Cyberharcèlement : quand l’écran devient une arme

Par Annick Daniella Rivet, Sarvesh Bhugowandeen
Publié le: 14 mars 2026 à 15:00
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En 2025, 6 073 cas de cyberharcèlement ont été enregistrés.
En 2025, 6 073 cas de cyberharcèlement ont été enregistrés.

Le numérique a ouvert de nouvelles portes à l’éducation, mais aussi à la violence. Un clic suffit pour humilier, isoler ou détruire. Le cyberharcèlement à l’école s’installe comme une menace silencieuse, mais dévastatrice. Cependant, des pistes, des solutions sont examinées pour accompagner.

Face à des messages qui blessent plus qu’un coup de poing, il faut choisir entre détourner le regard ou agir. Selon les chiffres disponibles, 905 cas de cyberbullying ont été enregistrés sur Mauritians Cybercrime Online Reporting System (Maucors+), géré par CERT-MU en 2025. Il est aussi indiqué que 82 enfants de 7 à 14 ans et 78 adolescents de 15 à 17 ans ont rapporté des cas entre février et décembre 2025. Toutefois, les professionnels soulignent que ces chiffres ne concernent que des cas rapportés. 

Lors d’un atelier de travail tenu la semaine dernière, sur le cyberbullying au Mahatma Gandhi Institute (MGI), Moka, le ministre des Technologies de l’information, de la Communication et de l’Innovation, Avinash Ramtohul, a indiqué qu’en 2025, 6 073 cas de cyberharcèlement ont été enregistrés. Selon les informations disponibles, le harcèlement en ligne est la forme la plus répandue. 

Au niveau du ministère de l’Éducation, Preetam Mohitram, Ag. Assistant Director, E-Education Directorate, souligne que le ministère met un accent particulier sur le cyberharcèlement, cette année. « Les ateliers organisés l’an dernier sur le bullying ont eu un impact positif : les éducateurs sont aujourd’hui mieux formés et mieux outillés pour détecter et intervenir. »

De ce fait, une approche préventive fondée sur l’information et la sensibilisation est adoptée. « Nous voulons créer une véritable culture de vigilance et de prise de conscience (awareness), afin que les enseignants, les élèves et le personnel scolaire soient mieux équipés pour lutter contre le cyberharcèlement. »

Selon Preetam Mohitram, il est essentiel de parler du cyberharcèlement, de le dénoncer et d’expliquer les dispositions légales existantes. « Lorsqu’un élève connaît les conséquences juridiques et disciplinaires, il devient plus conscient et plus responsable. Notre objectif est clair : encadrer à la fois les victimes, les témoins et les auteurs potentiels, afin de prévenir plutôt que de guérir. »

Il est important de noter qu’il y a un mécanisme structuré et opérationnel en vigueur. Preetam Mohitram avance que la première étape est de briser le silence. « Aussi longtemos qu’un élève n’exprime pas ce qu’il vit, il est difficile d’intervenir efficacement. Les victimes ressentent souvent honte et peur, et peuvent se replier sur elles-mêmes », dit le cadre.

Grâce à la formation reçue, selon lui, les enseignants sont capables d’identifier les signaux d’alerte. Les School Care and Counselling Desks prennent en charge les cas signalés, avec l’appui des travailleurs sociaux. Le suivi est assuré par le Health and Wellness Directorate à travers les National Education Counselling Service (NECS) et les psychologues scolaires. « Le mot d’ordre est simple : en parler, signaler, informer les parents et les autorités concernées afin d’arrêter la situation rapidement et protéger l’élève », précise Preetam Mohitram.

Le ministère déploie aussi les ressources nécessaires au niveau des écoles. Il est rappelé que les écoles disposent de structures nécessaires pour agir. À la suite du workshop tenu jeudi dernier, une circulaire sera émise afin que les établissements mettent en œuvre les recommandations, notamment la mise en place d’une Cyberbullying Emergency Response Team au sein des écoles.

Les initiatives sont :
un engagement formel des élèves à travers un pledge contre le cyberharcèlement
la désignation de Student Champions ;
l’implication active des PTA ;
l’organisation d’une journée « Say No to Cyberbullying » ;

dans certains cas, la création de clubs anti-cyberharcèlement à l’initiative des élèves.

Preetam Mohitram soutient toutefois que l’engagement parental reste un élément clé de la réussite de cette démarche. Il est demandé aux parents de surveiller de près l’usage des téléphones et des technologies numériques par leurs enfants.


Une carte SIM numérique pour les élèves

« Le cyberharcèlement gagne du terrain et menace nos jeunes. » C’est le constat de Ritesh Rao Poliah, consultant en éducation et pédagogue. Il souligne que Maurice ne peut plus attendre : une carte SIM numérique dédiée aux élèves s’impose pour encadrer l’accès en ligne et protéger l’avenir de nos enfants.

Le cyberharcèlement est devenu un phénomène mondial qui ne cesse de prendre de l’ampleur. Selon Ritesh Rao Poliah, « alors que de nombreux pays mettent en place des dispositifs efficaces pour protéger leurs jeunes, Maurice ne bouge pas et attend. Les autorités semblent adopter une stratégie de « wait and see », mais il sera bientôt trop tard. »

Pour le pédagogue, il y a déjà trop de vidéos qui circulent montrant des enfants victimes de cyberharcèlement. Ils sont exposés sur des plateformes comme Telegram, TikTok ou Facebook. Ces contenus deviennent viraux, amplifiant la souffrance des victimes.

Ritesh Rao Poliah cite une étude internationale, où plus de 30 % des enfants dans le monde - soit un élève sur trois, sont confrontés au cyberharcèlement. En 2025, une enquête menée aux États-Unis révèle que 60 % des enfants concernés bloquent l’auteur, 51 % en parlent à leurs parents et 43 % choisissent d’ignorer le comportement. Ces chiffres illustrent l’ampleur du problème et la nécessité d’une réponse systémique.

Il ajoute que Singapour a montré l’exemple en janvier 2026 en interdisant l’usage des téléphones portables dans les écoles, y compris pendant les récréations. « Le pays est allé plus loin en bloquant l’accès aux sites à caractère criminel, pornographique ou violent. À Maurice, il n’y a malheureusement pas de processus de vérification pour les sites pornographiques, ce qui expose davantage nos jeunes. »

Il rappelle également que les enseignants eux-mêmes peuvent être victimes de harcèlement. « La question de leur protection juridique doit être posée. Dans certaines écoles, des counselling desks existent pour aborder des sujets sensibles comme la sexualité. À Maurice, ces thèmes sont souvent traités par les enseignants eux-mêmes, alors qu’ailleurs, des professionnels qualifiés interviennent pour offrir aux enfants des recours adaptés. »

Pour Ritesh Rao Poliah, dans plusieurs pays, des cartes SIM spécifiques sont proposées aux enfants de moins de 18 ans. « Ces cartes, conçues pour les élèves et adolescents, limitent l’accès à des sites prédéfinis et sécurisés. En Angleterre, un protocole intitulé Policy of Behaviour in School constitue un code de conduite de 34 pages destiné aux élèves. »

« Le cyberharcèlement est un phénomène alarmant parmi nos jeunes. Trop d’entre eux envisagent le suicide à cause de cette pression. Nous ne pouvons pas rester spectateurs. À Maurice, nous ne sommes pas suffisamment équipés pour faire face à ce défi.»

Ritesh Rao Poliah est urgent d’instaurer un protocole national contre le cyberharcèlement. Les autorités doivent sérieusement envisager de bannir certains sites et plateformes particulièrement nocifs. La mise en place d’une carte SIM numérique dédiée aux élèves constituerait une première étape concrète vers une meilleure protection de nos enfants », conclut le pédagogue.


Vers l’isolement invisible 

« Un commentaire blessant attire plus de réactions qu’un commentaire neutre. Un conflit génère plus d’engagement qu’un message calme. Ce qui choque circule plus vite, et le cyberharcèlement restera une menace permanente. La vraie prévention consiste donc à réduire son impact psychologique et à bâtir une génération qui ne mesure pas sa valeur à travers un écran. »

Dr Anjali Boyramboli, psychologue et académicienne, s’est penchée sur ce phénomène qui bouleverse notre époque. Autrefois, les familles mauriciennes étaient élargies, les enfants jouaient dehors jusqu’au coucher du soleil, les voisins se connaissaient et les conflits restaient limités à un espace physique. Par contre, aujourd’hui, les familles sont souvent nucléaires, les deux parents travaillent longtemps, et les jeunes passent plus de temps seuls. Selon son constat, « les réseaux sociaux sont devenus leur principal espace de socialisation. Le monde digital n’est plus un simple outil : il est désormais un espace identitaire. »

Dr Anjali Boyramboli précise que le cyberharcèlement prend des formes multiples : insultes répétées, faux profils, diffusion de photos privées, exclusion volontaire de groupes, rumeurs virales. Ses dangers sont redoutables : humiliation publique permanente, propagation fulgurante des messages, pression constante. « Contrairement au harcèlement traditionnel, il ne s’arrête pas à la sortie de l’école. Le stress est continu et peut mener à un isolement invisible, même au sein de la famille. »

À court terme, les impacts psychologiques incluent anxiété, troubles du sommeil, baisse de concentration, retrait social. Exemple : un élève autrefois dynamique devient soudainement silencieux après la création d’un faux compte moqueur à son nom. 

À long terme, les conséquences peuvent être une dépression, une perte d’estime de soi, des difficultés à créer des relations de confiance, voire un traumatisme émotionnel durable.La psychologue et académicienne avance que les choses ont changé et sont plus intense aujourd’hui, parce que le monde social des jeunes est principalement digital. « Autrefois, un conflit restait dans la cour de l’école. Aujourd’hui, il est public et accessible 24h/24. Le jeune ne perd pas seulement une interaction : il perd son sentiment d’appartenance. »

Selon Dr Anjali Boyramboli, les parents ont un rôle central, mais elle s’interroge : « Avons-nous encore le temps d’écouter nos enfants, ou sommes-nous absorbés par nos propres écrans ? Après une longue journée, cherchons-nous le dialogue… ou le refuge sur TikTok, Facebook ou Netflix ? Créer un espace sécurisant, ce n’est pas seulement donner une chambre et un téléphone. C’est offrir un espace émotionnel où l’enfant peut parler sans peur d’être jugé. Les enseignants, eux, peuvent remarquer des changements de comportement ou une baisse des résultats. Mais ont-ils le temps et la formation pour interpréter ces signes comme des signaux de détresse ? »

Elle s’interroge aussi : les écoles disposent-elles d’une politique claire et réellement appliquée contre le cyberharcèlement, ou seulement d’un document oublié dans un tiroir ? Les autorités renforcent-elles suffisamment les lois ? Le soutien psychologique est-il accessible à toutes les familles ? « Pourquoi ne pas organiser ces ateliers dans toutes les écoles, ou les diffuser en ligne pour que tous les élèves puissent y participer simultanément ? Les plateformes digitales, elles, réagissent trop lentement aux signalements. Si le cyberharcèlement est un problème collectif, pourquoi la responsabilité retombe-t-elle souvent uniquement sur la victime ?  Pour Dr Anjali Boyramboli, la solution commence par une question : sommes-nous prêts à changer ? « L’éducation émotionnelle est essentielle : apprendre aux jeunes à exprimer leur colère sans humilier, à gérer la frustration sans attaquer, à comprendre leur valeur. Mais la culture du « like » et de l’apparence virtuelle touche aussi les adultes. Parlons du monde digital non seulement lorsqu’il y a un problème, mais dans le cadre d’une discussion régulière. La prévention ne consiste pas seulement à dire « Ne harcelez pas », mais à construire une génération qui ne tire pas sa valeur principale du regard numérique. »

Le cyberharcèlement n’est pas seulement un problème technologique, c’est aussi un miroir de notre société. « Nos jeunes ne sont pas plus fragiles qu’avant : ils vivent dans un environnement plus exposé, plus rapide, plus permanent. La vraie question n’est pas « Pourquoi les jeunes sont-ils autant affectés ? », mais : « Sommes-nous, en tant qu’adultes, prêts à revoir nos habitudes, nos priorités et nos mentalités ? »


Un fléau numérique à combattre

Djameel Soobadar, CEO de Myscore, fait ressortir qu’à l'ère des réseaux sociaux, le cyberharcèlement s'est imposé comme l'une des formes de violence les plus insidieuses de notre époque. « Insultes répétées, contenus humiliants, exclusion en ligne : les victimes, souvent jeunes, en subissent des conséquences profondes : anxiété, dépression et décrochage scolaire. Face à ce fléau qui ne s'arrête pas à la sortie de l'école, la prévention et l'éducation au numérique s'imposent comme des réponses incontournables. »

C'est dans cette conviction que MYSCORE AI, plateforme numérique de gestion des établissements scolaires et d’apprentissage en ligne, a conclu un partenariat stratégique avec ORDISYS, partenaire certifié du programme français Internet Sans Crainte. Ensemble, ils déploient dans les établissements mauriciens sept formations thématiques de trois heures chacune, destinées aux enseignants, éducateurs et professionnels de l'éducation, du primaire au collège. Ces modules couvrent la prévention du cyber harcèlement, les usages responsables des réseaux sociaux, la lutte contre les fausses informations, la parentalité numérique et les relations sociales en ligne. 

Le directeur précise qu’adossés au programme officiel pHARe, ils combinent apports théoriques et outils numériques concrets. « Ce programme de formation sera accessible aux élèves et aux enseignants dans le Media Learning Center de la plateforme. Les élèves pourront obtenir des open badges afin de renforcer leur motivation. » Dans le prolongement de cette dynamique, MYSCORE AI développe son écosystème grâce à un partenariat avec Data for Ethic, lauréate du prix de la meilleure startup Éducation & Inclusion à VivaTech 2024.

Djameel Soobadar avance que cette organisation de référence met l’intelligence artificielle au service de la société, avec une conviction forte : promouvoir l’empathie et les bonnes pratiques sociales dès le plus jeune âge constitue une clé pour réduire la violence et améliorer la qualité de vie.

« Ses outils innovants viendront renforcer la dimension éthique et humaine de l’approche éducative de MYSCORE AI. À travers ces partenariats complémentaires, MYSCORE affirme que la protection des jeunes dans l’espace numérique est une responsabilité collective, à laquelle l’école, les familles et les acteurs du numérique doivent pleinement contribuer. »


 

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