Coûts, main-d’œuvre, financement : les PME à l’épreuve de 2026
Par
Leena Gooraya-Poligadoo
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Leena Gooraya-Poligadoo
Entre incertitudes économiques et défis structurels, les petites et moyennes entreprises mauriciennes se préparent à une année 2026 sous tension. Hausse des coûts, pénurie de main-d’œuvre et concurrence étrangère mettent à l’épreuve leur résilience et leur capacité d’adaptation.
Après une année 2025 éprouvante, les petites et moyennes entreprises (PME) mauriciennes abordent 2026 dans un climat d’incertitude marqué par la hausse des coûts, la pénurie de main-d’œuvre et l’accès limité au financement. Des entrepreneurs appellent à des réformes urgentes pour préserver la compétitivité et assurer la survie du tissu entrepreneurial.
Pour Maya Sewnath, directrice de SSS Furniture et vice-présidente de SME Chambers, l’année 2025 a été particulièrement difficile pour les PME. Elle avance que le manque de main-d’œuvre qualifiée, la hausse des coûts de production et la dépréciation de la roupie ont fortement pesé sur les opérations. À cela s’ajoutent les lourdeurs administratives liées à l’obtention de permis pour recruter des travailleurs étrangers. « On espère que ces coûts ne continueront pas à grimper en 2026, car la situation devient difficilement soutenable », explique-t-elle.
Nitish Rama, directeur de The Formula, partage ce constat et anticipe une année 2026 particulièrement difficile. « Entre l’augmentation des salaires et la hausse du coût des matières premières, les pressions sur les marges seront importantes. Le challenge, c’est de convaincre le client de rester chez nous, même si nos coûts augmentent », souligne-t-il. Par ailleurs, il soutient que contrairement à d’autres pays, comme l’Afrique du Sud, où le gouvernement soutient activement les industries locales, les PME mauriciennes doivent absorber ces hausses de coûts sans assistance significative.
Pour les PME opérant dans le tourisme, Ajay Jhurry, président de l’Association of Tourist Operators, souligne que ces entreprises restent très dépendantes des marchés internationaux. « Cette dépendance expose le secteur aux aléas de la conjoncture mondiale, tels que les crises économiques, les fluctuations monétaires ou les changements dans les habitudes de voyage des touristes », fait-il comprendre. Le président de l’association attire aussi l’attention sur les conditions géopolitiques mondiales, comme les tensions au Venezuela ou en Europe, qui peuvent affecter directement le flux touristique et augmenter les coûts de transport et d’assurance. Pour lui, l’objectif à long terme est de construire un secteur touristique plus robuste et diversifié, moins exposé aux chocs externes.
L’accès au financement reste un enjeu majeur. Maya Sewnath rappelle que de nombreuses PME ont contracté des prêts pendant la pandémie et, malgré des demandes d’accompagnement pour le remboursement, aucune aide concrète n’a été accordée jusqu’ici. « Les charges sont énormes et l’avenir paraît très difficile pour 2026 », confie-t-elle. Ce manque de soutien financier limite, selon elle, la capacité des PME à investir dans l’innovation, la modernisation de leurs équipements ou la digitalisation de leurs activités.
Selon les PME, Le recrutement local devient de plus en plus compliqué, notamment pour des postes qualifiés, et la gestion des nouvelles générations sur le lieu de travail représente un défi supplémentaire. Maya Sewnath insiste sur la nécessité d’accélérer les procédures administratives, en particulier pour l’importation de travailleurs étrangers. « Même lorsque nous avons tous les documents nécessaires, il faut attendre des mois pour obtenir des autorisations. Les entreprises 100 % exportatrices devraient bénéficier d’un fast track », affirme Nitish Rama pour sa part.
Les PME locales doivent également faire face à une concurrence croissante des importations. Selon Maya Sewnath, le marché est envahi par des produits importés de qualité souvent médiocre, vendus à des prix très bas. « Il y a du dumping, pas seulement dans le textile mais aussi dans le secteur des meubles. Les PME locales ont du mal à faire face. Le gouvernement doit envisager des restrictions et des mesures de protection », plaide-t-elle. Nitish Rama ajoute que la survie passe par la capacité à proposer des produits à forte valeur ajoutée tout en maîtrisant les coûts. « C’est dur, franchement, c’est dur. Mais il faut continuer à s’adapter et à chercher des solutions pour rester compétitif », dit-il.
Alors que la digitalisation et l’intelligence artificielle sont régulièrement mises en avant dans les discours officiels, Maya Sewnath constate un écart entre les annonces et la réalité. « On parle de formations pour les PME, mais jusqu’à présent, rien de concret. Les PME n’ont pas les moyens d’investir seules dans ces technologies », regrette-t-elle. Pour Nitish Rama, 2026 sera une année où les PME devront combiner innovation, résilience et maîtrise des coûts pour maintenir leur présence sur les marchés local et international. « L’adaptation, la créativité et l’optimisation des ressources deviennent des impératifs pour survivre dans un environnement économique marqué par l’incertitude », soutient-il.
L’année 2026 s’annonce ambitieuse pour Maurice, avec une volonté de renforcer la production locale, réduire les importations et accroître les exportations. C’est ce qu’affirme Aadil Ameer Meea, ministre de l’Industrie, des PME et des Coopératives. Pour lui, l’objectif est de consolider les piliers existants comme le textile, l’agroalimentaire, le cuir, la fabrication légère et certaines activités pharmaceutiques, tout en favorisant l’émergence de nouvelles filières à fort potentiel.
« Transformation alimentaire, technologies propres, manufacturing digital, ingénierie légère et économie circulaire figurent parmi les secteurs ciblés », dit-il. Le ministre souligne l’importance de la recherche appliquée, des tests réglementés et de la validation scientifique pour soutenir les industries à haute valeur ajoutée, notamment le secteur biomédical. « Si nous mettons en place un cadre légal clair et conforme aux standards internationaux, ces activités spécialisées pourraient devenir de véritables moteurs économiques, favorisant l’innovation et attirant des investissements de qualité », précise-t-il.
Le ministre fait comprendre que pour les PME, l’année 2026 sera marquée par un renforcement de l’accompagnement à chaque étape. « Cela comprend l’accès au financement, la simplification et digitalisation des procédures, la montée en compétences grâce aux Entrepreneurship Awareness Programmes, et le futur SME Act, qui offrira un cadre plus moderne et sécurisé », avoue-t-il.
Quelle est la situation actuelle des PME à Maurice ?
Nous faisons face à une réalité économique très dure. Aujourd’hui, soit une PME augmente sa productivité pour rester compétitive, soit elle est vouée à disparaître. Le marché ne pardonne pas. Si vos prix ne sont pas bons, si la qualité n’est pas au rendez-vous, le consommateur ne suit pas. Or, en 2025, les PME ont été fortement impactées par l’augmentation des coûts de production : hausse des prix des intrants, pénurie et coût élevé des devises, augmentation du coût de la main-d’œuvre, de l’électricité et des charges opérationnelles. Dans ces conditions, il devient extrêmement difficile de rivaliser avec les produits importés ou même avec certains services étrangers. Il n’existe pas cinquante solutions. Pour survivre, il faut devenir plus productif et plus compétitif.
La transition digitale, l’automatisation et l’intelligence artificielle sont souvent évoquées. Les PME sont-elles prêtes à franchir ce cap en 2026 ?
Ce n’est pas une question de savoir si elles sont prêtes ou non. C’est une question de survie. Les PME n’ont plus le luxe d’hésiter. Le monde évolue rapidement, les coûts continuent d’augmenter et, sans outils modernes de production, il est impossible de rester compétitif. Celles qui refuseront d’investir dans la technologie, l’automatisation ou la digitalisation vont malheureusement disparaître. L’investissement technologique permet d’améliorer la productivité, de réduire certains coûts à moyen terme et de mieux faire face à la concurrence internationale. C’est une condition sine qua non pour aborder l’avenir avec un minimum de sérénité.
Quels sont les principaux défis des PME en 2026 et quelles recommandations adressez-vous aux autorités ?
Les défis majeurs restent la productivité et la compétitivité. Beaucoup de PME sont aujourd’hui fragilisées et n’ont pas les moyens financiers d’investir seules. Sans un accompagnement clair de l’État, nombre d’entre elles risquent de sortir de la route. Quand on regarde des pays comme l’Inde ou la Chine, nos principaux concurrents, on constate qu’ils soutiennent massivement leurs PME à travers des facilités de financement, des subventions et des incitations fortes à l’entrepreneuriat. À Maurice, le coût de l’emprunt est trop élevé. À un taux autour de 4,5 %, investir dans des équipements modernes devient très coûteux, d’autant plus que ces équipements doivent être importés et que la formation du personnel nécessite aussi un savoir-faire venu de l’étranger. Nous recommandons donc des emprunts à taux bonifiés, voire une part de subvention, ainsi qu’un moratoire sur le remboursement. Lorsqu’un nouvel outil de production arrive, la production ne démarre pas immédiatement : il faut du temps pour l’installation, la formation et l’adaptation des employés. Ce n’est qu’ensuite que l’entreprise peut générer des revenus suffisants pour rembourser. Sans ces mesures incitatives, le pays risque de dépendre de plus en plus des importations, ce qui serait dangereux tant sur le plan économique que géopolitique.