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Jonathan Ravat : «Le militant incarnait une nouvelle manière d’être Mauricien»

Par Jean-Marie St Cyr
Publié le: 29 mars 2026 à 17:30
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Entre héritage des années 70 et nouvelles formes d’engagement, le militantisme mauricien se transforme sans disparaître. Le Dr Jonathan Ravat, anthropologue et directeur de l’Institut Cardinal Jean Margéot, analyse ses mutations, ses dérives possibles et ce besoin humain constant de sens.

En anthropologie, le militant est souvent étudié comme un « type social ». Existe-t-il un profil anthropologique du militant mauricien des années 70 ?
Je ne dirais pas qu’il y a un code anthropologique comme s’il existait un code génétique. Ce n’est pas quelqu’un qui naît « militant » comme il naît « blanc » ou « noir ». En revanche, il y a une anthropologie du militant. 

Dans le contexte des années 70, marqué par l’indépendance de Maurice, avec toutes les tensions, les tractations et les débats dans le sillage de la fin du colonialisme britannique, on observe un ensemble de circonstances économiques et politiques. Dans ce contexte, il y a des questions ethniques, des tensions ethnico-religieuses et ethnico-politiques. Il y a aussi l’affrontement de deux grandes forces politiques, en l’occurrence le Parti travailliste (PTr) et le Parti mauricien social-démocrate (PMSD).

Et émerge, à un moment donné, une sorte de troisième voie, un nouvel itinéraire qui va finalement substituer la lutte des classes à la lutte des races. C’est dans cette dynamique que s’inscrit le militant. Il incarne non seulement une nouvelle voie, mais aussi une nouvelle manière d’être Mauricien et d’occuper l’espace politique. 

Ainsi, dans ce sens, le militant porte, disons, l’anthropologie d’un « Mauricien autre », d’un « Mauricien nouveau », soit déjà existant, soit en devenir. C’est une forme d’idéal. Raison pour laquelle le terme militant, dans le contexte mauricien, ne peut être dissocié de cette période de la fin des années 60 et du début des années 70.

Le militantisme, en apportant un sens et un souffle nouveaux, devient porteur de sacré. On parlera donc pas de théologie, mais d’idéologie»

Le militantisme implique souvent des formes d’initiation : rejoindre un parti, prêter serment, défiler. Ces rites de passage ont-ils une fonction anthropologique précise ?
En réalité, ils constituent des marqueurs d’appartenance à une communauté, à un groupe soudé par cet idéal et par cette nouvelle anthropologie - celle d’un citoyen nouveau. Ils jouent un rôle comparable à certains rites religieux : ce sont des marqueurs d’initiation, d’adhésion et d’appartenance.

Le militantisme a galvanisé des forces autour d’un idéal nouveau, qui devient en quelque sorte un « sacré » au cœur des convictions et des doctrines. Car le sacré, au sens anthropologique, est lié à ce qui fait sens, à une quête de transcendance.

Ainsi, le militantisme a lui aussi produit une forme de sacré. En apportant un sens et un souffle nouveaux, il devient porteur de sacré. On ne parlera donc pas de théologie, mais d’idéologie. Et cette idéologie possède ses propres rites de passage, d’appartenance et d’adhésion.

Cela permet d’ailleurs d’ouvrir une parenthèse sur le terme même de « militantisme » : le suffixe « isme » renvoie précisément à une idée, une doctrine, une idéologie. C’est toute une construction autour de la figure du militant, de ce profil nouveau à découvrir.

Qu’est-ce que ces rites construisent chez l’individu ?
L’être humain n’est jamais un être isolé, vivant en vase clos, coupé des autres, de la nature ou du monde. Il est fondamentalement un être de relations - avec autrui, avec son environnement, voire, pour certains, avec Dieu.

Dès lors, lorsque le militantisme propose un lien nouveau à travers un projet et un idéal, il peut avoir un impact considérable. Il introduit une dynamique nouvelle, presque comme une nouvelle cadence. Celui qui y adhère entre dans un mouvement différent.

C’est ce qui s’est produit à Maurice. On évoque d’ailleurs les années de « braise », un « âge d’or », un moment fort du militantisme, souvent associé à un autre « isme » : le mauricianisme. L’impact est donc réel et profond.

Mais, en même temps, l’histoire nous montre qu’une idéologie peut aussi produire des effets négatifs. Lorsqu’elle devient tyrannique, autoritaire ou totalitaire, elle peut être destructrice. D’où l’importance de s’interroger sur la nature de cette idée, sur ceux qui la portent et sur la manière dont elle est mise en œuvre.

Être militant seul derrière un écran, ce n’est pas du militantisme, c’est de l’individualisme»

Dans les sociétés comme Maurice, le militantisme politique a-t-il réussi à créer une identité qui transcende les clivages communautaires, ethniques et religieuses ? Ou les a-t-il simplement habillés autrement ?
Le militantisme des années 70 a montré – et cela confirme une conviction personnelle, là je parle aussi en tant que citoyen engagé – qu’il existe des dynamiques dont nous sommes capables, individuellement et collectivement, et qui peuvent nous propulser au-delà de certaines appartenances, qu’elles soient culturelles, linguistiques, religieuses ou ethniques.

Nous en sommes capables, parce que l’être humain, qu’il soit Mauricien ou non, ne se définit pas uniquement « along ethnic lines » ou « along religious lines », entre autres. Oui, nous sommes capables d’être portés par un idéal, par un rêve, par une forme de sacré, et de transcender, à notre tour, nos clivages et nos appartenances.

À mon avis, le militantisme, dans le contexte des années 60 et 70 à Maurice, en est un exemple. Je peux citer un autre exemple, peut-être un peu moins ancré à Maurice, mais pertinent : la question écologique. C’est une autre dynamique d’idées, d’énergie et de valeurs qui peut entraîner l’humain - le Mauricien - vers un au-delà.

Mais en même temps, ne nous leurrons pas. Cette transcendance ne nous détache pas totalement de ce qui fait notre singularité. Et pour cause : nous sommes tous des êtres culturels, au sens le plus large, au sens anthropologique. Le véritable défi est ailleurs : construire une société mauricienne à partir de cette double dynamique.

Le militant des années 70 se définissait aussi par ce à quoi il renonçait – confort, sécurité, parfois famille. Ce sacrifice avait-il une valeur anthropologique particulière dans la construction du groupe ?
Oui. Ces renoncements participent de l’ensemble des codes déployés par cette idée nouvelle et la dynamique qui l’accompagne, pour créer du sens chez les individus. Ce sont des marqueurs, des éléments constitutifs de cette dynamique collective qui entoure la figure du militant et qui fait émerger, presque, cette « religion » nouvelle qu’est le militantisme.

Et, plus largement, au-delà du militantisme lui-même, cela illustre la puissance de l’idée. Le militantisme est un exemple, dans un contexte donné, de ce que peut produire une idée : elle peut propulser, mais aussi détruire. Car nous ne sommes jamais dans un vide abstrait : nous sommes toujours situés dans un contexte. Et dans cet espace-temps donné, une idée peut avoir un impact considérable.

Les nouvelles formes d’engagement - pétitions en ligne, militantisme sur les réseaux sociaux, collectifs informels - reproduisent-elles les mêmes structures anthropologiques que le militantisme traditionnel, ou sommes-nous face à quelque chose de fondamentalement nouveau ?
J’aime bien votre question, parce qu’elle renvoie à une dimension essentielle : dans le mot « militant », il y a la notion d’engagement. C’est d’ailleurs pour cela que ce terme dépasse largement le contexte mauricien.

En français, en France par exemple, le militant est celui qui porte un engagement, en particulier un engagement citoyen ou politique. Dans le contexte mauricien, ce mot a été réapproprié, notamment dans les années 70, avec une signification et une charge symbolique spécifiques.

Maintenant, il faut comprendre que le militant des années 70, et même des années 80, est attaché à un espace-temps particulier qui conditionne son déploiement. Or, aujourd’hui, cet espace-temps a forcément changé. De ce fait, il n’est absolument pas étonnant que l’engagement – ou, autrement dit, le militantisme – soit différent, notamment à travers les réseaux virtuels, qui n’existaient pas à l’époque.

Il faut donc toujours se prémunir contre certaines analogies, notamment celle qui consiste à dire que « c’était mieux avant ». C’est un réflexe très humain que de comparer le présent à un passé idéalisé. Mais en réalité, cela relève davantage du fantasme. On fantasme un passé supposément meilleur. De la même manière, certains idéalisent l’avenir en se disant que « ce sera mieux après ». Ce sont, en fait, les deux faces d’une même médaille.

Aujourd’hui, l’enjeu est ailleurs : il ne s’agit plus de comparer les époques, mais d’épouser le temps présent. En se disant qu’aujourd’hui, on peut être militant, mais peut-être pas selon les mêmes modalités que dans les années 70 ou 80.

Le militant des années 70- 80 est attaché à un espace-temps particulier qui conditionne son déploiement. Or, aujourd’hui, cet espace-temps a changé»

Aujourd’hui, on peut être « militant » depuis son canapé, seul, derrière un écran. Qu’est-ce que cette individualisation de l’engagement fait au lien social qui était au cœur du militantisme d’autrefois ?
Très bonne question. Quelqu’un pourrait invoquer la liberté de conscience et d’expression. Que dire à quelqu’un qui se dit militant seul sur son canapé ? Cela lui appartient. Mais cela comporte un danger considérable : celui de la rupture du lien.
À mon avis, le militantisme seul derrière un écran ne devrait pas être qualifié de militantisme. Excusez ma sévérité, mais cela relève plutôt de l’individualisme. C’est une transposition, sous une autre forme, de l’un des grands maux contemporains : l’individualisme. J’ajouterais même un autre danger : le réductionnisme. Il faut se méfier de ces tendances qui réduisent l’engagement à des gestes isolés et fragmentés.

Les nouvelles causes - écologie, féminisme, droits LGBTQ+ - mobilisent souvent des jeunes issus de classes moyennes ou supérieures. Est-ce un glissement anthropologique significatif par rapport aux luttes ouvrières d’origine populaire ?
Non, ce n’est pas un glissement anthropologique. C’est, au contraire, une illustration de ce que nous sommes fondamentalement. Derrière ces engagements, il y a toujours la même quête de sens, mais elle s’exprime sous des formes et des couleurs différentes.

En revanche, il peut y avoir un glissement sur le plan politique. Les causes ne sont pas les mêmes. Militer pour l’écologie ou le féminisme n’est pas identique aux luttes ouvrières. Chaque cause porte ses spécificités politiques.

Vous distinguez souvent « la politique » - comme activité partisane - de « LE politique », comme dimension fondamentale du vivre-ensemble. Le militant d’hier incarnait-il davantage LE politique que le simple partisan d’aujourd’hui ?
Non, la question ne se situe pas à ce niveau. Le politique est presque une dimension anthropologique, dans la mesure où il renvoie à cet espace public – au-delà de la sphère personnelle ou familiale – qu’il faut investir et faire vivre. Cet espace se déploie à travers différentes institutions, comme l’entreprise ou l’école.

Toutes les expressions partisanes – les partis politiques comme le MMM, le MSM, le PTr, le PMSD – sont des formes d’expression de la politique à l’intérieur du politique. Le militantisme du MMM, par exemple, est une expression parmi d’autres.

Le MMM n’est pas, à lui seul, l’expression du politique ou du militantisme. Il s’inscrit aux côtés d’autres traditions – socialisme, travaillisme, social-démocratie – qui correspondent chacune à une mobilisation partisane au sein du politique.

Il y a une figure que vous évoquez souvent : celle du ministre au sens premier du terme, c’est-à-dire le serviteur. Le militant d’origine se percevait-il comme un serviteur de sa communauté ? Et comment ce rapport au service a-t-il évolué vers, parfois, une logique de pouvoir ou de prestige ?
Excellente question. Lorsqu’on se penche sur les discours des pionniers du militantisme – qu’ils soient rapportés ou écrits –, on constate effectivement une forte dimension de service associée à la figure du militant. Cela fait écho à la notion de ministre comme serviteur.

Cependant, il ne faut pas idéaliser. Il faut replacer cela dans la complexité du réel. Car personne n’est à l’abri d’une autre réalité anthropologique : l’attrait du pouvoir.

Ainsi, même si le militantisme a pu être porté par un idéal de service, personne - militant, social-démocrate, syndicaliste, leader religieux ou travailleur social – n’est immunisé contre la tentation du pouvoir. C’est pourquoi il est essentiel de mettre en place des mécanismes et des structures capables de réguler son exercice.

Quel type de leadership social pourrait réconcilier le militant historique et le citoyen engagé d’aujourd’hui ?
Aujourd’hui, il faut d’abord prêter attention à ce que nous vivons dans le contexte de la République de Maurice au XXIe siècle, un monde profondément différent. À partir de cette observation, il s’agit de tracer de nouvelles lignes capables de nous projeter vers un avenir, vers un idéal, vers un rêve nouveau.

C’est cela dont nous avons besoin : une capacité à nous projeter collectivement vers un horizon porteur de sens. Nous en avons les ressources, les moyens, et ce projet est déjà en gestation.

Ce rêve, c’est celui d’une République de Maurice capable de nous rassembler, de renforcer le lien entre nous et avec le pays. Au nom de cette République, je suis convaincu que nous avons en nous le potentiel, individuel et collectif, de construire quelque chose de profondément fédérateur, transcendant et porteur pour notre avenir commun.

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