Économie bleue : des millions engagés, des résultats flous
Par
Eshan Dinally
Par
Eshan Dinally
Allocations, subventions, projets pilotes, équipements... Le rapport de l’Audit met en lumière une même faille récurrente : l’argent public est dépensé, mais l’impact réel reste souvent non mesuré.
Bad Weather Allowance
Pendant l’exercice 2024-2025, la Bad Weather Allowance (BWA) a représenté quelque Rs 384 millions, versées à 2 524 pêcheurs artisanaux enregistrés. Mais l’Audit souligne que le système actuel ne garantit plus que l’allocation bénéficie uniquement à des pêcheurs effectivement actifs.
La formule du rapport est lourde de sens : l’administration de la BWA « ne correspondait pas à l’objectif du dispositif, qui avait été initialement conçu pour soutenir les moyens de subsistance de véritables pêcheurs artisanaux ». Cela signifie que le mécanisme a dérivé de sa raison d’être.
Autre point sensible : l’éligibilité n’était plus liée à une preuve d’activité de pêche, mais reposait essentiellement sur le fait de faire tamponner la carte du pêcheur entre le 16 et le 23 de chaque mois, sans obligation de produire une preuve d’activité réelle. Le ministère, note l’Audit, était incapable d’établir quelle proportion de l’argent versé allait réellement à des pêcheurs actifs contribuant à l’approvisionnement du marché en poisson frais.
Plus troublant encore, un exercice de vérification mené au début de 2025 a identifié au moins 100 pêcheurs engagés parallèlement dans une autre activité rémunérée. Le rapport cite même le cas d’un bénéficiaire ayant obtenu une carte en juillet 2024 tout en percevant déjà une pension d’invalidité depuis mars 2024, et ayant touché Rs 71 000 de BWA.
Le « Canotte Scheme »
Le rapport est tout aussi sévère sur le « Canotte Scheme ». En janvier 2025, 158 pêcheurs avaient bénéficié de ce dispositif, pour un montant total de Rs 31,5 millions. Pourtant, plusieurs années après les premières remarques de l’Audit, le ministère ne disposait toujours pas de données suffisantes pour mesurer l’efficacité du programme.
Le rapport indique clairement que, dès décembre 2018, le Bureau de l’Audit avait déjà signalé que l’efficacité du dispositif n’était pas évaluée. Et en décembre 2025, le ministère ne collectait toujours pas les informations permettant de savoir si les bénéficiaires pêchaient réellement hors lagon, amélioraient leurs captures par jour de pêche ou faisaient un usage bénéfique de la subvention.
Autrement dit, plus de Rs 31 millions ont été engagées sans que l’administration puisse démontrer de manière solide si ce soutien a vraiment changé les conditions de production, les revenus des pêcheurs ou l’offre en poisson.
Fish Aggregating Devices : Rs 14,2 millions d’entretien
Même schéma du côté des Fish Aggregating Devices (FAD) — ces dispositifs de concentration de poissons installés au large pour attirer les espèces migratrices, comme le thon. En décembre 2025, 28 sites dédiés étaient en place autour de Maurice. Leur entretien a coûté environ Rs 14,2 millions sur les trois derniers exercices financiers clos au 30 juin 2025.
Mais là encore, l’Audit note que le nombre réel de bénéficiaires effectivement engagés dans cette pêcherie n’avait pas été établi et que les bénéfices obtenus n’avaient pas été évalués par le ministère.
Marine Ranching : pas de preuve d’efficacité
Le Marine Ranching Project illustre lui aussi cette culture de la dépense mal suivie. Le rapport rappelle qu’entre 2012 et 2017, 2,1 millions de fingerlings avaient déjà été relâchés pour un coût d’environ Rs 4,2 millions, sans que le ministère conserve ensuite les données de capture nécessaires pour en évaluer l’impact.
Puis, sur la période 2020-2021 à 2024-2025, quelque 84 000 fingerlings étaient capturés chaque année dans les lagons, élevés à l’Albion Fisheries Research Centre, puis relâchés dans les réserves de pêche, les parcs marins et diverses zones lagonaires. Pourtant, malgré les recommandations répétées de l’Audit, le ministère ne tenait toujours pas les données de capture permettant d’analyser et de valider l’efficacité du projet.
Un projet pilote qui finit en abandon
L’un des cas les plus parlants du rapport concerne le projet pilote de « floating cages ». L’objectif était clair : démontrer qu’une aquaculture plus rentable et durable pouvait émerger et ouvrir, à terme, cette activité à davantage de pêcheurs.
Le coût du projet est estimé à Rs 11 millions. Mais le constat de l’Audit est sans appel : le projet n’a pas été concluant. Les cages, censées résister aux conditions marines difficiles, ont été endommagées, provoquant des pertes de poissons, avant d’être laissées à l’abandon.
L’Audit ajoute que le suivi de la maintenance des cages et de la croissance des poissons était insuffisant, comme le montrent les dossiers tenus.
Moins de 10 % du potentiel aquacole réalisé
Ce constat sur les cages flottantes s’inscrit dans une image plus large. Le Master Plan aquacole de 2007 identifiait plus de 20 sites et estimait un potentiel annuel de 29 000 tonnes.
Or, la production officielle n’a atteint que 1 875 tonnes en 2024, soit moins de 10 % du niveau projeté. Le rapport précise en outre que les projets pilotes ont échoué, que les barachois gérés par le ministère sont restés sous-utilisés et qu’une seule ferme piscicole industrielle a fini par devenir opérationnelle.
Même la réforme du système reste inachevée
Le rapport relève aussi que la modernisation administrative censée améliorer le contrôle et l’efficacité n’a pas produit tous ses effets. La digitalisation du traitement de la BWA était attendue depuis longtemps.
Le projet était achevé en septembre 2024 et opérationnel en parallèle depuis janvier 2025. Mais en décembre 2025, seuls 42 officiers avaient été formés sur les 100 concernés, alors qu’une demi-journée suffisait pour cette formation. L’Audit estime que le ministère n’a pas pris les mesures nécessaires pour capter les gains d’efficacité attendus de ce système informatisé.
Là encore, le problème n’est pas seulement le décaissement. Il réside aussi dans l’incapacité à transformer une dépense en amélioration tangible de la gestion.
Au fond, ce que révèle ce rapport de l’Audit n’est pas qu’il ne faut pas dépenser dans la pêche, l’aquaculture ou le soutien aux pêcheurs. Le rapport dit autre chose, de beaucoup plus dérangeant : Maurice dépense dans la Blue Economy sans avoir bâti une culture suffisamment rigoureuse de l’évaluation, du suivi et de la preuve d’impact.