Ibrahim Koodoruth : «On sensibilise ceux qui sont déjà sensibilisés»
Par
Jean-Marie St Cyr
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Jean-Marie St Cyr
Face à l’ampleur de la toxicomanie à Maurice, le sociologue Ibrahim Koodoruth estime que l’approche actuelle montre ses limites. Entre centralisation excessive, suivi insuffisant et réponse trop répressive, il plaide pour une refonte ancrée dans les réalités locales.
Comment analyser l’augmentation de la toxicomanie malgré les campagnes de prévention, les saisies importantes de drogue et le renforcement des contrôles aux points d’entrée du pays ?
Cette situation est difficile à expliquer. Il se pourrait que ces drogues soient entrées dans le pays depuis longtemps et qu’elles soient écoulées progressivement sur le marché. Est-ce une drogue qui était déjà là avant 2024, par exemple, ou est-ce une situation qui perdure depuis l’arrivée du nouveau gouvernement ? On ne peut pas le dire et on ne peut pas spéculer non plus.
La problématique de la drogue est aussi une question d’offre. Comment expliquer qu’il y ait autant de drogue saisie ou qu’elle soit aussi répandue dans le pays ? Est-ce que les contrôles ne fonctionnent pas ?
Ce qui est certain, c’est que lorsqu’on regarde l’ampleur du phénomène, cela fait vraiment peur, surtout en ce qui concerne les drogues synthétiques. Quand on voit des personnes marcher puis, soudainement, faire des crises ou se retrouver dans un état second, c’est vraiment alarmant. C’est une situation dont je suis témoin quotidiennement.
Peut-on parler d’un échec des politiques publiques en matière de drogue, ou faut-il comprendre le phénomène dans une dynamique sociale plus large ?
Je crois qu’il faut le comprendre dans une dynamique sociale beaucoup plus large. Le gros problème à Maurice, c’est qu’on sensibilise ceux qui sont déjà sensibilisés. Ceux qui doivent être touchés ne le sont pas. On ne peut pas compter uniquement sur le National Agency for Drug Control (NADC), qui a été mis en place pour régler le problème à travers l’île. C’est là qu’on attend la réforme des collectivités locales.
Il faut se décentraliser au maximum, parce que les gens des quartiers, des villes, des villages ont chacun une réalité différente. On ne peut pas imaginer une stratégie pour Port-Louis et l’appliquer ailleurs. Il faut donner aux acteurs de terrain, ceux qui sont au cœur du problème dans les quartiers, la possibilité de s’organiser. Il faut les responsabiliser et leur donner les moyens, afin d’impliquer davantage la société civile, mais aussi avoir des policiers en civil pour effectuer des patrouilles dans les différentes régions et remonter les filières.
On ne peut pas compter uniquement sur la NADC, qui est surtout un organisme de coordination et d’élaboration de politiques. Pour mettre en œuvre les mesures, il faut donner plus de liberté d’action à travers la réforme des collectivités locales. Chaque région, chaque quartier a ses propres réalités. Il faut permettre aux acteurs locaux de s’approprier des outils qu’ils adapteront en fonction de leur localité et de la dynamique de leur région. Ce n’est pas au NADC qui pourra faire cela.
Quelle est la cause profonde de la toxicomanie : mal-être individuel, fragilités familiales, précarité sociale, perte de repères, ou combinaison de plusieurs facteurs ?
C’est une combinaison de tous ces éléments. Cela dépend principalement de la cellule familiale. Si vous avez une famille soudée, qui communique bien et où chaque membre se sent bien, il y aura moins de risques. Mais lorsque les familles sont déchirées, que les membres ne communiquent pas, que les parents sont absents et que les enfants sont livrés à eux-mêmes, sans discipline familiale, les influences négatives peuvent facilement s’imposer.
Toutes les personnes ne sont pas influencées de la même manière, mais beaucoup n’ont pas suffisamment de recul pour dire non à la drogue, pour résister. Il y a une multitude de facteurs, mais la cellule familiale reste centrale et doit être renforcée.
On ne peut pas compter uniquement sur la NADC, qui est surtout un organisme de coordination et d’élaboration de politiques.»
Vous avez fait mention des drogues de synthèse. Pensez-vous que ces substances, souvent plus accessibles et moins coûteuses, ont transformé la logique de consommation chez les jeunes ?
En règle générale, les drogues dures sont moins accessibles aux jeunes, car elles sont plus chères. Les drogues synthétiques, sans être « libéralisées », ont en quelque sorte démocratisé l’usage de la drogue. Elles sont accessibles à beaucoup plus de personnes en raison du prix pratiqué.
Il faut infiltrer ces réseaux à travers des policiers en civil pour savoir si ces produits sont fabriqués à Maurice ou importés. Ce sont des questions auxquelles je ne peux pas répondre personnellement. Il revient aux autorités et aux acteurs du secteur d’y répondre.
L’argument de « l’effet de mode » ou de l’influence des pairs suffit-il à expliquer l’engouement des jeunes ?
Non, je ne le crois pas. Ce sont des explications « de salon », avancées par des personnes qui ne sont pas sur le terrain. L’engouement pour les drogues de synthèse repose sur des causes plus structurelles. Il existe un mal-vivre qu’il faut analyser. De quoi souffrent les usagers ? Est-ce un problème d’emploi ? De manque de loisirs ? De difficultés familiales ?
Il faut traiter le problème au cas par cas et décentraliser les actions en impliquant les forces vives et les ONG des quartiers. Ce sont les habitants qui peuvent faire remonter l’information et apporter un accompagnement adapté. Ils peuvent déterminer s’il faut développer des loisirs ou renforcer le cadre familial. C’est à partir de là qu’on pourra comprendre s’il existe réellement un effet de mode.
Comment interpréter les rechutes répétées après des programmes de réhabilitation ?
Il y a d’abord un problème de suivi et d’intégration sociale. Une personne peut être réhabilitée, puis laissée à elle-même. Si elle retrouve les anciens réseaux et amis liés à la drogue, sans suivi systématique, la rechute devient presque inévitable.
La répression peut-elle réellement réduire la demande ?
Il faut d’abord miser sur l’éducation et le suivi. Des organisations comme SOS Femmes, SOS Alcool ou SOS Drogue travaillent en petits groupes pour encadrer les personnes concernées. On ne peut pas procéder par une prise en charge de masse. Il faut un travail en petits cercles, au cas par cas, pour obtenir des résultats. Il faut aussi démanteler les réseaux.
Mais simplement réhabiliter sans assurer un suivi et croire que les personnes ne rechuteront pas ne fonctionnera pas. Ce n’est pas avec la répression que nous allons régler le phénomène de la drogue à Maurice. C’est un travail en réseau, avec la réhabilitation, le suivi et l’implication de chaque acteur. Tant que chacun pensera que ce n’est pas son problème, la situation ne changera pas.
La dépénalisation ou la légalisation du cannabis pourrait-elle constituer un moindre mal ?
Il y a eu beaucoup de débats et on ne peut pas trancher à la légère. Je ne suis ni pour ni contre. Il faut analyser ce qui a été fait ailleurs, voir ce qui a fonctionné et ce qui n’a pas marché, puis adapter ces expériences à Maurice, avec un encadrement clair. Si l’on envisage une dépénalisation, il faut définir précisément le cadre légal. Pour un petit pays comme Maurice, cela doit se faire avec un encadrement institutionnel solide.
Aujourd’hui, le cannabis n’est pas accessible à tous et certains se tournent vers les drogues synthétiques, dont les dégâts sont plus graves. L’objectif ne serait pas de légaliser pour légaliser, mais d’opter pour un moindre mal, dans un cadre strictement défini.