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Ibrahim Koodoruth, sociologue : «Cette réforme constitue une rupture du contrat social»

Par Jean-Marie St Cyr
Publié le: 12 July 2026 à 18:00
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Analysant la réforme des pensions, le sociologue Ibrahim Koodoruth dénonce une rupture du contrat social mauricien et la myopie d’une classe politique face au défi démographique.

Le recul du gouvernement sur le means test révèle-t-il avant tout une mauvaise lecture du contrat social mauricien ? Plus largement, cet épisode ne révèle-t-il pas une confusion entre expertise technique et légitimité démocratique ?
Nous avons une démocratie représentative, c’est-à-dire que la société civile élit des personnes qui sont censées représenter leurs intérêts. Les promesses électorales, le programme du gouvernement 2025-2029, censé représenter l’agenda de ceux qui sont au pouvoir, ne mentionnent pas le ciblage ni la réforme de la pension. Or, les deux budgets présentés par le gouvernement sont venus aborder la question de la réforme du système de pension avec la proposition de mettre en place le means test. 

Bien que le gouvernement ait décidé de ne pas aller de l’avant avec le means test, la réforme même du système de pension peut être considérée comme une rupture du contrat social entre ceux au pouvoir et ceux qui les y ont portés. Le terme « contrat social » désigne un pacte tacite qui lie les citoyens et l’État. Il n’a jamais été question de diminuer la pension. Au contraire, le discours annonçait une augmentation de la pension.

Vous parlez de confusion entre expertise technique et légitimité démocratique. En effet, l’expertise technique ne fait que proposer une lecture de la situation ; c’est le pouvoir politique qui prend les décisions. On ne peut pas faire porter le chapeau à l’expertise technique, car le mandat de prendre des décisions est confié par le peuple aux élus. Les politiciens doivent assumer les propositions faites dans le budget.

Ce qui s’est passé engendrera une crise de confiance, dans la mesure où il n’a jamais été question de réforme de la pension.

On peut parler de myopie de la classe politique, c’est-à-dire de son incapacité à anticiper et à concevoir des politiques à long terme»

Le débat sur le ciblage des pensions semble récurrent. Qu’est-ce qui explique, selon vous, cette difficulté persistante à trouver un consensus sur ce qui relève du droit universel et ce qui devrait être conditionné ?
Le débat sur le ciblage ne date pas d’hier. En 2004, il y a eu une tentative de mettre en place le ciblage, avec pour résultat des promesses électorales faites et tenues par le Parti Travailliste : un retour à la pension universelle et une augmentation de la pension de 100 %. Pendant ces vingt dernières années, la pension est devenue un argument électoral, avec, pour résultat, une surenchère politique. 

Or, la classe politique dans son ensemble ne peut contester le rapport du Central Statistics Office, le 2000 Housing and Population Census Analysis Report Vol. X, sur la population vieillissante et les aînés. Il était de notoriété publique que, vu la baisse de la natalité et l’augmentation de l’espérance de vie, la population active aurait du mal à contribuer pour soutenir la pension promise aux aînés. On prévoyait déjà qu’en 2023, 20 % de la population serait à la retraite, et que ce chiffre atteindrait 30 % en 2033. On peut parler de myopie de la classe politique, c’est-à-dire de son incapacité à anticiper et à concevoir des politiques à long terme. 

Aujourd’hui, la classe politique nous parle de l’insoutenabilité de notre système de pension, de l’intérêt national, de ne pas faire de la pension un sujet « émotionnel ». Or, c’est tout le contraire du discours que la plupart des politiciens ont tenu pendant ces 20 dernières années. 

Pire, alors que la pension a toujours respecté le principe de solidarité collective de la société mauricienne et reste universelle, la nouvelle proposition repose, à ce jour, sur la capitalisation personnelle. Cela mènerait à davantage d’inégalités sociales à la retraite.

Quels aspects de la vie sociale vous semblent les plus mal saisis dans le rapport intérimaire des experts rendu public ?
Le rapport intérimaire fait abstraction du contexte social dans lequel se trouvent les Mauriciens. La question de la femme au foyer, la précarité de l’emploi pour bon nombre de Mauriciens, le travail non déclaré, le paiement en cash que réclament bon nombre de commerces et de professionnels, tout cela n’entre pas dans les mécanismes de calcul de la pension.

Il n’y a aucune transformation de l’État, mais surtout une démission vis-à-vis de l’État-providence»

Cette réforme s’inscrit-elle dans une transformation plus large du rôle de l’État social à Maurice ? 
Cette réforme démontre que ceux qui sont au pouvoir se trouvent devant un impératif de réduction de la dette. Sans réforme, le système de pension actuel pourrait devenir insoutenable ; on ne peut contester ces faits. Mais pourquoi faire porter le fardeau aux retraités du jour au lendemain ? Si on les avait préparés à consentir des baisses de la pension, cela aurait été compréhensible. Or, c’est tout le contraire que la classe politique a fait croire aux Mauriciens. 

Par ailleurs, pourquoi ne pas adopter une approche holistique des dépenses de l’État et des revenus potentiels afin de pouvoir garantir une pension aux retraités ? Il n’y a aucune transformation de l’État, mais surtout une démission de l’État vis-à-vis de l’État-providence, un manque d’imagination, une absence de réflexion sur l’impact d’une telle réforme sur les jeunes, sur ceux qui sont à l’âge de la retraite, ceux qui vont partir à la retraite, ceux qui n’ont pu avoir un emploi stable, sur la manière dont cela impacterait les femmes, etc. 

Cette réforme brise le capital social que le gouvernement avait acquis lors des dernières élections, ainsi que la crédibilité des mesures préconisées par ceux au pouvoir.

La soutenabilité finan-cière est souvent présentée comme une contrainte objective. Dans quelle mesure cette définition est-elle elle-même le produit d’un choix politique et idéologique ?
On ne peut contester les chiffres, mais il y a plusieurs paramètres que l’on peut prendre en considération pour faire des projections. D’une certaine façon, on peut faire dire aux chiffres ce que l’on veut démontrer. Il nous faut déconstruire la méthodologie utilisée pour arriver à ces chiffres.

Dans un petit État insulaire comme Maurice, confronté au vieillissement démographique, au change-ment climatique et aux incertitudes économiques mondiales, quelle nouvelle forme de solidarité la société mauricienne doit-elle inven-ter pour préserver son modèle social ?
Je crois qu’il faut demander des efforts plus conséquents à ceux qui possèdent le plus. Donc, en garantissant la pension universelle, ce qu’il fallait faire, c’était augmenter la taxe des super-riches, du secteur privé, de ceux qui contrôlent l’économie mauricienne. 

On fait croire que c’est la population qui est passive, qui est mendiante. Pourtant, aujourd’hui, c’est le secteur privé qui bénéficie du système au maximum. Il suffit de voir les bénéfices qu’il engrange année après année. Il faut donc demander à ces personnes de consentir à la solidarité nationale.

Avec les mesures préco-nisées par le gouvernement, on démotive la population. La productivité ne va pas augmenter, on ne va pas motiver la population à travailler. Il n’y aura plus cette envie d’augmenter son salaire, car les revenus seront davantage taxés. Les Mauriciens vont se dire : à quoi bon travailler plus dur si c’est pour être taxé davantage ou pour ne pas bénéficier de la pension ? Cela ne va pas encourager l’effort.

Le nombre de participants à la marche pacifique de samedi apportera de l’eau au moulin de l’opposition, c’est définitif.

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