Hôpitaux publics : les Health Records Clerks à bout de souffle
Par
Jean-Marie St Cyr
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Jean-Marie St Cyr
Sous-effectifs chroniques, heures supplémentaires impayées depuis des mois, fermetures temporaires de départements… Les Health Records Clerks des hôpitaux publics tirent la sonnette d’alarme. Après les médecins et les infirmiers, c’est au tour de ces membres du personnel de l’ombre de manifester leur ras-le-bol.
«Travay dan pins me nou pe fer ale. » Cette confidence, recueillie auprès de plusieurs Health Records Clerks exerçant dans divers hôpitaux de l’île, résume le malaise qui s’est installé dans ce corps de métier. Ces membres du personnel, chargés de donner les cartes aux patients, de classer les dossiers et d’inscrire les rendez-vous, sont en première ligne d’un système de santé sous tension.
Le problème est d’abord celui des chiffres. Dans les hôpitaux les plus fréquentés du pays, Dr A. G. Jeetoo et Victoria, le département fonctionne avec pratiquement 50 % de personnel en moins. « Sur 115 membres du personnel que nous sommes supposés avoir, nous sommes seulement à 65 », indique un superviseur. Conséquence directe : ceux qui sont en poste font le travail de deux personnes, voire trois. Fatigue, frustration, démotivation, découragement, burn-out et absentéisme rythment désormais leur quotidien.
Dans certains hôpitaux dans lesquels les membres du personnel ne sont pas attachés directement aux médecins, la situation est encore plus critique. C’est la fermeture temporaire pure et simple de certains départements, les préposés étant mobilisés pour d’autres fonctions. Parmi les départements les plus affectés figure le comptoir des rendez-vous pour les patients sans médecin attitré. « Après un traitement, certains patients doivent avoir un rendez-vous pour leur suivi. C’est pendant le service du soir que les rendez-vous sont alors classés », explique-t-on. Les patients concernés sont ainsi contraints de retourner à l’hôpital le lendemain pour récupérer leur carte et connaître la date de leur prochain rendez-vous. « Nous travaillons avec un effectif réduit et nous n’avons pas d’autres choix. »
Si le sous-effectif est une réalité structurelle, c’est la question des heures supplémentaires impayées qui a fini par briser le dernier ressort de motivation du personnel. « Nou sistem fonktionn bokou avek ‘overtime’ parski mank 50 % personnel », explique une employée. Ces heures supplémentaires, qui permettaient auparavant aux agents de « ramas travay ki pann reysi fer dan la zourne » tout en augmentant leurs revenus, ne suscitent plus le même engouement. La raison : des mois de retard dans leur règlement. Selon nos informations, des arrérages remontent à août de l’année dernière dans certains cas.
Interrogé sur le sujet à l’Assemblée nationale, le mardi 7 avril, par le député Sandeep Prayag, le ministre de la Santé, Anil Bachoo, n’a donné aucun délai ni échéance concernant le paiement de ces heures impayées. Il a indiqué que les paiements seraient effectués « au fur et à mesure que des économies pourront être identifiées » dans l’exercice financier en cours. La Santé travaille en étroite collaboration avec le ministère des Finances en vue d’une réallocation de fonds provenant d’économies réalisées sur d’autres lignes budgétaires. Cette réponse ne rassure guère les personnes concernées, qui estiment que les retards de paiement sont désormais structurels.
Face à cette situation, de nombreux préposés préfèrent se tourner vers un deuxième emploi à temps partiel, avons-nous appris, pour arrondir leurs fins de mois, plutôt que de compter sur des heures supplémentaires dont le règlement reste incertain. « Les heures supplémentaires ne sont pas obligatoires, mais optionnelles », rappellent nos interlocuteurs. Ils s’y prêtaient volontiers auparavant pour augmenter leurs revenus, mais aujourd’hui ils préfèrent aussi passer davantage de temps en famille plutôt que de se sacrifier « inutilement ». À l’approche du budget 2026-2027, l’espoir demeure que les arrérages seront enfin soldés. Mais la confiance est entamée.
Dans ce contexte, l’inauguration prévue ce vendredi 10 avril de la Renal Transplant Unit à l’hôpital Jawaharlal Nehru suscite des interrogations au sein du personnel. « Deza lamem sitiasion diffisil, kouma sa pou ete avek bann nouvo servis ki pe mette. » Le ministre Anil Bachoo a dit récemment qu’il ne peut arrêter le développement et l’ajout de nouveaux services dans le système de santé malgré le manque de personnel. Cependant le personnel concerné ne partage pas son avis. Pour lui, ce sera encore une fois « tir enn kote pou mett lot kote ».
Une Health Records Clerk soulève également un problème logistique propre aux nouveaux établissements de santé. Ils sont certes plus spacieux et modernes, mais ces bâtiments obligent le personnel à parcourir de plus longues distances. Et il doit monter et descendre plusieurs niveaux pour aller d’un département à un autre, ce qui retarde le service et prolonge l’attente des patients. « Se enn kalver toulezour », résume-t-elle. Et quand les patients s’impatientent, elle n’a d’autre choix que d’encaisser, tout en leur expliquant que le manque de personnel est en cause.
Le ministère de la Santé a récemment lancé un appel à candidatures pour le recrutement de nouveaux Health Records Clerks (HRC). Mais certains agents restent sceptiques, notamment en raison de la situation financière difficile du ministère. D’aucuns se demandent si un budget existe pour assurer le salaire de ces nouvelles recrues. Leur scepticisme est également nourri par les conditions salariales proposées : selon le communiqué, « le salaire mensuel est fixé à Rs 26 645, dans une échelle allant jusqu’à Rs 49 000. Toutefois, pour l’année 2026, le salaire initial est de Rs 24 815, en application du mécanisme de salaire d’entrée réduit ». À l’image de ce qui est observé pour le personnel soignant, les HRC en poste estiment qu’il n’y aura sans doute pas d’engouement pour ce poste.