Ras Natty Baby : le dernier combat d’un «militant» du seggae
Par
Nathalie Marion Mungur
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Nathalie Marion Mungur
Ras Natty Baby, légende du seggae, s’en est allé dimanche. Il avait 72 ans. Entre émotion et hommage, artistes et proches saluent un homme engagé, humble et visionnaire, dont la voix et les combats ont marqué plusieurs générations à Maurice et ailleurs durablement.
Le monde musical mauricien est en deuil. Joseph Nicolas Emilien, figure emblématique du seggae, plus connue sous le nom de scène de Ras Natty Baby, s’est éteint le dimanche 26 avril à l’âge de 71 ans. L’artiste a rendu son dernier soupir au Park Hospital de Delhi, en Inde, où il avait été admis pour une intervention cardiaque complexe. Malheureusement, des complications post-opératoires lui ont été fatales. Le départ de cette légende laisse un grand vide au sein de la communauté artistique.
Pourtant, les premières nouvelles en provenance de la Grande péninsule laissaient espérer une convalescence. Le 24 avril dernier, la légende du seggae avait bénéficié d’une intervention de cardiologie complexe, incluant la pose de stents. Si l’opération était considérée comme une réussite technique, le tournant tragique est survenu durant la phase de récupération.
Selon Zaheer Peerboccus, responsable de l’OMCA Foundation — l’organisme qui a facilité le déplacement de l’artiste pour ses soins médicaux — le protocole post-opératoire avait pourtant débuté sous une surveillance rigoureuse en unité de soins intensifs (MICU-1). Malheureusement, malgré les efforts de l’équipe médicale, l’état de santé du chanteur s’est progressivement et de manière critique dégradé.
« Les dernières mises à jour faisaient état d’une instabilité hémodynamique sévère, d’une insuffisance respiratoire importante et d’une défaillance multi-organes, malgré les supports intensifs mis en place (ventilation, médicaments de soutien circulatoire et soins continus). Malgré tous les efforts constants des équipes médicales, et la prise en charge intensive jusqu’au dernier moment, le patient est malheureusement décédé en soins intensifs », indique Zaheer Peerboccus.
Pour ses proches, la disparition de celui qui a marqué des générations de Mauriciens est un choc immense. « Nous sommes anéantis. Nous ne nous attendions absolument pas à ce qu’il nous quitte. Je n’ai pas les mots. Lorsqu’il est parti suivre ses traitements, nous étions persuadés qu’il reviendrait parmi nous. Ces derniers jours, avec mon frère, nous constations que son état se détériorait, mais nous avons gardé espoir jusqu’au bout. Mais la réalité nous a brutalement rattrapés. C’est un traumatisme, nous n’arrivons toujours pas à réaliser », confie Marga, la fille aînée de Joseph Nicolas Emilien, la voix lourde d’émotion, peinant à contenir sa douleur.
Au-delà du cercle familial, le milieu artistique est également sous le choc. Roshan Boolkah, secrétaire de l’Union des Artistes — qui a soutenu Ras Natty Baby dans ses épreuves et coordonné son transfert médical vers l’Inde avec l’OMCA — partage avec émotion le contenu de sa toute dernière conversation avec le chanteur, survenue samedi matin. « Je lui ai parlé samedi matin. Lorsque je lui ai demandé s’il se sentait bien, il m’a répondu que le combat continuait. Il m’a demandé de veiller sur sa famille et m’a fait comprendre qu’il était fatigué », confie Roshan Boolkah. « Je l’ai encouragé, je lui ai dit que tout irait bien et qu’il allait s’en remettre. J’étais loin de me douter qu’il allait nous quitter. »
Au-delà de son combat contre la maladie, Roshan Boolkah garde le souvenir d’un homme d’une grande profondeur d’esprit. « Ras Natty Baby était une personne d’une immense sagesse. Il a toujours été présent pour nous faire bénéficier de son expérience. Nous avons partagé énormément de choses, tant sur le plan professionnel que personnel », confie le secrétaire de l’Union des Artistes, révélant au passage qu’ils travaillaient ensemble sur un projet commun.
Il dépeint également l’artiste comme un « bon vivant », attaché à sa dignité et à son image de performeur. « Je me souviens, il m’avait dit : « Roshan, je dois être en forme, car je ne veux pas chanter devant mon public sans être capable de tenir sur mes deux pieds ».
Le combat de Joseph Nicolas Emilien pour sa santé avait débuté bien avant son transfert en Inde. Hospitalisé depuis le 23 mars à l’hôpital Dr A. G. Jeetoo, l’artiste avait vu son état se fragiliser rapidement. Admis initialement pour une cellulite ayant entraîné une infection sévère, le chanteur — qui luttait également contre le diabète — avait dû faire face à de graves complications respiratoires.
Son état avait nécessité un transfert d’urgence en unité de soins intensifs (ICU) le dimanche 5 avril. Avant son départ, il nous avait confié : « Je ne pouvais plus respirer convenablement et je me sens très mal en point. Grâce au soutien de mes amis, je vais pouvoir me rendre en Inde pour obtenir ma guérison. »
Face à l’urgence, l’Union des Artistes et l’OMCA avaient accéléré les démarches pour son transfert vers la Grande péninsule, où il a été admis au Park Hospital le 9 avril. Si les médecins se sont d’abord concentrés sur l’état critique de sa jambe, nécessitant une intervention chirurgicale, les examens ont révélé une pathologie cardiaque sous-jacente imposant une procédure spécialisée. C’est cette dernière intervention, bien que techniquement réussie, qui a été suivie des complications fatales.
À l’heure actuelle, des démarches sont en cours pour organiser le rapatriement de la dépouille de la légende du seggae vers sa terre natale. Les détails concernant les funérailles seront communiqués ultérieurement par la famille.
De l’exil volontaire à la consécration internationale, Joseph Nicolas Emilien, alias Ras Natty Baby, aura marqué l’histoire musicale de l’océan Indien. Pionnier du seggae aux côtés de Kaya, l’enfant de Rodrigues est devenu, en 40 ans de carrière, la voix des sans-voix.
Né le 14 avril 1954 à Rodrigues, Ras Natty Baby prend son destin en main dès l’âge de 19 ans. Il quitte son île natale pour Maurice, à l’insu de ses parents, en quête d’un avenir meilleur. Malgré une réalité quotidienne difficile, il trouve dans la musique une véritable échappatoire.
L’ascension : l’ère des Natty Rebels et le triomphe de « Nuvel Vision »
Ses premiers instruments témoignent de sa détermination : avec ses amis, il transforme des troncs de cocotiers en banjos de fortune pour rythmer leurs soirées. Cette période de précarité forge son caractère et sa créativité.
Après une brève expérience sans lendemain avec le groupe Ras Kilimanjaro, sa carrière décolle véritablement en 1982 avec les Natty Rebels. Le sommet de cette collaboration est atteint en 1990 avec la sortie de l’album culte « Nuvel Vision ». Porté par l’hymne « Leve do mo pep », l’opus devient un phénomène de société, s’écoulant à plus de 325 000 exemplaires (format cassette). Ce succès fulgurant ouvre au groupe les portes de l’Europe, où ils tourneront durant quatre années consécutives.
En 1995, suite à des dissensions au sein de sa formation, il s’envole pour l’Angleterre afin de lancer sa carrière solo. Au fil des années, sa discographie s’enrichit de huit albums. Ses textes, profondément imprégnés de la philosophie rastafari, ne sont pas de simples mélodies : ils sont le miroir des injustices sociales, de la pauvreté et de la souffrance des peuples marginalisés.
Un militant au cœur des luttes sociales
Ras Natty Baby n’était pas seulement un artiste, mais un homme d’action. Toujours engagé auprès des plus démunis, il n’hésitait pas à dénoncer les dysfonctionnements du système. En 2022, il avait notamment menacé d’entamer une grève de la faim pour protester contre la Mauritius Society of Authors (MASA), réclamant le paiement de sa pension dû depuis 2014.
Un héritage de résilience
Malgré un parcours jalonné d’épreuves — de la misère aux séjours en milieu carcéral, en passant par les préjugés liés à son identité — Ras Natty Baby a su faire preuve d’une résilience exceptionnelle. Il laisse derrière lui l’image d’un homme d’une grande culture, passionné de philosophie, dont l’œuvre restera à jamais un symbole de résistance culturelle.
Laura Beg : « Un ambassadeur du seggae qui a marqué des générations »
La chanteuse Laura Beg ne cache pas son admiration pour celui qu’elle considère comme un pilier de la culture régionale. « Ras Natty Baby était un immense artiste. Il a énormément apporté à la musique locale en faisant rayonner le seggae dans les îles, mais aussi à l’échelle internationale. Ses chansons étaient profondes et portées par un engagement sincère. Un titre comme « Leve do mo pep » m’a particulièrement marquée ; il est lourd de sens et a influencé de nombreuses générations. »
Se remémorant leurs rencontres au fil des années, elle ajoute : « Nous nous sommes croisés lors de divers concerts, que ce soit à Maurice ou à l’île de La Réunion. C’est un artiste pour lequel j’avais un immense respect. »
Bruno Raya : « Une source d’inspiration au slogan éternel »
Bruno Raya, figure emblématique du groupe Otentikk Street Brothers (OSB), souligne l’héritage indélébile laissé par le pionnier du seggae. « Ras Natty Baby était une véritable source d’inspiration. Même durant son séjour en Inde, nous restions souvent en contact ; je prenais régulièrement de ses nouvelles. C’est une perte immense pour la musique locale, et plus particulièrement pour le seggae dont il était l’un des précurseurs. »
Le choc de sa disparition est d’autant plus difficile à accepter que l’espoir d’un retour était présent : « Je ne m’attendais pas du tout à ce qu’il nous quitte. Je pensais vraiment qu’il allait rentrer au pays et retrouver la scène. Ce qu’il a instauré reste inoubliable : son slogan « Leve do mo pep » restera gravé à jamais dans nos mémoires. »
Bilygane : « Le départ d’un mentor, du dernier des Mohicans »
Ludovic Louis, plus connu sous le nom de Bilygane, exprime une douleur profonde face à la perte d’un guide qui l’a toujours soutenu. « Le dernier des Mohicans s’en est allé. C’était une légende, un homme d’une grande intelligence que j’ai eu la chance de côtoyer souvent. Il m’a beaucoup encouragé dans mon parcours. Je lui avais envoyé un message pour son anniversaire, le 14 avril dernier, et son départ me touche de plein fouet. »
Il évoque également leurs échanges sur l’actualité et leurs projets inachevés : « Il aimait partager sa passion et ses connaissances. Je me souviens qu’il m’avait dit qu’il fallait qu’on fasse une chanson sur la problématique de la pension de vieillesse à 65 ans. En sus, nous avions un projet ensemble, mais malheureusement, nous ne pourrons plus le mener à bien. »
Sayaa : « Un guide qui croquait la vie à pleines dents »
Pour la chanteuse Sayaa, de son vrai nom Sarah Leboeuf, Ras Natty Baby était bien plus qu’un collègue : il était un mentor spirituel et artistique depuis ses débuts. « Je n’ai pas les mots pour exprimer ma douleur. Il était un véritable guide pour moi, toujours de bon conseil. Depuis mes débuts, il m’a enseigné l’importance et l’essence même du seggae. Nous avions partagé la scène lors d’un concert au Green Village ; nous avions échangé nos répertoires, je chantais ses morceaux et lui les miens. »
Elle garde le souvenir d’un homme généreux et tourné vers l’avenir : « C’était un homme au grand cœur qui croquait la vie à pleines dents. Il était une source d’encouragement constante pour les jeunes artistes »
Véronique Leu-Govind : « Le cas de Ras Natty Baby doit nous servir de leçon »
Pour Véronique Leu-Govind, Junior Minister des Arts et de la Culture, le départ de Ras Natty Baby est celui d’un ami de longue date, qu’elle considérait comme un membre de sa famille. « Nous nous étions liés d’amitié avant de nous perdre de vue, puis nos chemins se sont croisés de nouveau lorsque j’ai pris mes fonctions au ministère. Il m’appelait affectueusement « Ma sista ». Nous avons partagé énormément de choses, notamment ses confidences sur la réalité des artistes. »
Elle se rappelle avec émotion la combativité du chanteur face à la maladie : « Je me souviens, alors qu’il était souffrant, il me disait : «Sista, je dois remonter sur scène». Avec l’aide de Roshan Boolkah et de l’OMCA, nous avons fait tout notre possible pour lui apporter le soutien nécessaire. Malheureusement, il n’a pas survécu. Il était aussi un conseiller pour moi ; je le sollicitais souvent et il me répondait toujours : Pense positif. » Au-delà de la tristesse, la Junior Minister tire la sonnette d’alarme sur la condition sociale des créateurs mauriciens : « Le cas de Ras Natty Baby doit nous servir de leçon. Il est impératif de trouver des mécanismes pour soutenir nos artistes de leur vivant. Il est douloureux qu’un homme ayant fait honneur à son pays se soit retrouvé dans une telle situation. Il y a un réel travail à accomplir pour apporter une aide concrète et pérenne à la communauté artistique. »
Kishore Taucoory : «Nous perdons un grand homme »
Pour Kishore Taucoory, membre fondateur des Bhojpuri Boys, la perte est avant tout personnelle. C’est le départ d’un compagnon de route qu’il salue aujourd’hui. « Je suis profondément attristé, car j’ai perdu un véritable ami. Nous ne nous voyions pas forcément tous les jours, mais chaque rencontre était l’occasion de partager notre passion commune pour la musique. Nous siégions également ensemble au sein de divers comités et nous nous croisions souvent en coulisses lors de concerts. »
Très ému, il évoque leur ultime échange : « La dernière fois que nous nous sommes vus, c’était à l’hôpital. Nous perdons un grand homme, quelqu’un de sincère et doté d’un grand cœur, qui a énormément œuvré pour la scène musicale mauricienne. »
Claudio Veeraragoo : « Une légende humble qui a porté le seggae à l’international »
Pour le doyen Claudio Veeraragoo, le départ de Ras Natty Baby marque la fin d’une époque pour un homme qu’il estimait tant pour son talent que pour sa discrétion. « Nous avons perdu une véritable légende. C’est un artiste qui a su exporter le seggae sur la scène internationale. Je le connaissais bien : c’était une personne d’une grande gentillesse, tranquille et profondément humble. Nous nous sommes croisés à maintes reprises lors de concerts ou d’événements culturels. Je suis vraiment très triste de son départ. »