Derrière « Mamzel Tourte », une mère et ses nuits sans sommeil
Par
Ajagen Koomalen Rungen
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Sur les écrans, le succès fulgurant de « Mamzel Tourte ». Dans les coulisses, les nuits sans sommeil d’une veuve et mère de sept enfants. Quand Maurice s’endort, Priscille Levêque entame sa deuxième journée à Flacq.
Lorsque les lumières s’éteignent dans la plupart des foyers mauriciens, celles de la cuisine de Priscille Levêque, à Flacq, restent allumées. Chaque soir, cette mère de 44 ans entame ce qu’elle appelle sa « deuxième journée ». Pendant que ses enfants dorment, elle prépare des dizaines de tourtes rodriguaises destinées à des clients répartis aux quatre coins de l’île. Souvent, lorsqu’elle se glisse enfin sous les draps, il ne lui reste que deux ou trois heures avant que le réveil ne sonne de nouveau.
Un combat quotidien, mené avec méthode et détermination, pour payer son loyer, régler ses factures et assurer l’éducation de ses enfants. Veuve depuis six ans, elle porte seule la responsabilité financière d’un foyer qu’elle refuse de voir sombrer.
Dans sa maison, chaque enfant représente à la fois une source de fierté et une responsabilité supplémentaire. Jérémie, 26 ans, travaille aujourd’hui. Élodie, 23 ans, est entrepreneuse dans le commerce de vêtements. Tyron, 18 ans, poursuit ses études au collège. Éloane, 14 ans, suit une formation au Mauritius Institute of Training and Development (MITD). Gamaliel, 13 ans, fréquente également le collège. Quant aux deux plus jeunes, Évodie, 10 ans, et Stéphanie, 6 ans, elles remplissent encore la maison de leur insouciance.
Pour Priscille, chacun d’eux représente une raison de continuer à avancer lorsque la fatigue devient écrasante. « L’éducation est la clé du succès. Peu importe les difficultés, je veux que mes enfants aient un avenir meilleur. Je veux qu’ils aient les opportunités que je n’ai pas eues », confie-t-elle.
Il y a six ans, son univers bascule lorsque son époux décède. Au milieu du deuil, la réalité matérielle s’impose rapidement : sept enfants dépendent désormais uniquement d’elle. Priscille choisit alors de faire face. « Quand leur père est parti, je me suis dit que je devais être forte. Je n’avais pas le choix. Mes enfants avaient besoin de moi. »
À partir de ce moment-là, elle devient tout à la fois mère, père, éducatrice et principale source de revenus du foyer. Chaque jour apporte son lot de défis, et chaque mois est une course contre la montre pour honorer le loyer de Rs 8 000, les factures, les frais de transport et les fournitures scolaires.
Originaire de Rodrigues, Priscille est issue d’une famille de huit enfants dont elle est la cinquième. Très tôt, elle apprend que le travail est indispensable pour avancer. À seulement 14 ans, elle quitte son île natale avec sa grand-mère pour venir à Maurice, avec un objectif simple : gagner de l’argent afin d’aider sa famille restée au pays.
Une décision difficile pour une adolescente, mais qui révélait déjà sa force de caractère. « La vie n’a jamais été facile, mais j’ai toujours cru qu’en travaillant dur, on pouvait avancer. » Cette mentalité ne l’a jamais quittée, et les années ont renforcé sa détermination.
Pendant un temps, Priscille travaille dans une cantine. Malgré ses efforts, les revenus ne suffisent pas à couvrir toutes les dépenses de la famille. C’est alors qu’elle se tourne vers un savoir-faire familial : les recettes traditionnelles transmises par sa mère. Parmi elles figurent les fameuses tourtes rodriguaises à base de farine, de coco et d’ananas.
Au départ, elle en prépare quelques-unes pour les vendre autour d’elle. Les clients apprécient immédiatement ce goût authentique. Les commandes commencent à arriver, puis augmentent régulièrement. Le bouche-à-oreille fait son œuvre.
« Les Mauriciens aiment beaucoup les produits de Rodrigues. Les gens goûtaient mes tourtes et revenaient en demander. Ensuite, ils en parlaient à leurs proches. » Face à cette demande grandissante, Priscille comprend qu’elle tient là une solution pour faire vivre sa famille. Avec le soutien de ses enfants, elle décide de se lancer pleinement dans l’aventure.
Le quotidien de Priscille ressemble à un marathon sans ligne d’arrivée. Lorsqu’elle rentre chez elle vers 17 ou 18 heures, la première partie de sa soirée est consacrée aux tâches domestiques : préparer le dîner, échanger avec ses enfants sur leur journée d’école, vérifier que tout va bien et préparer les vêtements pour le lendemain.
Ce n’est qu’ensuite que commence la partie la plus éprouvante de sa journée. Alors que la majorité des Mauriciens s’apprêtent à dormir, Priscille enfile son tablier et retourne au travail. La cuisine devient alors son atelier. Les heures défilent au rythme des préparations, des cuissons et des commandes à honorer.
Chaque préparation demande environ une heure de travail avant la cuisson, puis vient une autre heure de cuisson. Disposant d’un seul four capable d’accueillir six tourtes à la fois, la tâche est particulièrement chronophage. Pour produire une trentaine de tourtes, elle doit rester debout pendant plus de six heures consécutives, souvent bien après minuit. Lorsqu’elle termine enfin, il ne lui reste parfois que quelques heures avant le début d’une nouvelle journée.
« Je dors parfois seulement deux ou trois heures par nuit », explique-t-elle. Une phrase prononcée simplement, presque comme une évidence. Pourtant, cette fatigue est devenue son quotidien. « Je sais que ce n’est pas facile, mais quand je pense à mes enfants, je trouve toujours la force de continuer. » Elle travaille sept jours sur sept. Le mot vacances n’existe pas dans son vocabulaire. Chaque tourte vendue représente une contribution directe au budget familial.
Aujourd’hui, ses produits sont demandés dans de nombreuses régions du pays, de Curepipe à Chemin-Grenier, en passant par Rose-Hill, Quatre-Bornes, Port-Louis et Flacq. Pour livrer ses commandes, elle passe de longues heures dans les transports en commun depuis Flacq, un trajet fatigant et coûteux en temps. Pourtant, elle refuse de se plaindre. « Je remercie chaque personne qui me soutient. Sans mes clients, je ne pourrais pas avancer. »
Si le bouche-à-oreille a lancé son activité, les réseaux sociaux lui ont donné une nouvelle dimension. Priscille partage désormais son quotidien sur TikTok et Facebook. À ses côtés apparaît souvent sa fille Évodie, surnommée affectueusement « Mamzel Tourte » par les abonnés. Le duo fait sourire les internautes et les vidéos accumulent des centaines de vues, permettant de découvrir autant la recette traditionnelle que l’histoire humaine qui la sous-tend. « Les réseaux sociaux m’ont beaucoup aidée. Les gens découvrent mon travail et ils me soutiennent énormément. »
Malgré les progrès réalisés, Priscille sait que son activité est freinée par son équipement. Son objectif principal aujourd’hui est d’acquérir un deuxième four. « Avec un deuxième four, je pourrais produire davantage et satisfaire plus de clients », indique-t-elle. Derrière ce souhait se cache l’espoir d’offrir davantage de stabilité à sa famille.
Sur le plan personnel, elle attend également une réponse à sa demande de logement auprès de la NHDC. Posséder un toit fixe représenterait un soulagement majeur pour cette mère de famille qui consacre toute son énergie à l’avenir de ses enfants. « Tant que Dieu me donnera la force, je continuerai à me battre pour mes enfants », affirme-t-elle.
Et chaque nuit, quand tout s’éteint autour d’elle, Priscille Lévêque retourne à sa cuisine. Pour continuer. Pour tenir. Pour ses enfants.