Promesse électorale de l’Alliance du changement - Semaine de 40 heures : la réforme bloquée
Par
Patrick Hilbert
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Patrick Hilbert
La mise en place de la semaine de travail de 40 heures, contre 45 heures actuellement, inscrite dans le Programme gouvernemental 2025-2029, se heurte à une absence de consensus entre partenaires sociaux, sur fond de fortes réserves exprimées par le secteur privé.
Selon les éléments communiqués par le ministère du Travail et des Relations industrielles, la question a été abordée lors des « Assises du Travail et de l’Emploi ». Ces consultations tripartites, réunissant représentants du gouvernement, du patronat et des syndicats, avaient notamment pour objectif d’examiner les modalités d’introduction de cette réforme dans les secteurs non essentiels.
Toutefois, aucun accord n’a pu être dégagé à l’issue des discussions. Les représentants du secteur privé ont notamment réclamé des précisions sur les services et secteurs qui seraient exclus du champ d’application de la mesure. Cette interrogation porte sur la définition même des activités dites essentielles, ainsi que sur les implications concrètes pour certaines branches économiques.
Dans une réponse écrite déposée récemment au Parlement à une question de la députée Babita Thannoo, le ministre du Travail, Reza Uteem, confirme l’impasse : « Aucun consensus n’a été atteint entre les partenaires tripartites. Les membres du secteur privé ont demandé des éclaircissements sur les services et secteurs spécifiques qui seraient exclus de l’application de la mesure proposée. Ils ont également suggéré que la réduction du temps de travail de 45 à 40 heures par semaine devrait entraîner une baisse des salaires et aurait aussi un impact sur le salaire minimum. »
Par ailleurs, le patronat a soulevé la question de l’impact économique d’une réduction du temps de travail hebdomadaire, actuellement fixé à 45 heures dans plusieurs secteurs. Des préoccupations ont également été exprimées concernant les coûts opérationnels et les effets potentiels sur la productivité.
Dans ce contexte, le ministère indique que de nouvelles consultations seront organisées avec les parties prenantes avant toute soumission formelle d’une proposition au gouvernement. L’objectif est de parvenir à un cadre d’application tenant compte des contraintes sectorielles.
Du côté syndical, le ton est nettement plus critique. Reaz Chuttoo, président de la Confédération des travailleurs des secteurs public et privé (CTSP), dénonce une approche incohérente : « Quand les patrons ont-ils été d’accord pour la semaine de 40 heures ? Pourquoi l’avoir inscrite dans leur manifeste électoral ? Il aurait fallu consulter le patronat en amont. Ils parlaient d’une semaine de 40 heures sur cinq jours, mais c’est déjà le cas pour beaucoup, puisqu’une journée de travail est de huit heures ».
Le syndicaliste ajoute que « dans notre système, les 45 heures correspondent à six jours de travail. C’était un attrape-nigaud. Ils ont ensuite trouvé une échappatoire en excluant les services essentiels. Or, la loi ne permet pas un système discriminatoire. En sus, ils n’ont jamais évoqué une semaine de 40 heures avec une rémunération équivalente à six jours de travail, ce qui change tout. Il est donc normal que le patronat s’y oppose. »
Interrogé en octobre dernier par Le Défi Quotidien, Pradeep Dursun, Chief Operating Officer de Business Mauritius, appelait déjà à la prudence : « La semaine de 40 heures est un combat syndical mondial, mais chaque secteur a ses spécificités. À Maurice, certains travaillent déjà 40 heures, d’autres 45. »
L’organisation patronale plaide pour une évaluation préalable approfondie. « Certains systèmes de production reposent sur 45 heures. Sans évaluation d’impact, il existe un risque de perturbations et de retards. »
Toutefois, Business Mauritius se dit ouverte à la concertation. « Avec un dialogue constructif, il est possible de trouver un équilibre entre le bien-être des travailleurs et la compétitivité économique », devait affirmer Pradeep Dursun.
Plusieurs pays ont des semaines de travail de 40 heures ou moins, mais cela dépend souvent de la loi, des conventions collectives et du secteur.
France — 35 heures (loi)
Pays-Bas — environ 32 à 36 heures (temps partiel très répandu)
Danemark — environ 37 heures (conventions collectives)
Norvège — 37,5 heures (standard courant)
Allemagne — 35 à 40 heures (selon les secteurs)
Belgique — 38 heures
Espagne — transition vers 37,5 heures
À l’heure où le débat sur la réduction du temps de travail refait surface, l’analyse des modèles internationaux montre qu’une transposition directe à Maurice demeure limitée par des contraintes structurelles. Dans plusieurs économies avancées, notamment en France ou aux Pays-Bas, la réduction du temps de travail s’est accompagnée d’un niveau élevé de productivité, soutenu par l’automatisation, la qualification de la main-d’œuvre et une organisation efficace du travail.
À Maurice, la situation diffère sensiblement. Le modèle dominant reste celui d’une semaine d’environ 45 heures sur six jours, dans une économie reposant en grande partie sur des secteurs à forte intensité de main-d’œuvre, comme le tourisme, le commerce ou certaines branches manufacturières. Selon des analyses de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), la productivité par travailleur à Maurice demeure nettement inférieure à celle des pays membres, ce qui limite la capacité d’absorption d'une réduction brutale du temps de travail sans ajustements structurels. On parle d’une productivité inférieure d’environ 25 % par rapport à la moyenne des pays de l’OCDE. D’ailleurs, selon l’OCDE, « Maurice doit améliorer sa productivité pour soutenir la croissance des revenus ».
Les recherches en économie du travail convergent néanmoins sur un point : une réduction modérée des heures peut améliorer la productivité horaire, notamment en réduisant la fatigue et en optimisant l’organisation interne des entreprises. Toutefois, ces gains ne sont pas automatiques. Ils dépendent de la capacité des entreprises à réorganiser les lignes de production, à investir dans la technologie et à améliorer les compétences.
Une approche différenciée par secteur est également évoquée : les services à forte valeur ajoutée, comme la finance ou les technologies de l’information, pourraient adopter plus rapidement des horaires réduits, contrairement aux secteurs nécessitant une présence continue.