- Les rapports Kroll et Seabury examinés lors d’un conseil d’administration décisif
La direction d’Air Mauritius s’apprête à tenir une réunion cruciale de son conseil d’administration au cours de ce mois-ci. Deux documents majeurs, les rapports des cabinets Kroll et Seabury Aviation Partners, seront examinés afin de statuer sur la gouvernance passée et de définir la stratégie future de la compagnie d’aviation nationale. Entre impératifs de redevabilité et restructuration opérationnelle, les décisions à venir s’annoncent déterminantes pour le transporteur.
Le rapport de Kroll, mandaté dans le cadre d’une enquête judiciaire sur plusieurs transactions effectuées durant la période de l’administration volontaire entre 2020 et 2021, confirmerait l’existence de décisions hasardeuses prises à l’époque par l’administrateur judiciaire en consultation avec certains hauts cadres de la compagnie et/ou des personnes externes à Air Mauritius. Les investigations se seraient particulièrement concentrées sur la vente de plusieurs avions, ainsi que sur les prix auxquels ces appareils ont été cédés.
Durant la période d’adminis-tration volontaire (2020-2021), la vente des appareils d’Air Mauritius a été conclue pour un montant total d’environ Rs 317 millions, alors que leur valeur comptable théorique globale de l’époque était estimée à plus de Rs 3,7 milliards. Ce décalage a engendré un manque à gagner de près de Rs 3,4 milliards. Deux Airbus A319-100 ont été cédés pour environ Rs 258 millions (alors que la valeur inscrite dans les livres avant la mise sous administration se chiffrait à près de Rs 1,35 milliard). Deux Airbus A340-300 ont été liquidés pour environ Rs 15 millions collectivement (alors que leur valeur comptable initiale avoisinait les Rs 2,39 milliards). Ils ont été vendus à une firme internationale en vue d’être démantelés pour la ferraille et les pièces détachées. Un Airbus A330-200 complétait la liste des ventes de la flotte de l’époque.
Kroll aurait également formulé une série de recommandations et de garde-fous afin d’éviter que de telles situations ne se reproduisent à l’avenir. L’objectif affiché serait de renforcer les mécanismes de gouvernance, de supervision et de traçabilité des décisions stratégiques liées à la flotte.
L’enquête de Kroll avait été lancée en 2025 dans un contexte marqué par de nombreuses interrogations autour de plusieurs opérations réalisées durant l’administration volontaire. Le cabinet américain avait reçu pour mandat d’examiner notamment la vente de cinq appareils, la location de deux Airbus A330-200, ainsi que la commande de trois Airbus A350-900. L’enquête devait notamment déterminer si ces transactions répondaient à une logique économique cohérente dans le contexte de la pandémie et de la restructuration de la compagnie.
Parallèlement, le rapport du cabinet Seabury Aviation Partners sera également au centre des discussions du Board. Ce cabinet spécialisé en conseil aéronautique avait été engagé pour mener un « clean sheet review », soit une réévaluation complète du modèle opérationnel et du business plan de la compagnie nationale. Sa mission consistait notamment à revoir les besoins actuels et futurs d’Air Mauritius, sa stratégie réseau, ainsi que la composition idéale de sa flotte.
Selon des informations obtenues, certaines recom-mandations formulées par Seabury seront scrutées de près. L’un des principaux points d’attention concernerait la stratégie de développement du réseau européen. Le cabinet considérerait Londres comme un centre névralgique du développement futur de la compagnie, alors que certains responsables au sein d’Air Mauritius estimeraient que les marchés prioritaires demeurent la France, ainsi que d’autres destinations européennes comme l’Allemagne et l’Italie.
Les discussions portent également sur les trois Airbus A350 commandés plusieurs années auparavant et dont les livraisons doivent désormais intervenir dans un contexte financier et opérationnel particulièrement compliqué. Le premier appareil doit être livré en décembre. Il deviendra le cinquième A350 de la flotte de la compagnie. Les sixième et septième appareils sont attendus respectivement durant le premier et le second semestre de 2028.
Aujourd’hui, Air Mauritius exploite déjà quatre A350. Ces appareils long-courriers sont actuellement utilisés non seulement sur des destinations internationales, mais également sur certaines liaisons régionales et moyen-courriers comme La Réunion, Madagascar ou encore l’Inde. Une situation jugée coûteuse par plusieurs observateurs du secteur aérien.
Selon des sources proches du dossier, l’utilisation d’appareils long-courriers sur des dessertes régionales entraîne des coûts d’exploitation beaucoup plus élevés que l’utilisation d’avions de type Airbus A320 ou A321, mieux adaptés à ce type de marché. La compagnie ne disposant plus actuellement d’une véritable flotte moyen-courrier, car plusieurs avions de ce type ont été vendus durant l’administration volontaire, les A350 sont mobilisés sur plusieurs lignes régionales, réduisant ainsi leur disponibilité pour les opérations long-courriers.
L’arrivée du cinquième A350 en décembre oblige désormais la compagnie à prendre rapidement des décisions stratégiques. Plusieurs scénarios seraient actuellement étudiés, notamment la possibilité de procéder à des opérations de lease-back, de revente ou encore d’échange d’appareils afin d’adapter la flotte aux besoins réels du transporteur national.
La question financière demeure également centrale. Les contrats conclus avec Airbus prévoiraient des pénalités importantes en cas d’annulation ou de report des livraisons. Dans ce contexte, Air Mauritius pourrait être contrainte de réceptionner certains appareils avant d’envisager ensuite leur location ou leur revente sur le marché international.
Les recommandations finales des rapports Kroll et Seabury devraient ainsi peser lourd dans les futures orientations stratégiques de la compagnie nationale, tant sur le plan de la gouvernance que sur celui du modèle opérationnel et du renouvellement de la flotte.





