Hôpitaux publics - Antibiotiques : 96 % des prescriptions ne respectent pas les normes
Par
Jean-Marie St Cyr
Par
Jean-Marie St Cyr
Le « Point Prevalence Survey on Antimicrobial Use and Antimicrobial Stewardship for 2025 in Mauritius » révèle des pratiques alarmantes dans les hôpitaux publics : 94 % des patients opérés ont reçu des antibiotiques bien au-delà des recommandations internationales, aggravant dangereusement la résistance antimicrobienne à Maurice.
Le constat est sans appel. Dans les cinq hôpitaux régionaux de Maurice, l’utilisation des antibiotiques échappe à tout contrôle. Selon le Point Prevalence Survey on Antimicrobial Use and Antimicrobial Stewardship for 2025 in Mauritius publié en janvier 2026, seulement 3,5 % des prescriptions respectent les directives nationales, plaçant le pays face à une crise sanitaire majeure.
L’enquête, menée en octobre 2025 auprès de 555 patients, dévoile des pratiques préoccupantes. Six patients hospitalisés sur dix reçoivent des antibiotiques, un taux bien supérieur aux standards internationaux. Plus grave encore : 14 % d’entre eux n’ont aucune raison médicale valable d’en recevoir.
Le scandale éclate au bloc opératoire. Alors que les normes internationales préconisent une utilisation d’antibiotiques inférieure à 24 heures après une intervention, 94 % des patients mauriciens en reçoivent pendant plusieurs jours. « Les chirurgiens justifient ces excès par la qualité douteuse de nos blocs opératoires », explique le Dr Dooshanveer Nuckchady, infectiologue et auteur du rapport. Un argument qui contraste avec les standards mondiaux : l’Australie limite cette pratique à 36 % des cas, la Belgique à 25 %.
Les services de neurochirurgie et d’orthopédie détiennent le triste record, avec 86 % et 61 % de patients sous antibiotiques respectivement. Dans les unités de soins intensifs, ce chiffre grimpe à 83 %, contre une moyenne attendue bien inférieure.
L’hôpital Dr. A. G. Jeetoo de Port-Louis et l’hôpital Sir Seewoosagur Ramgoolam à Pamplemousses émergent comme les plus mauvais élèves. Ils affichent les taux de consommation d’antibiotiques les plus élevés et les pratiques les moins conformes. Absence de diagnostic dans les dossiers, dates d’arrêt de traitement rarement indiquées, résultats d’analyses ignorés : la liste des défaillances s’allonge.
Le méropenem, antibiotique de dernier recours, illustre cette dérive. Utilisé 3,2 fois plus que l’alternative recommandée, il ne répond pourtant aux critères d’usage que dans un tiers des cas. Cette surconsommation alimente directement l’émergence de bactéries ultra-résistantes.
Ces pratiques hospitalières désordonnées ont des conséquences déjà mesurables. Le National Action Plan on Antimicrobial Resistance April 2024 to March 2029 faisait déjà état que la résistance aux antimicrobiens progresse dangereusement à Maurice, particulièrement en milieu hospitalier. Si certaines bactéries maintiennent une sensibilité satisfaisante aux antibiotiques, d’autres témoignent d’une résistance croissante qui complique sérieusement la prise en charge des patients.
Parmi les infections courantes, la résistance de la Salmonella non-typhique reste stable et faible, à moins de 10 % pour l’ampicilline, le cotrimoxazole et la ciprofloxacine depuis 1998. En revanche, la bactérie Campylobacter présente une évolution inquiétante : sa sensibilité à la ciprofloxacine a chuté drastiquement, passant de plus de 90 % entre 1998 et 2005, à seulement 18 % en 2022, même si l’érythromycine reste efficace dans plus de 95 % des cas. Pour la Neisseria gonorrhoeae, responsable de la gonorrhée, la quasi-totalité des souches isolées sont désormais insensibles à la pénicilline et à la ciprofloxacine. Heureusement, tous les isolats testés au cours des cinq dernières années demeurent sensibles à la ceftriaxone et au céfixime.
Le milieu hospitalier concentre les situations les plus alarmantes, souligne le document. En 2021, 43 % des souches de S. aureus isolées dans les hémocultures étaient des SARM (staphylocoques dorés résistants à la méthicilline). En février 2021, 62 % des SARM isolés chez les patients hospitalisés n’étaient toutefois pas multirésistants, et aucune résistance à la vancomycine n’a été documentée.
L’entérocoque résistant à la vancomycine (ERV), très rare avant 2008, représentait 9 % des entérocoques en février 2021. Concernant la E. coli isolée dans les urines en 2021, seulement 46 % et 60 % des 2 368 isolats étaient sensibles respectivement à la ciprofloxacine et au céfotaxime.
La résistance aux carbapénèmes de la K. pneumoniae chez les patients hospitalisés a explosé, passant de 15 % en juin 2017 à 39 % en février 2021. En 2021, un tiers des isolats sanguins résistaient aux carbapénèmes. Pour l’Acinetobacter spp, moins d’un tiers des isolats en février 2021 étaient sensibles à la plupart des antibiotiques, à l’exception de la colistine.
La Pseudomonas aeruginosa affiche également une résistance préoccupante : en février 2021, environ la moitié seulement des souches isolées chez les patients hospitalisés étaient sensibles aux antibiotiques anti-pseudomonaux, avec des taux de sensibilité de 47 % pour la ceftazidime, 40 % pour la ciprofloxacine, 44 % pour l’amikacine, 46 % pour le méropénem et 51 % pour la pipéracilline/tazobactam.
Cette anarchie thérapeu-tique menace la santé publique. Les bactéries multirésistantes prolifèrent dans les hôpitaux, rendant certaines infections incurables. Les patients risquent davantage de complications, les séjours s’allongent, les coûts explosent.
Le rapport pointe des causes systémiques : formation insuffisante, résistance au changement, manque de pharmaciens cliniques, difficultés d’approvisionnement en antibiotiques appropriés. Paradoxalement, pendant que certains antibiotiques essentiels manquent, d’autres sont prescrits à l’excès.
Les recommandations sont claires : financer le Plan national contre la résistance antimicrobienne, recruter des pharmaciens, améliorer la documentation médicale, former les chirurgiens. Sans budget dédié ni volonté politique, prévient le rapport, aucune amélioration n’est envisageable.
Face à cette urgence sanitaire, Maurice doit sans doute choisir : réformer ses pratiques hospitalières ou accepter un futur où les infections courantes redeviennent mortelles.
Selon le Point Prevalence Survey on Antimicrobial Use and Antimicrobial Stewardship for 2025 in Mauritius, sur 555 patients évalués, 333 ont reçu au total 527 antibiotiques, soit une moyenne de 1,6 antibiotique par patient, représentant 60 % de la population étudiée. Les transferts depuis d’autres établissements hospitaliers étaient rares. Parmi ces patients, 38 % avaient subi une intervention chirurgicale avant le jour de l’évaluation.
Les trois types de chirurgies les plus fréquentes représentaient 72 % de l’ensemble : orthopédique, abdominale et mini-invasive (biopsies, incisions, drainages, pose de drains ou trachéostomie).
Concernant l’usage des antibiotiques, 64 % des prescriptions étaient thérapeutiques, destinées à traiter une infection, tandis que 27 % relevaient de la prophylaxie chirurgicale. Un point préoccupant : 94 % des patients bénéficiant d’une prophylaxie recevaient des antibiotiques plus de 24 heures, alors que les normes internationales recommandent moins de 24 heures. Les 6 % restants étaient probablement encore sous traitement lors de l’évaluation initiale.
Les trois diagnostics infectieux les plus fréquents étaient : infections cutanées et des tissus mous (13 %), pneumonie (9,4 %) et septicémie (8,5 %). Notons que 8 % des patients ne présentaient aucune infection identifiable au moment de l’évaluation, soulignant une utilisation parfois excessive d’antibiotiques.
Chez les enfants de moins de 12 ans, les diagnostics les plus courants différaient quelque peu de la population générale, avec la septicémie en tête (24 %), suivie des affections ORL (oreilles, nez et gorge) à 21 % et de la pneumonie à 17 %.
Le gouvernement a prévu Rs 200 millions sur cinq ans pour combattre la résistance aux antibiotiques, un phénomène mondial qui rend certaines infections de plus en plus difficiles à traiter. Même sur l’île, l’usage excessif et parfois inapproprié des antibiotiques dans les hôpitaux, l’agriculture et la médecine vétérinaire alimente ce problème.
Le Plan d’action national 2024-2029, soutenu par l’OMS, vise à garantir que les médicaments essentiels soient utilisés de manière efficace, sûre et rationnelle. Le financement sera partagé entre le secteur de la santé (72 %), l’agriculture et la médecine vétérinaire (28 %) et l’environnement (1 %).
Le plan identifie plusieurs faiblesses : manque de connaissances sur la résistance, surveillance insuffisante, respect limité des règles d’hygiène et absence de suivi des prescriptions.
Pour y remédier, six axes stratégiques sont définis : renforcer la coordination entre ministères et secteurs, sensibiliser et former le personnel, améliorer le suivi et le diagnostic des infections, réduire les infections grâce à l’hygiène et aux programmes hospitaliers, optimiser l’usage des antibiotiques et investir dans la recherche et l’innovation.
Élaboré entre avril 2023 et mars 2024 via des ateliers réunissant les acteurs clés, le plan repose sur une analyse approfondie des besoins et pratiques actuelles, avec pour objectif de protéger la santé de tous les Mauriciens.
La surveillance des bactéries résistantes à Maurice reste limitée. Les hôpitaux et laboratoires publics suivent certains pathogènes, mais le secteur privé et vétérinaire n’est que partiellement couvert, et aucune coordination nationale n’est pleinement en place. Le Comité One Health, créé mi-2023, devrait superviser la mise en œuvre du second plan national, afin de mieux contrôler l’usage des antibiotiques et protéger la santé de tous.
Les données de sensibilité basées sur les analyses de laboratoire doivent être interprétées avec précaution, particulièrement pour les infections communautaires. Les patients étant souvent traités empiriquement, les données ne représentent probablement pas les premières infections et peuvent surestimer la prévalence réelle de la résistance en raison d’un biais de sélection.
Dans le secteur public, les antimicrobiens sont disponibles gratuitement, bien que les ruptures d’approvisionnement soient fréquentes et affectent la prise en charge des patients. Le secteur public compte 14 hôpitaux, 7 médicliniques, 20 centres de santé régionaux et 114 centres de santé communautaires disposant de pharmacies.
Le secteur privé comprend 47 grossistes pharmaceutiques, 402 pharmacies de détail et 18 cliniques privées. À Maurice, la vente d’antimicrobiens n’est autorisée que sur présentation d’une ordonnance signée par un professionnel de santé, bien que l’application de cette règle soit variable.
Les données sur la consommation et l’utilisation des antibiotiques, collectées via diverses enquêtes, restent inadéquates et nécessitent une surveillance plus fréquente.