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Dr Chandan Jankee : «Il est temps d’agir pour que la sécurité énergétique devienne une autre priorité nationale»

Par Pradeep Daby
Publié le: 3 avril 2026 à 07:12
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Chandan Jankee

Comme partout à travers le monde, la guerre au Moyen-Orient fait surgir une nouvelle menace sur l’acheminement des denrées alimentaires et celui des carburants après la double crise générée par la covid-19 et le conflit militaire en Ukraine. Le Dr Chandan Jankee, économiste et ancien ambassadeur, fait valoir, à ce titre, que « la priorité devrait être accordée au coût de la vie, au maintien de l’emploi et à la croissance économique ».

La question relative au début du conflit au Moyen-Orient concerne l’enrichissement de l’uranium iranien pour des motifs militaires qui a été mis en avant par Israël et les USA. Est-ce que ce motif vous paraît pertinent ?
Il est indéniable que nous vivons aujourd’hui dans un monde chaotique où l’ordre et les lois internationales établis sont menacés. Il est légitime pour tout État souverain de développer ses forces armées afin d’assurer sa sécurité maritime et territoriale. Ce qui ne devrait pas poser de problème, tant que ce pays ne compromet pas la sécurité d’un autre pays ni ne représente une menace pour l’humanité. Les raisons de cette guerre font l’objet de nombreux débats. La destruction des capacités militaires de l’Iran, selon les États-Unis et Israël, serait une explication possible parmi d’autres.  

Aujourd’hui, le rôle néfaste des fausses informations dans les médias empêche toute analyse impartiale et éclairée et rend difficile la recherche de la vérité. Il est regrettable que tous les protocoles et les règles de conduite bien établis n’aient pas été mis en œuvre pour empêcher la guerre. Il faudrait privilégier les négociations multilatérales plutôt que l’anarchie. Un monde en proie à des jeux de pouvoir visant à contrôler les ressources stratégiques et à envahir des territoires ne mènerait qu’à la souffrance humaine et à la destruction de l’humanité. Aucun motif ne peut justifier la guerre, surtout lorsque les lois internes ne sont pas respectées. La communauté internationale ne devrait pas tolérer ce type d’actes de guerre illégaux. 

On observe déjà des signes de ruée vers les supermarchés et les stations-service. Il s’agit d’un défi de taille pour ce gouvernement, compte tenu de nos problèmes structurels qui conduisent à une contraction économique.»

Est-ce que ce conflit est bien compris à Maurice ?
Il est évident que tous les Mauriciens sont très préoccupés par la guerre au Moyen-Orient, compte tenu des pertes humaines, des répercussions négatives sur l’activité économique mondiale et des retombées sur l’île Maurice. Je suis certain qu’ils gardent un souvenir très vif de la pandémie de covid-19, avec la fermeture de nos frontières, les efforts et les coûts engagés par le gouvernement pour lutter contre cette épidémie et redresser l’économie. Nous sommes passés d’une croissance négative à une croissance positive. Il est certain que l’escalade de la guerre aurait des effets cumulatifs, à commencer par la fermeture du détroit d’Ormuz, la hausse des prix des produits pétroliers, l’augmentation des coûts de transport. La guerre aura un impact négatif sur le secteur du tourisme, les frais de transport augmenteront. Il y aura la pénurie ou l’indisponibilité de l’essence, ainsi que la hausse des prix des produits importés et autres, des intrants importés et des coûts de production. Il y a déjà un tollé concernant le coût de la vie à Maurice et cette guerre appauvrirait encore davantage la population. 

On observe déjà des signes de ruée vers les supermarchés et les stations-service. Il s’agit d’un défi de taille pour ce gouvernement, compte tenu de nos problèmes structurels qui conduisent à une contraction économique. La stratégie d’austérité économique et de réduction de la dette publique devrait être revue afin de subventionner la hausse des prix de l’essence et des produits de première nécessité. La priorité devrait être accordée au coût de la vie, au maintien de l’emploi et à la croissance économique. Il faut que le gouvernement s’efforce d’encourager les consommateurs à acheter de manière responsable et qu’il recherche des sources d’importation alternatives. C’est un signal d’alarme majeur qui montre la fragilité et la vulnérabilité de notre économie face aux chocs extérieurs, ainsi que notre manque de vision pour garantir la sécurité alimentaire et prévenir une crise énergétique.

Un monde en proie à des jeux de pouvoir visant à contrôler les ressources stratégiques et à envahir des territoires ne mènerait qu’à la souffrance humaine et à la destruction de l’humanité.»

Comment les Mauriciens se situent-ils par rapport au déclenchement de la guerre à Gaza ? 
Même si les motivations de ces deux guerres diffèrent, j’ai le sentiment que tous les Mauriciens s’opposent à toute guerre, aux pertes humaines et aux répercussions négatives sur l’activité économique. Nous sommes conscients que toutes ces guerres s’inscrivent dans un contexte géopolitique. En tant que petite économie insulaire émergente dont l’harmonie sociale fait la particularité, notre gouvernement et notre population devraient adopter une position neutre. Nous devons veiller à nos intérêts économiques pour assurer notre survie.

La guerre au Moyen-Orient a déjà des conséquences à Maurice à travers l’utilisation de la base américaine de Diego Garcia. Est-ce que la revendication mauricienne est une cause perdue d’avance ?
Notre revendication reste tout à fait légitime. Nous avons toujours soutenu que les Chagos font partie de notre territoire national. C’est reconnu par les instances internationales comme la Cour internationale de Justice et les Nations unies.
Il ne faut pas oublier les contributions et la sagesse de tous ceux qui se sont battus pour la décolonisation totale de l’île Maurice. Le gouvernement précédent était parvenu à un stade avancé dans les négociations et le traité était prêt à être ratifié. Le gouvernement britannique a accepté la décision de la Cour internationale de justice et a reconnu notre souveraineté sur les îles Chagos, tout en concédant Diego Garcia aux États-Unis pour qu’ils y établissent une base militaire. Le gouvernement se montre rassurant en réaffirmant que les négociations se poursuivent et que nous espérons ratifier le traité prochainement. Je suis certain que nous continuerons à bénéficier du soutien de la communauté internationale pour récupérer les îles Chagos après un long combat, dans l’intérêt de Maurice. La position de notre gouvernement en faveur de l’arrêt de la guerre indique clairement à la communauté internationale que nous sommes neutres dans ce jeu de pouvoir.

Aujourd’hui, avec la guerre, j’ai le sentiment que chaque pays devra s’attaquer à ses propres problèmes économiques au détriment de la collaboration multilatérale ou régionale. Nous sommes dans une situation chaotique.»

L’autre impact de ce conflit est surtout de nature économique en raison du blocus du détroit d’Ormuz. Maurice a-t-il raison de craindre pour ses approvisionnements en carburants ? Faut-il craindre un nouveau choc pétrolier comme ce fut le cas dans les années 80 ? Quelles seraient les conséquences d’un choc pétrolier sur une petite économie comme Maurice ?
Nous devons prier pour que la guerre ne s’intensifie pas. Il est bien triste de voir les représailles de l’Iran viser des nœuds stratégiques comme Dubaï et d’autres. Le pire serait le blocage du détroit d’Ormuz, qui paralyserait le monde entier. Il est certain que les prix des produits pétroliers et du gaz de cuisine atteindraient des niveaux sans précédent. Comme mentionné, il y aurait des répercussions en cascade sur le fret, les coûts de production, les prix de tous les produits importés, ainsi qu’un impact négatif sur le tourisme et d’autres activités. Les investissements étrangers, dont le pays a tant besoin, chuteraient en raison des incertitudes internationales. Le gouvernement est déjà confronté à un certain nombre de défis, à savoir l’inflation, la faiblesse des investissements et de la croissance, ainsi que la dette publique.

Cette guerre aurait des répercussions sur la population, et le gouvernement devra revoir son programme d’austérité économique et de réduction de la dette. La stabilisation des prix devrait être étendue pour couvrir la hausse des frais de transport et d’autres produits de première nécessité. Nous devons anticiper les pénuries, élaborer un plan d’urgence et même mettre en place un rationnement pour certains produits essentiels. Les défis sont de taille, mais je suis convaincu que le gouvernement fera preuve d’initiative et trouvera des solutions efficaces.

Que peut Maurice face aux éventuelles conséquences d’une rupture des chaînes d’approvisionnement, notamment en biens alimentaires et autres matières premières destinées à nos entreprises ?
Comme je l’ai souligné auparavant, les répercussions pourraient être désastreuses. Le gouvernement doit mettre sur pied un comité de haut niveau pour venir de l’avant avec des solutions possibles au cas où la situation se dégrade. Il faudra, par exemple, créer les conditions pour que la sécurité alimentaire passe l’étape des paroles à la réalité. De même, il est temps d’agir concrètement pour que la sécurité énergétique devienne une autre priorité nationale. On tergiverse trop sur la question de l’énergie renouvelable, dont l’énergie solaire. Il faut se débarrasser des lobbies qui ont trop longtemps dicté la politique énergétique.  Quant aux matières premières, il faudrait chercher d’autres sources d’approvisionnement. L’Inde offre des possibilités, d’autant plus qu’on peut importer en roupies indiennes. Après la covid-19 et maintenant la guerre, il est impératif que nous réalisions que nous sommes très vulnérables et fragiles comme économie.  Revigorons notre industrie locale et prenons l’enjeu de la sécurité alimentaire sérieusement.

La base militaire américaine et la cession à bail des îles Agalega à l’Inde constituent des atouts précieux pour négocier un soutien total, tant financier qu’économique.»

Les Mauriciens sont-ils prêts à accepter de nouveaux sacrifices après y avoir consenti durant le confinement de 2020 ?
Il serait difficile pour la majorité de la population de faire face aux conséquences négatives de la guerre, notamment la hausse du coût de la vie et les pertes d’emploi. Il faut reconnaître les efforts déployés par le gouvernement précédent pour faire face à l’épidémie et, comme mentionné ci-dessus, les coûts liés au maintien de l’économie à flot et de l’emploi. Le fait d’avoir fait passer l’économie d’une croissance négative à une croissance positive plus forte est louable. 

Compte tenu des promesses électorales, j’espère sincèrement que ce gouvernement s’efforcera de faire mieux pour garantir un niveau de vie minimum à la population et stimuler la croissance économique. Je sais que la guerre constitue désormais un obstacle majeur et que le gouvernement doit s’adapter et élaborer des politiques concrètes.

Est-ce que vous voyez se dessiner une nouvelle cartographie géopolitique/économique dans laquelle les États-Unis seraient les maîtres du monde ?
“Might is not always right.” Aucun pays ne peut imposer son diktat ou son programme aux autres. Le monde ne pourra pas être un lieu où l’on vit librement et heureux si certains songent à prendre la planète en otage. Il est temps que les Nations unies parviennent à pacifier et à responsabiliser. De nombreux efforts ont été déployés à l’échelle mondiale pour réduire l’influence des États-Unis. Il y a la dédollarisation et la prolifération de blocs régionaux regroupant des pays puissants, comme les BRICS. Le problème est que chaque pays a son propre agenda économique et qu’il n’existe pas de solution unique pour contrer l’influence des États-Unis. La politique américaine consistant à diviser pour mieux régner affaiblit tous ces efforts.

Dans cette nouvelle redistribution de cartes économiques et politiques, comment Maurice devrait-il se positionner ?
Maurice devrait demeurer neutre et protéger ses intérêts avant tout. Nous devons tirer parti de notre position stratégique dans l’océan Indien pour négocier avec toutes ces superpuissances. Nous devons obtenir leur soutien au profit de notre population, notamment en matière de financement, d’opportunités d’emploi, de transfert de technologie, d’investissements directs étrangers... La base militaire américaine et la cession à bail des îles Agalega à l’Inde constituent des atouts précieux pour négocier un soutien total, tant financier qu’économique.

Faut-il que le groupe des pays des BRICS se consolide ?
Nous souhaitons tous que les pays du BRICS consolident leur position et concrétisent leurs objectifs de dédollarisation, qu’ils œuvrent à la mise en place d’un nouveau système financier international et de nouvelles institutions internationales afin de maintenir l’ordre économique mondial et de réduire l’influence des États-Unis, dans l’intérêt de tous. Mais les conflits internes et la concurrence entre eux pour devenir une puissance économique plus forte nuisent à la collaboration internationale. Tout cela n’est qu’un jeu de pouvoir économique et géopolitique. Nous devons simplement attendre et rechercher nos avantages compte tenu de notre situation économique et de notre besoin de soutien international.

Maurice tire-t-il profit de son appartenance aux groupes régionaux économiques comme la SADC ou le COMESA ou encore des traités DTAA qui existent avec certains pays africains ?
Une étude menée par l’Economic Development Board (EDB) a montré que des investissements substantiels ont été réalisés par Maurice dans ces blocs régionaux. Nous savons tous que l’EDB a positionné Maurice comme une passerelle vers l’Afrique, mais je ne sais vraiment pas dans quelle mesure cette politique s’est avérée efficace jusqu’à présent. Dans certains secteurs comme la promotion immobilière et les services, on constate la présence d’un groupe important de Sud-Africains blancs. Nos banques renforcent leurs activités en Afrique et même notre secteur des services financiers y pénètre très rapidement. Ce qui prendra du temps, car de nombreux pays africains doivent eux-mêmes faire face à leurs propres problèmes économiques, sociaux et de sécurité.

L’harmonisation des politiques et des règles commerciales prend du temps, mais je suis convaincu que la stratégie africaine serait très bénéfique pour divers secteurs. Nous avons augmenté nos importations en provenance de nombreux pays en franchise de droits, mais les consommateurs ne bénéficient pas de cette mesure sous forme de baisse des prix.

C’est un aspect que les organisations promouvant les blocs régionaux devraient étudier, sans quoi les gains exceptionnels sont empochés par le monde des affaires. Aujourd’hui, avec la guerre, j’ai le sentiment que chaque pays devra s’attaquer à ses propres problèmes économiques au détriment de la collaboration multilatérale ou régionale. Nous sommes dans une situation chaotique.

Quelle lecture faites-vous de notre politique économique et politique étrangère et de nos rapports avec l’Inde, la Chine, la France et les États-Unis ?
En tant que petite économie insulaire émergente fortement dépendante de tous ces pays, nous n’avons d’autre choix que de jouer la carte de la prudence. Opter pour la neutralité représente un défi de taille. Nous devons continuer à renforcer nos relations bilatérales et multilatérales en assurant une présence active et en organisant des visites fructueuses dans tous ces pays. Un peu de soutien de la part de chacun d’entre eux suffirait à nous faire progresser, à condition de disposer d’une bonne gouvernance et d’un secteur privé dynamique.

Est-ce que nos relations avec l’Afrique subsaharienne, l’Afrique du Sud et les pays du Maghreb sont judicieusement mises à profit ?
Comme mentionné, nous devons mener une enquête, mais il est évident que tous ces pays manifestent un vif intérêt pour l’île Maurice. Notre pays est une destination attrayante pour l’investissement, le tourisme et, désormais, l’émigration. On constate que nos villas et nos appartements de luxe sont occupés par des Sud-Africains, et on trouve même de nombreux étudiants et travailleurs africains à l’île Maurice. Je suis assez optimiste quant à la poursuite du progrès de notre pays, compte tenu de nos bases solides en matière de démocratie, de la croissance du secteur privé, de la bonne gouvernance et du système de protection sociale.

Prions tous pour que cette guerre prenne fin rapidement. N’oublions pas que les dictateurs et les extrémistes religieux vont et viennent, mais ce qui importe avant tout, c’est que nous réfléchissions à l’échelle mondiale et agissions au niveau local pour le bien de l’humanité.

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