Nathalie Germain, activiste : «Je n’ai aucune intention de rentrer dans une case»
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Le Dimanche /L' Hebdo
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Professeure de sciences, militante LGBT, trois mariages et célibataire épanouie. À bientôt 57 ans, Nathalie Germain a cessé de rentrer dans les cases. Elle en parle sans détour.
Présentez-vous.
Je m’appelle Nathalie Germain, j’aurai bientôt 57 ans et je suis professeure de sciences au Lycée Labourdonnais. J’ai la chance de porter une double nationalité et une double culture – française et mauricienne –, même si j’ai vécu davantage ici qu’en France. Je me suis mariée trois fois et je suis aujourd’hui une célibataire épanouie.
Vieillir pour vous, est-ce une perte ou une conquête ?
Plutôt une conquête. Vieillir, c’est une succession de découvertes et d’acceptations. Le corps change, le regard des autres évolue, et notre propre regard sur nous-mêmes se transforme. Au début, cela peut dérouter, mais c’est une expérience riche, une autre manière de vivre. Vieillir nous oblige à repenser notre rapport à la vie, surtout quand la maladie ou la mort touchent notre entourage. C’est une étape qui bouscule mais qui ouvre aussi de nouvelles portes.
Comment transformez-vous les rides, les années et l’expérience en une nouvelle forme de liberté féminine ?
J’ai fait un long travail sur moi. J’ai été accompagnée par des psychologues et des thérapeutes au fil de mes mariages et de mes ruptures. Ce furent des moments douloureux mais nécessaires pour affronter mes blessures, remettre en question mon mode de fonctionnement, comprendre qui j’étais vraiment.
Aujourd’hui, j’apprends encore à m’aimer, à me respecter et à poser mes limites. Ce chemin m’a offert un véritable sentiment de liberté. Vieillir a changé ma manière de penser et d’agir. Aujourd’hui, je suis moins dans l’apparence ou la séduction, plus dans la confiance et le recul. Je prends les choses moins personnellement et je cultive la positivité. Les petits riens comme le chant et la vue d’un oiseau à mon réveil ou la lumière du matin, m’apportent une joie immense. Vieillir m’a donné une envie plus forte encore de vivre, de savourer, de créer et de faire ce qui me fait vibrer tous les jours.
Si la Nathalie que vous étiez à 20 ans pouvait vous voir aujourd’hui, que vous dirait-elle : « bravo » ou « enfin » ?
(Rires) « Enfin », je pense. À 20 ans, j’étais plus proche de mon essence véritable que durant toutes les années qui ont suivi. Mais sous la pression sociale et familiale, j’ai fini par me plier aux cases qu’on voulait m’imposer. Je cherchais l’amour et l’approbation des autres par peur de l’abandon et du rejet, quitte à renier qui j’étais.
Aujourd’hui, je m’assume pleinement. Je vis en accord avec mes valeurs et mes convictions. Être différent ne signifie ni être meilleur ni être moins bien, mais simplement être soi.
La plus grande audace que vous n’auriez jamais osée à 30 ans et que vous assumez pleinement à 50-60 ans ?
Mon orientation sexuelle.
La liberté, après 50 ans, c’est dire « non » plus fort ou « oui » autrement ?
Les deux. Je fais moins de concessions et j’impose davantage mes limites. Mais en même temps, j’ai appris à respecter profondément les autres, qu’ils me plaisent ou non, car chacun porte son histoire, ses hauts et ses bas et fait de son mieux avec ce qu’il a.
Vous avez milité pour la communauté LGBT : qu’est-ce qui a changé dans votre façon de militer en vieillissant ?
Rien n’a changé. Je milite toujours avec la même conviction. Défendre les droits humains, l’égalité et le respect de la communauté LGBT fait partie de moi. C’est une valeur fondamentale. En plaisantant, je dis souvent aux membres du Collectif Arc-en-Ciel que même en fauteuil roulant ou avec un déambulateur, je serai encore là pour défiler à la Pride.
Vous êtes membre de la communauté LGBT ?
(Rires) La fameuse question… Pourquoi ne demande-t-on jamais à quelqu’un s’il est hétérosexuel ? Cette simple interrogation force une personne à exposer publiquement ce qu’elle a de plus intime : qui elle aime. Voilà pourquoi l’égalité et le respect sont si urgents.
Dans une société hétéronormée, les personnes LGBT sont contraintes soit de se cacher avec toutes les conséquences que cela implique – dépression, vulnérabilité accrue face aux agressions – soit de faire leur « coming out ». Mais, s’afficher publiquement même si cela permet de s’assumer, c’est aussi se mettre une cible dans le dos.
Pourtant, les jeunes ont besoin de modèles pour comprendre qu’être LGBT, c’est être un citoyen ordinaire avec les mêmes joies et les mêmes difficultés, les mêmes opportunités que n’importe qui. Moi, je suis le « B ».
Qu’est-ce qui vous a motivée à fonder le Collectif Arc-en-Ciel (CAEC) ?
Je l’ai cofondé avec Nicolas Ritter, Thierry de Ravel, Jean-Luc Ahnee et d’autres. Pour moi, c’était une évidence. Depuis l’adolescence, je suis profondément attachée aux droits humains et aux valeurs d’égalité. J’étais consciente de vivre dans un milieu relativement privilégié par rapport à d’autres membres de la communauté LGBT à Maurice, même si je ne m’assumais pas encore pleinement. Dans mon entourage, être LGBT ou non ne faisait aucune différence et cela m’a donné la force d’agir.
Si la société vous colle l’étiquette de « Senior », quel mot militant inventeriez-vous pour la détourner ?
« Senior » ne me dérange pas. Pour moi, cela signifie « expérimentée » et je trouve cela positif. Le problème, c’est le regard des autres. Mais qu’importe, je n’ai aucune intention de rentrer dans une case.
Quelle est la plus belle provocation que vous ayez faite récemment et qui vous a fait vous sentir vivante ?
(Rires) Teindre le bout de mes cheveux gris en rose. Un geste léger mais qui symbolise parfaitement ma liberté.
Vieillir m’a donné une envie plus forte encore de vivre»
Si vous deviez écrire un slogan pour les femmes de 50-60 ans qui divorcent, renaissent ou s’engagent, quel serait-il ?
« Osez vous aimer ! » Renaître ne signifie pas recommencer la même histoire. Cela demande du courage pour affronter ce qui n’a pas marché, comprendre pourquoi et se remettre en question. Oser s’aimer et se respecter, c’est l’essentiel. À partir de là, tout devient possible.
Si la liberté avait une odeur, une couleur et une musique à 50-60 ans, lesquelles choisiriez-vous ?
Une odeur, je dirais l’aubépine. Dans mon quartier, il y a un jardin qui en regorge et parfois la nuit, son parfum vient jusqu’à moi. Une couleur, je pense à l’orange, éclatante et solaire. Une musique, je pense à « Puisses-tu » de Jean-Louis Aubert, car c’est une chanson qui traduit parfaitement ma vision de la vie.
Vos loisirs et vos passions ?
La peinture, la couture, la création de bijoux, le théâtre, le yoga, la méditation, mon travail, les documentaires, mon engagement social, le rugby, le golf… Je suis insatiablement curieuse et j’aime apprendre sans cesse de nouvelles choses.
Pour clore cet entretien, un message à l’occasion de la Journée internationale des femmes ?
La cause des femmes concerne autant les hommes que les femmes. Je voudrais rappeler que toutes les femmes dans le monde ne sont pas libres ni égales : les Afghanes, les femmes autochtones en Amérique, celles victimes de viols dans les conflits en Afrique ou encore celles battues ici, chez nous. L’égalité est loin d’être acquise. Les avancées restent fragiles et peuvent être remises en question à tout moment. J’aimerais que davantage de personnes, et surtout les hommes, se mobilisent pour défendre l’égalité des droits des femmes.