La «disparition» d’une travailleuse bangladaise embarrasse la famille Uteem
Par
Jean-Marie St Cyr
Par
Jean-Marie St Cyr
Une employée de maison bangladaise recrutée par le couple Zohrah et Cassam Uteem a mystérieusement disparu. Sa recherche, accompagnée d’une prime de Rs 100 000, a éclaté au Parlement et alarme les syndicalistes, qui craignent pour sa sécurité.
La « disparition » de Mme M. B., une travailleuse bangladaise employée par le couple Zohrah et Cassam Uteem — ancien président de la République —, soulève une vague d’interrogations. L’affaire a éclaté au grand jour le mardi 26 mai dernier, lorsqu’elle a été évoquée au Parlement, provoquant un vif échange entre le ministre Reza Uteem et la députée de l’opposition Joanna Bérenger.
C’est dans le cadre d’une question sur le respect des droits humains des travailleurs étrangers à Maurice que Joanna Bérenger a soulevé le cas de cette femme portée disparue. La députée affirme avoir posé sa question « dans la généralité », sans cibler directement la famille du ministre. Elle regrette que le débat ait pris une tournure aussi personnelle et émotionnelle. « Le ministre aurait pu répondre dans la généralité et envoyer un signal clair aux recruteurs et aux employeurs. Mais cela n’a pas été le cas », déplore-t-elle.
Joanna Bérenger, qui dit travailler depuis longtemps sur les questions liées aux travailleurs migrants, précise avoir obtenu des informations dans le domaine public selon lesquelles la femme se serait enfuie de chez son employeur par une benne à ordures. « Tout cela démontre les traitements qu’elle aurait subis », affirme-t-elle, ajoutant : « Mo pann vinn dan Lasanble pou koz so mama ou so papa. Je suis revenue trois fois sur ma question et je n’ai pas eu de réponse. »
Recrutée en 2023, Mme M. B. aurait quitté le domicile de ses employeurs dans des circonstances encore floues. Ce qui a particulièrement interpellé les observateurs, c’est l’annonce d’une prime de Rs 100 000 promise à quiconque aiderait à la retrouver. L’origine exacte de cette récompense reste floue : les informations qui circulent l’attribuent tantôt à l’employeur, tantôt au Haut-commissariat du Bangladesh. Sur l’une des annonces publiées figure un numéro de téléphone mauricien, attribué à un certain A. B.
De son côté, le ministre Reza Uteem affirme que ni lui ni sa famille ne sont concernés par la prime de Rs 100 000 proposée pour retrouver la femme disparue. L’ancien président Cassam Uteem, lui, n’a pas souhaité faire de commentaires.
Plus inédit encore, le Haut-commissariat du Bangladesh a publié une vidéo sur la page Labour Welfare Wing Mauritius pour annoncer la disparition de cette citoyenne, laissant entendre que l’absence de coopération pour la retrouver pourrait compromettre l’envoi de futurs travailleurs bangladais à Maurice. Une démarche sans précédent, alors que de nombreux autres travailleurs étrangers en situation irrégulière sur l’île n’ont jamais bénéficié d’une telle attention de la part de leur représentation diplomatique.
Pour le syndicaliste Faizal Ally Beegun, cette situation est à la fois dangereuse et révélatrice des travers du système. Il avance que des menaces auraient été proférées à l’encontre des travailleurs bangladais à Maurice, à qui il aurait été demandé d’informer les instances concernées et de contribuer à retrouver leur compatriote, sous peine de voir les recrutements futurs compromis. Il rappelle par ailleurs que des milliers de travailleurs étrangers se trouvent en situation irrégulière à Maurice sans que leur ambassade ou Haut-commissariat n’ait jamais publié de communiqué ni lancé de recherches.
Faizal Ally Beegun condamne fermement la vidéo attribuée au Haut-commissariat. Il craint en effet que la prime offerte pousse certains individus à agir de manière irresponsable. « Par rapport au manque de sécurité ambiante qui règne dans le pays, certains peuvent faire n’importe quoi pour de l’argent », avertit-il. Sur le fond, il déplore que les travailleurs étrangers soient exploités à Maurice. « Ils ne méritent pas d’être exploités au nom de l’économie du pays. Ce qui s’est passé dans le cas de cette femme est mauvais pour l’image de Maurice. Les touristes pourraient tourner le dos au pays à cause de cela », dit-il.
Reaz Chuttoo, de la Confédération des Travailleurs des Secteurs Public et Privé (CTSP), partage ces préoccupations. Il juge la situation « drôle » et estime que c’est précisément parce que la femme était employée au domicile de l’ancien couple présidentiel que sa disparition suscite autant d’intérêt. « C’est grave », laisse-t-il entendre, relevant qu’il s’agit d’une première à Maurice : jamais un consulat ne s’était immiscé de la sorte dans la disparition d’un de ses ressortissants.
Reaz Chuttoo fait également ressortir les risques pour les personnes qui pourraient héberger Mme M. B., qui s’exposeraient à des poursuites judiciaires. « Les informations qui nous sont parvenues font comprendre qu’elle vit actuellement dans la peur, car des personnes la recherchent pour obtenir la récompense », explique-t-il. La CTSP, qui dispose d’un Migrant Resource Centre, se dit prête à l’héberger et à la défendre si elle prend contact avec le syndicat. « Nous allons la représenter devant les instances si elle sollicite notre aide et nous allons assumer nos responsabilités », affirme-t-il.
Pour Reaz Chuttoo, la question centrale reste entière : pourquoi cette femme a-t-elle fui ? « Quand le permis de travail d’un travailleur migrant expire, c’est avec son consentement que son employeur peut demander une extension », rappelle-t-il. Le fait qu’elle se soit enfuie l’amène à s’interroger sur d’éventuelles violations de ses droits du travail ou de ses droits humains.
Divers organismes ont été approchés, mais aucun n’a souhaité faire de commentaires à ce stade.