. Mais par la manière que ça va, il y a un gros risque. » Il conclut sur un avertissement aux jeunes générations : « Prenez le temps de regarder 2000-2005. Ça peut revenir et Maurice peut revivre ces moments. »