Motee Ramdass : «Le militantisme n’est pas un calcul de pouvoir»
Par
Jenna Ramoo
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Jenna Ramoo
Motee Ramdass, 83 ans, incarne à lui seul la promesse sociale que le MMM portait à ses origines. Rencontré par Le Dimanche/L’Hebdo, cet ancien ministre revient sur un demi-siècle d’engagement. Avec, en filigrane, la question qui traverse aujourd’hui tout le MMM : les valeurs fondatrices ont-elles résisté au temps ?
L’histoire du MMM n’est pas seulement celle d’un mouvement collectif né dans la contestation de 1968-1969. Elle est aussi celle de destins individuels. L’ancien ministre mauve Motee Ramdass, âgé de 83 ans, appartient à cette seconde catégorie.
Né dans une famille sans ressources – son père laboureur, sa mère sans emploi, dernier de trois enfants –, il n’a pas fréquenté l’école primaire, payante à l’époque. Les livres coûtaient trop cher. Ses sœurs aînées ont pu y aller quelque temps avant d’abandonner faute de moyens. Lui n’y a jamais mis les pieds.
À 9 ans, il commence à faire de petits boulots chez des particuliers : aller à la boutique, nettoyer la maison et la cour, donner un coup de main. « En tant que garçon à tout faire, je gagnais Rs 10 par mois. C’était une somme importante dans les années 1955. Je la remettais à la famille pour subvenir à nos besoins. »
Il enchaîne ensuite tous les travaux manuels possibles : cueillette du thé, vente de pain et de gâteaux, petits commerces de rue. « J’ai assumé très tôt la responsabilité de subvenir aux besoins de mes parents et de mes sœurs. »
Ce n’est qu’à l’âge de 15 ans que la nécessité d’apprendre s’impose à lui. Il commence seul, de zéro, prenant des leçons particulières à cinq roupies par mois auprès d’instituteurs du primaire. À 17 ans, il passe l’examen du Certificate of Primary Education (CPE) en ne prenant que deux leçons et obtient 2 A, 1 B et 1 C. Il poursuit ensuite en autodidacte, étudiant l’anglais, le français, les mathématiques, les littératures anglaise et française, et même le Religious Knowledge, auprès de professeurs qui enseignent dans les collèges de l’époque, jusqu’à décrocher le Cambridge School Certificate.
À 19 ans, il entre chez Nestlé comme Advertising Officer. Un poste rare pour un jeune Mauricien d’origine hindoue dans un secteur privé alors dominé par les Blancs. L’atmosphère n’est pas facile. Il y restera 32 ans, gravissant les échelons jusqu’à la direction des ventes. Nestlé le sponsorisera pour un diplôme en marketing à l’Université de Maurice, via la Mauritius Employers Association. « Moi, qui n’ai jamais mis les pieds à l’école primaire, j’ai fini avec un diplôme universitaire, fruit de ma volonté hors du commun. »
C’est dans ces années-là que se forge sa conscience politique. À une époque sans télévision ni internet, il lit. Avec quelques camarades, ils cotisent pour acheter des livres qu’ils partagent et discutent : Frantz Fanon, Mao Tsé-toung, le marxisme, les luttes de libération en Algérie, au Vietnam, au Biafra. Ils dévorent aussi la littérature classique : Shakespeare, Molière, Corneille, Milton, Tagore, Gandhi, Mandela. « Je fréquentais les clubs de jeunesse et participais aux débats organisés. Ce sont ces discussions, cette soif de connaissance et cette pensée critique développée par la littérature comparative qui ont forgé ma conscience politique. »
Il suit d’abord le Parti travailliste, admirant les discours enflammés et idéologiques de figures comme Guy Rozemont, Emmanuel Anquetil, Sookdeo Bissoondoyal ou Satcam Boolell. Mais c’est la gauche militante qui l’attire vraiment. En 1969, un an après l’indépendance, il suit le Club des étudiants militants sans en être encore membre. Il participe à la manifestation contre la visite de la princesse Alexandra de Kent, perçue comme un vestige du colonialisme et des intérêts sucriers britanniques via la compagnie Lonrho.
Il se souvient aussi de la conférence de presse prévue sur le thème « L’île Maurice indépendante face à son destin », annulée au dernier moment par le maire de Quatre-Bornes ; le mécontentement était grand. C’est dans ce bouillonnement que naît le MMM, fondé par des étudiants et jeunes intellectuels : Dev Virahsawmy, les frères Jeerooburkhan, Heeralall Bhugaloo, Paul Bérenger.
« J’ai été séduit par son idéologie de la lutte des classes plutôt que la lutte des races, de justice sociale, de l’émancipation des travailleurs, du refus du communalisme et du néocolonialisme », explique-t-il.
Lorsque Paul Bérenger fonde la General Workers Federation et que les grandes grèves de 1971 paralysent le pays – dockers, laboureurs, de nombreux secteurs – entraînant l’état d’urgence et l’emprisonnement de nombreux dirigeants MMM pendant près d’un an, Motee Ramdass milite à l’extérieur pour leur libération, participant notamment aux grèves de la faim.
En 1976, le MMM remporte trente sièges et devient la première force d’opposition. En 1982, en alliance avec le PSM, il réalise le fameux 60-0. Paul Bérenger devient vice-Premier ministre et ministre des Finances tandis qu’Anerood Jugnauth est Premier ministre. La rupture de 1983 entre les deux hommes donne naissance au Mouvement socialiste militant. Motee Ramdass reste fidèle au MMM.
Il pose plusieurs fois sa candidature avant d’être élu en 1995 dans la circonscription n˚11, Rose-Belle/Vieux-Grand-Port. À environ 40 ans, il devient ministre des Coopératives et de la Pêche dans l’alliance MMM-Travailliste. En 1997, il démissionne avec d’autres camarades à la suite de divergences au sein de l’alliance et reste député de l’opposition jusqu’en 2000.
Réélu cette année-là au sein de l’alliance MMM-MSM, il est nommé ministre de la Culture et des Arts, puis muté au ministère du Commerce en fin de mandat. En 2005, après la défaite électorale, il choisit de ne plus se porter candidat. « À près de 60 ans, je préférais laisser la place aux jeunes. »
Pour Motee Ramdass, le MMM n’est pas un simple parti politique : c’est presque un apostolat. Il cite les valeurs que le parti a toujours défendues : justice sociale, traitement égal pour tous les hommes et les femmes, meilleures conditions de travail, salaires décents, honnêteté, patriotisme, refus absolu de la corruption, du sexisme, du communalisme et du casteïsme... « Paul Bérenger a passé un an en prison pour ses idées, pas pour des affaires de corruption », rappelle-t-il. Et d’insister : le leader du MMM est toujours resté fidèle à son idéologie, refusant de se rendre complice de dérives.
Il reconnaît que le parti a évolué depuis les années de braise. La première génération a laissé place à une deuxième, puis une troisième. « Beaucoup d’intellectuels et de militants historiques sont partis, sont morts ou se sont éloignés du parti. Avec le temps, les valeurs se sont diluées. Le militantisme pur – travailler pour les autres et non pour soi – s’est affaibli. »
Évoquant la crise interne actuelle, Motee Ramdass est catégorique : « Le parti a une âme au-delà de sa structure physique – Bureau politique, Comité central et Assemblée des délégués. Le MMM sans Bérenger serait orphelin de son histoire. »
Aujourd’hui, il observe avec une certaine tristesse l’érosion des valeurs qui l’ont fait adhérer au MMM en 1969. Mais il continue de croire que ces idéaux, notamment justice, honnêteté, lutte contre toutes les formes de discrimination, restent pertinents pour Maurice. Son message aux jeunes générations : « La politique ne doit pas être un tremplin pour l’enrichissement personnel mais un engagement au service du peuple. Dans le Maurice de 2026, marqué par des tensions internes au sein même du MMM, il faut un retour aux sources : le militantisme comme apostolat et non comme calcul de pouvoir. »