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Nita Juddoo : «Le MMM s’est éloigné de ses racines»

Par Jenna Ramoo
Publié le: 29 mars 2026 à 17:00
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Pour Nita Juddoo, présidente d’En Avant Moris, son départ du MMM est le fruit d’une déception profonde.

De l’héritage militant du MMM à la présidence d’En Avant Moris, Nita Juddoo incarne un parcours de convictions et de rupture assumée. Au Dimanche/L’Hebdo, elle explique sa désillusion. 

Nita Juddoo représente une génération qui a grandi dans l’ombre du militantisme sans jamais en faire une fin en soi. Profondément attachée aux valeurs originelles du MMM, elle a pourtant choisi une rupture franche avec un parti qu’elle estime s’être embourgeoisé et déconnecté de ses racines. 

Elle avait à peine un an lorsque son père, feu Ramduth Jaddoo, a rejoint le MMM. Ce dernier sera arrêté à la suite de la désormais célèbre manifestation du Club des étudiants contre la visite de la princesse Alexandra de Kent à Maurice en 1969. « Mon papa n’y était pas, mais la police est venue chez nous et l’a arrêté manu militari. » 

À l’époque, raconte-t-elle, être membre du MMM n’était pas une voie royale vers le pouvoir. C’était un combat risqué, marqué par la répression policière et de grandes difficultés matérielles. « La circonscription n˚10, Montagne-Blanche/Grande-Rivière-Sud-Est, était très éloignée de notre maison de la rue Ollier, à Quatre-Bornes. Mon père rentrait tard, épuisé, parfois en danger. J’ai donc grandi dans la marmite politique. »

Elle est imprégnée dès son plus jeune âge des débats et des valeurs d’égalité et de justice sociale que le MMM incarnait alors, comme l’égalité des droits, l’égalité des chances et la défense des plus faibles. Le parcours de son père, nommé ambassadeur à Paris, l’expose au monde. Elle vivra en France, en Angleterre, aux Seychelles où son mari, juge de la Cour suprême, sera posté pendant sept ans, et même au Canada. « Ces années à l’étranger m’ont profondément marquée. J’observais la politique internationale de près. L’élection de Barack Obama reste pour moi un moment fantastique qui a renforcé mon intérêt pour les combats progressistes. »

À son retour à Maurice, cette juriste de formation, actuellement chargée de cours à l’African Leadership University, hésite dans un premier temps à rejoindre la politique. L’image du MMM des années 1970-1980 – rebelle, révolutionnaire et proche des démunis – la hante. Fin 2015, un ami lui suggère d’adhérer au parti. Refusant de passer par son père, elle rencontre Paul Bérenger, Ajay Gunness et d’autres dirigeants. Elle rejoint le comité régional de la circonscription n°19 à Rose-Hill en 2016, déterminée à « apprendre les rouages », inspirée par son père qui disait que la politique exige du travail, des sacrifices et du temps. 

Peu après son adhésion, une élection partielle est déclenchée à Quatre-Bornes, à la suite de la démission de Roshi Bhadain. Paul Bérenger lui propose d’être candidate. Surprise mais enthousiaste, Nita Juddoo accepte. Malgré le soutien des militants, elle finit deuxième, derrière Arvin Boolell, mais devant Roshi Bhadain. 

Ce moment marque un point de bascule. « Certains militants présents depuis des années contestaient ouvertement mon arrivée express. Le lendemain de mon adhésion, j’étais candidate » alors que d’autres plus anciens attendaient leur tour, résume-t-elle avec ironie. Elle confie avoir peu à peu perçu un parti où le collectif cédait progressivement la place aux calculs personnels. 

C’est en 2018 qu’elle rompt avec le MMM. Mais avant cela, elle dit avoir été ballottée pendant des mois entre plusieurs circonscriptions dans le cadre des élections générales de 2019. « C’était les lobbies internes », dit-elle sans nommer personne. « Un jour, je suis allée voir Paul Bérenger et je lui ai dit : ‘Je crois que je vais quitter le MMM.’ Il m’a retenue et m’a proposé de continuer à siéger au Comité central. Ma réponse a été cinglante : ‘Il y a suffisamment de vases à fleurs dans ce Comité central-là’. »

Sa démission s’est faite « sur la pointe des pieds », sans conférence de presse fracassante ni rancune publique. D’ailleurs, elle est restée en bons termes avec de nombreux militants, y compris Paul Bérenger et Joanna Bérenger.

Pour elle, cette rupture avec le MMM n’est pas une trahison, mais le fruit d’une déception profonde. « J’ai rejoint le MMM par nostalgie des années de braise, époque où le parti était synonyme de militantisme pur, de débats d’idées et de combat pour les droits fondamentaux. Au fil du temps, le parti s’est embourgeoisé et éloigné du Mauricien lambda. Paul Bérenger, absent de sa circonscription, incarne à mes yeux cette distance croissante. » 

Nita Juddoo a depuis rejoint En Avant Moris, le nouveau parti centriste fondé par Patrick Belcourt. « J’admirais son travail de terrain et son engagement à la base. Il m’a proposé la présidence et j’ai accepté. » Depuis, elle milite dans la circonscription n°19 et dans une petite cellule au n°18. « On fait de la politique en étant à l’écoute des citoyens, en organisant des activités et en restant présent sur le terrain. Cela me plaît vraiment. »

Interrogée sur les valeurs du MMM, elle rappelle celles qui l’ont toujours animée depuis les années de braise : le militantisme, la défense des droits, l’équité et la justice sociale. Des valeurs qu’elle affirme avoir vu s’éroder au fil des années. Elle cite notamment l’absence de réaction forte sur l’abolition de la pension des députés ou sur le conflit à Gaza, ainsi que les alliances successives, en particulier avec le Parti travailliste après des années de critiques virulentes, qui ont fait perdre toute crédibilité au mouvement, estime-t-elle. 

En 2026, au cœur de la crise interne du MMM marquée par la « bande des 15 », Nita Juddoo observe la situation avec tristesse. Elle reproche aux « dissidents » d’avoir gardé le silence pendant des années au Bureau politique et au Comité central, avant de déballer leurs griefs publiquement. « Ils ont créé cette situation en restant des béni-oui-oui et en laissant Paul Bérenger décider de tout. »

Pour elle, Paul Bérenger reste indissociable du MMM parce qu’il est le dernier « constant » depuis la création du parti. Mais, elle déplore que le pays paie cher ces querelles intestines. Le moment est « très mal choisi » : crise économique aggravée par les tensions géopolitiques mondiales, villes laissées à l’abandon après les municipales et une opposition affaiblie. 

Elle regrette aussi l’absence de véritable renouvellement dans les grands partis. « Les leaders ne savent pas partir quand il est temps. »

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