Hommage : Marsel Poinen, le départ d’un bâtisseur de culture
Par
Nathalie Marion Mungur
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Nathalie Marion Mungur
La culture mauricienne est en deuil. Marsel Poinen, figure de proue de l’engagement artistique et social, s’est éteint le mardi 20 janvier à l’âge de 69 ans, des suites d’un cancer. Il laisse derrière lui l’héritage inestimable d’un homme qui a consacré sa vie à la culture et à la transmission.
Artiste aux talents multiples – auteur, compositeur, chanteur, acteur et inventeur – Marsel Poinen a marqué l’histoire culturelle de la République. Ancien président du conseil d’administration de la Mauritius Society of Authors (MASA), il a défendu avec ferveur les droits des créateurs. Marié à Marie-Claude Raphaël, d’origine rodriguaise, et père d’une fille, Dania, il s’était établi à Rodrigues durant les dix dernières années de sa vie.
Enfant des Salines, à Port-Louis, Marsel Poinen entre dans l’histoire dès 1978 avec « Sa Lavi-la », portée par le groupe Rezin Ver. Cette œuvre fondatrice, première comédie musicale en langue créole, a révolutionné la scène locale en portant haut la voix du peuple, ses luttes et son quotidien. Son attachement viscéral à Rodrigues le poussera à réitérer cet exploit en 2022 avec « Bananin Koste », la toute première comédie musicale rodriguaise, unissant une fois de plus les talents de la région.
Homme de scène accompli, il fut également un membre actif de la Trup Sapsiway. Son amitié fraternelle avec Gaston Valayden l’a mené à briller sur les planches, notamment dans la pièce « The Madogs of Diego » en 2011, avant de s’illustrer dans la mise en scène de « L’Étiquette ». Membre fondateur du Grup Kiltirel de l’Institut pour le Développement et le Progrès (IDP), et pilier du Groupe Folklorique de Port-Louis, il a œuvré sans relâche pour la reconnaissance de la culture créole.
Sur le plan musical, Marsel Poinen restera le chantre des chansons à textes. Ses morceaux légendaires tels que « Sarbon », « Gale Gale » ou encore « Kayambo » font désormais partie du patrimoine national. Il était aussi l’un des membres fondateurs de l’Atelier Mo'zar. Aux côtés de José Thérèse, il a contribué à ériger cette institution devenue emblématique pour l’enseignement du jazz et de la musique dans les quartiers populaires. Il était aussi un inventeur pragmatique, soucieux de la terre. Sensible aux labeurs des agriculteurs, il avait conçu le « Grener May », une machine pour égrener mécaniquement les épis de maïs, destiné à soulager les planteurs rodriguais. Toujours en quête d’innovation au service de la tradition, il avait également mis au point, avec Vallen Pierre-Louis, un coffret chauffant pour la ravanne.
Passionné de photographie, il posait un regard tendre et authentique sur son environnement, comme en témoigne son exposition « Portre dan lari Rodrig », présentée en 2010. Entrepreneur dans l’âme, il gérait par ailleurs une entreprise spécialisée dans la climatisation. Marsel Poinen s’en va, mais son intégrité et sa vision d’une République unie par sa culture resteront une source d’inspiration pour les générations futures.
Sa dépouille sera exposée ce mercredi 21 janvier, de 10 heures à midi, à la chapelle ardente Moura, à Petite-Rivière. Les funérailles auront lieu à 13 heures en la cathédrale Saint-Louis, à Port-Louis, avant l’inhumation au cimetière Gébert, à Les Salines.
Jean-Mée Sandian, directeur de Freedom Events and Communications Ltd : «Il était animé par cette flamme patriotique»
Jean-Mée Sandian, qui a côtoyé Marsel Poinen dès les années 80, confie : « Je l’ai rencontré personnellement à travers l’IDP, mais il m’était déjà familier grâce à ses chansons engagées. Ses textes étaient profonds et lourds de sens. Nous avons gardé une belle amitié et, à chaque fois que je me rendais à Rodrigues, nous nous rencontrions. Marsel était animé par une flamme patriotique. Que ce soit via la chanson ou la poésie, il voulait toujours faire passer des messages à nos dirigeants pour une île Maurice meilleure ».
Rama Poonoosamy, directeur d’Immedia : «Son nom restera gravé dans l’histoire de notre République»
Pour Rama Poonoosamy, Marsel Poinen était une personnalité à part entière, tant à Maurice qu’à Rodrigues, où il a passé les dix dernières années de sa vie. « Le nom de Marsel Poinen restera gravé dans l’histoire culturelle de notre République grâce à la première comédie musicale mauricienne, Sa Lavi-la, créée en 1978, et à la première comédie musicale rodriguaise, Bananin Koste, en 2022. C’était un artiste complet qui laisse son empreinte à travers le Groupe Culturel IDP, le Groupe Folklorique de Port-Louis, la MASA et toutes les initiatives sociales auxquelles il a contribué. Nous espérons que son intégrité saura inspirer la jeunesse de notre pays ».
Gaston Valayden, fondateur de la Trup Sapsiway : «Il restera toujours vivant à travers nos souvenirs»
Une amitié de plus de 14 ans liait Gaston Valayden, homme de théâtre, à Marsel Poinen. « Je me souviens encore quand je lui ai demandé de jouer dans The Madogs of Diego ; il a tout de suite accepté. Nous sommes partis jouer à San Francisco, à New York, à Rodrigues et dans d’autres pays. Il a également été le metteur en scène de plusieurs autres pièces. C’était un créateur total : compositeur, interprète, inventeur, auteur... Il avait une vision unique et j’aimais sa façon de regarder le monde. C’était aussi quelqu’un qui fuyait les conflits, un 'saint homme'. Pour moi, il restera toujours vivant, auprès de moi, grâce à tous nos souvenirs ».
Valérie Lemaire, directrice de Mo’Zar : «Il avait prévu de chanter pour les 30 ans de l’Atelier cette année»
Pour Valérie Lemaire, directrice de l’Atelier Mo’Zar, la perte est immense. Elle rappelle avec émotion le rôle historique de Marsel Poinen au sein de l’école : « On l’aimait tant. Il était l’un des fondateurs de Mo’Zar ; il était là dès le début aux côtés de Lindsay Morvan et José Thérèse. Il a toujours répondu présent. D’ailleurs, il avait même prévu de chanter pour les 30 ans de l’Atelier cette année. Nous avions encore beaucoup d’espoir et son départ est très dur ». Elle garde de lui l’image d’un homme d’une profonde humanité : « C’était un homme généreux avec sa culture, une personne extrêmement cultivée et un amoureux des gens comme de son pays. Je retiendrai surtout son sourire ; même dans les moments les plus difficiles, il ne le perdait jamais. »
Gaëtan Abel : «Il avait encore beaucoup à apporter à son pays»
Gaëtan Abel, artiste et ex-président du comité de gestion du National Arts Fund ainsi que du Professionals in the Art Council, a accompagné Marsel Poinen jusqu’au bout de son combat. C’est avec une émotion palpable qu’il témoigne : « Je me souviens que, lors de notre séjour en Inde pour son traitement, il me confiait qu’il aurait aimé disposer de dix ou 15 années supplémentaires, convaincu d’avoir encore tant à offrir à son pays. Mais le destin en a voulu autrement ». Pour lui, Marsel Poinen était une personnalité hors du commun : « C’était un grand Mauricien, un immense créatif. Des chansons engagées au théâtre, de ses inventions à sa passion pour la photographie, nous avons parcouru un long chemin artistique ensemble et bâti une amitié indéfectible, qui remontait à 1978 ».