Du soldat au hashtag, la longue mutation du «militant»
Par
Jean-Marie St Cyr
Par
Jean-Marie St Cyr
Du latin « militare » aux réseaux sociaux, le mot « militant » incarne la constance de la lutte. La linguiste Yannick Bosquet décrypte l’évolution d’un terme où l’action collective défie le temps.
Du champs de bataille aux réseaux sociaux, le mot « militant » a traversé les siècles sans se délester de son idée centrale : celle de la lutte. Une continuité que rappelle la linguiste Yannick Bosquet, Senior Lecturer au Department of French Studies de l’Université de Maurice, en revenant à la racine même du terme.
« Militant est à la fois un nom et un adjectif qui tire sa forme du participe présent du verbe militer, lui-même issu du latin militare. » La proximité avec « militaire » n’est pas fortuite. À l’origine, souligne-t-elle, le mot s’inscrit dans un univers de confrontation directe : « Militare voulait dire “faire le travail de soldat”, autrement dit aller en guerre pour défendre quelque chose. »
De cette matrice guerrière découle une idée qui traverse encore les usages contemporains du terme : « Un militant est une personne qui agit pour ou défend une cause. »
Très tôt, cependant, le mot déborde le strict champ militaire. Dès le Moyen Âge, il s’inscrit dans un registre religieux, où la notion de combat change de nature sans disparaître : « On peut observer des textes du Moyen Âge qui attestent de l’usage de l’expression ‘Église militante’, au sens d’une lutte pour faire triompher les valeurs de la religion et de l’Église. »
Le glissement vers le champ politique intervient plus tard, dans le sillage de l’industrialisation et de l’émergence des organisations ouvrières. Le militant devient alors une figure structurante des luttes sociales modernes. « L’acception politique du terme arrive assez tardivement, durant la période de l’industrialisation en Europe, avec l’émergence des syndicats ouvriers. » Entre ces différentes strates historiques, une constante demeure : l’idée de combat organisé, qu’il soit militaire, religieux ou social.
Dans le sillage de l’industrialisation et de l’émergence des organisations ouvrières, le militant devient une figure structurante des luttes sociales modernes»
Aujourd’hui, le terme recouvre un spectre bien plus large. Il désigne des engagements multiples, parfois hétérogènes, mais toujours articulés autour d’une cause. « On peut parler de militants écologistes, de militants féministes, de militants pour les droits humains. » Et jusqu’à des causes plus controversées : « On peut aussi avoir des causes qui peuvent sembler moins nobles, comme être militant pour le port d’armes. »
Ce que le mot conserve, en revanche, c’est sa dimension d’action. Une distinction permet de le situer parmi d’autres formes contemporaines de l’engagement. « Dans le terme “activiste”, c’est l’action qui est au cœur du sens. »
Pour Yannick Bosquet, ces variations relèvent davantage d’un élargissement sémantique que d’une rupture : « Ce sont plus ou moins des synonymes, avec des variations dans le degré, le mode ou le type d’implication, plutôt que de véritables ruptures. »
Le déplacement du militantisme vers les espaces numériques participe de cette continuité. Les formes d’engagement se transposent, mais ne se dissolvent pas. « Les pétitions en ligne, la communication sur les réseaux et la création de contenus constituent des formes de militantisme numérique. »
Une évolution qui s’inscrit dans la transformation plus large des sociabilités : « Les interactions se déroulent aussi en ligne. » Dès lors, la question de la légitimité de ces pratiques ne se pose pas tant en termes d’opposition entre ancien et nouveau militantisme, qu’en termes de continuité fonctionnelle : « Si l’on part du principe que le militantisme consiste à défendre une idée ou une cause en vue de faire évoluer une situation, alors oui, ces formes en ligne en font partie. »
Les causes elles-mêmes ont changé de visibilité et d’échelle, mais pas de nature. Elles restent inscrites dans des dynamiques collectives. « La lutte pour l’écologie ou pour l’égalité des genres ne relève pas de l’individuel, mais concerne la collectivité, la société et le vivre-ensemble. »
Dans ce paysage en recomposition, la langue accompagne les mutations sans rompre avec ses fondations. Les usages varient selon les générations, mais le socle demeure. « Il est normal qu’il existe des différences d’usage de la langue entre les générations. Les mots sont appropriés de différentes façons, selon les époques. »
Au fil du temps, le militantisme s’est donc déplacé, diversifié, numérisé. Mais une définition résiste à toutes les inflexions : « Un militant est quelqu’un qui lutte : hier pour une armée, une Église, un syndicat ou un parti politique ; aujourd’hui contre les injustices sociales et climatiques ; demain, peut-être, pour d’autres causes. »