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Henna Ramdour, Senior Environment Officer : «On répare une plage avec de la science»

Par Jenna Ramoo
Publié le: 17 May 2026 à 14:00
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Senior Environment Officer au sein de la division Integrated Coastal Zone Management du ministère de l’Environnement, Henna Ramdour revient sur l’érosion spectaculaire observée à Tamarin. Elle explique la nécessité d’une réponse durable fondée sur des études scientifiques.

Quel est le rôle de la division Integrated Coastal Zone Management (ICZM) ?
La division ICZM existe depuis l’an 2000. Son rôle est de coordonner les actions et politiques liées à la gestion durable des zones côtières de Maurice. Nous intervenons sur l’environnement, le développement, le tourisme, la pêche, les écosystèmes marins et la résilience climatique. Le littoral n’est pas seulement un espace récréatif. C’est un système naturel, économique, social et écologique. Notre responsabilité est de veiller à ce que les décisions prises soient cohérentes, encadrées et fondées sur des données scientifiques.

Une solution durable exige des données fiables, des observations de terrain, des modèles hydrodynamiques et une analyse des impacts sur les zones voisines.»

Un comité ICZM a-t-il été institué sous l’Environnement Act 2024 ?
Oui. Ce comité réunit une trentaine de parties prenantes : différents ministères, des experts du milieu marin et des plages, des représentants de l’agro-industrie, de l’économie bleue, de la pêche, du Mauritius Oceanography Institute, du Department for Continental Shelf, Maritime Zones Administration & Exploration, de la Beach Authority, de la Mauritius Ports Authority, des collectivités locales, des scientifiques de l’Université de Maurice, du secteur privé notamment à travers l’AHRIM, ainsi que des ONG environnementales.

Comment arbitrez-vous entre développement économique et conservation écologique ?
Nous adoptons une approche inclusive et intégrée. Les dossiers sensibles sont partagés avec les ministères et institutions concernés puis examinés par le comité ICZM, ou par des comités techniques multidisciplinaires. L’objectif n’est pas de bloquer le développement mais d’éviter de créer des vulnérabilités nouvelles ou irréversibles.

Le ministère dispose-t-il de Coastal Engineers en interne ?
Nous avons une équipe qualifiée en sciences et des Civil Engineers, mais nous ne disposons pas, en interne, de Coastal Engineers. Ce type de profil demeure rare à Maurice et dans la région de l’océan Indien occidental. Nous faisons donc appel à des consultants multidisciplinaires, notamment des océanographes physiques, des biologistes marins et des ingénieurs côtiers. 

Nous bénéficions aussi du soutien technique de partenaires comme l’Agence française de développement, l’Union européenne et la Commission de l’océan Indien. Les décisions reposent sur des études, des modélisations des vagues et des courants ainsi que des consultations. Un processus complet peut prendre entre un et deux ans.

Personne ne peut intervenir librement sur le littoral sans autorisation.»

Ce délai n’est-il pas trop long lorsqu’une plage s’érode rapidement ?
Je comprends cette inquiétude. Mais il faut distinguer l’intervention d’urgence de la solution durable. En situation d’urgence, nous devons agir rapidement pour réduire le risque immédiat, stabiliser une zone ou protéger le public. C’est ce qui a été fait à Tamarin, où le ministère et la Beach Authority assurent le monitoring constant du site. 

En revanche, une solution durable exige des données fiables, des observations de terrain, des modèles hydrodynamiques et une analyse des impacts sur les zones voisines. La rapidité doit rester compatible avec la science.

Qu’est-ce qui provoque l’érosion à Maurice ?
L’érosion et l’accrétion du sable sont des processus naturels. Elles se traduisent par la perte ou le gain progressif de sédiments, notamment le sable, le gravier ou certaines formations rocheuses sur le littoral. À Maurice, les facteurs naturels jouent, aujourd’hui, un rôle important. La montée du niveau de la mer liée au changement climatique augmente l’énergie et la hauteur des vagues. Les pluies torrentielles provoquent aussi des crues rapides vers les embouchures. Lorsque ces eaux rencontrent la mer, surtout pendant les fortes houles ou les vives-eaux, elles créent une zone dynamique. Les vagues peuvent alors provoquer un affouillement (« scouring »), qui accélère le recul du trait de côte.

Les activités humaines peuvent-elles aggraver le phénomène ?
Oui. L’urbanisation, les défrichements, les constructions et certains rejets comme les eaux usées peuvent affecter la zone côtière. À Tamarin, des facteurs naturels et climatiques dominants ont été aggravés par une intervention humaine non autorisée, notamment le creusement d’un canal qui a modifié l’écoulement de la rivière et accéléré localement l’érosion.

Tamarin était-elle déjà identifiée comme une zone vulnérable ?
Tamarin est naturellement sensible parce qu’elle se situe à l’interface entre la rivière et la mer. Les embouchures sont toujours des espaces très dynamiques. Le trait de côte peut évoluer sous l’effet des houles, des crues, des saisons et des mouvements sédimentaires. Cela dit, la dégradation récente n’était pas simplement une évolution naturelle progressive. Les observations montrent une aggravation rapide dès avril 2026. C’est ce changement brusque qui a attiré l’attention et justifié une intervention urgente.

Nous ne disposons pas, en interne, de Coastal Engineers. Ce type de profil demeure rare à Maurice et dans la région de l’océan Indien occidental.»

Si le site était sensible, pourquoi le problème n’a-t-il pas été détecté plus tôt ?
Le littoral est surveillé mais les dynamiques côtières peuvent évoluer rapidement, surtout après une intervention humaine non autorisée ou des épisodes de fortes houles et de fortes pluies. Nous voulons donc renforcer la centralisation des données sur la bathymétrie, les courants, les vagues, les rivières et l’occupation du sol.

Sur quoi le ministère se fonde-t-il pour parler d’un creusement illégal datant de décembre 2025 ?
Nous nous appuyons sur des informations obtenues sur le terrain. Une enquête est en cours par la police de l’Environnement. Elle devra établir les responsabilités exactes.

Concrètement, que peut entraîner un canal creusé illégalement près d’une embouchure ?
Un canal peut modifier le parcours naturel de la rivière. S’il rapproche le courant de la plage, il augmente l’énergie qui frappe directement le sable et les structures naturelles du rivage. Lorsque cette force fluviale rencontre la houle marine, l’érosion peut s’accélérer fortement. À Tamarin, où deux rivières et la mer interagissent, un changement local peut modifier tout le système hydrodynamique.

La priorité est-elle de trouver le responsable ou de sauver la plage de Tamarin ?
Les deux aspects vont de pair. La priorité opérationnelle est de stabiliser la plage et de mettre en œuvre des solutions urgentes et temporaires. En parallèle, l’enquête doit se poursuivre afin d’identifier les responsabilités. La protection du site et l’application de la loi sont complémentaires. Si des interventions illégales sont confirmées, les responsabilités doivent être établies.

Le ministère, avec le soutien de l’AFD et de l’Union européenne, travaille à une Shoreline Management Strategy pour l’ensemble du pays.»

Existe-t-il un protocole national pour les interventions sur la plage ?
Toute intervention sur le domaine public maritime est strictement encadrée. Plusieurs textes juridiques peuvent s’appliquer simultanément : l’Environnement Act 2024, le Fisheries Act, le Maritime Zones Act, le Rivers and Canals Act, le Pas Géométriques Act et le Beach Authority Act. Personne ne peut intervenir librement sur le littoral sans autorisation. Le rôle de l’ICZM est précisément d’assurer la coordination entre les institutions, tout en veillant au respect des cadres légaux applicables.

Mais ces lois suffisent-elles si une intervention illégale peut quand même avoir lieu ?
Aucune loi ne peut empêcher matériellement tout acte illégal au moment où il est commis. En revanche, elle permet d’encadrer, d’enquêter, de sanctionner et de prévenir les récidives. D’où l’importance du monitoring et de la vigilance locale. Les usagers, les habitants et les pêcheurs sont souvent les premiers à constater un changement sur le terrain. Leur signalement peut aider les autorités à intervenir plus vite.

À Tamarin, le travailleur social Percy Yip Tong a tenté d’agir seul pour sauver des arbres centenaires. Son intervention a-t-elle été utile ?
Je comprends l’émotion qui peut pousser quelqu’un à agir lorsqu’il voit une plage se dégrader ou des arbres menacés. Je comprends aussi la frustration du public face à ce qui peut être perçu comme une lenteur des autorités. Lorsqu’un citoyen voit un arbre tomber ou une plage reculer, il peut avoir l’impression que rien n’est fait. 

Mais certaines actions publiques ne sont pas immédiatement visibles telles que la collecte de données, les consultations techniques, les autorisations, la mobilisation d’experts et l’analyse des risques. Nous devons mieux expliquer ce qui est fait et pourquoi cela prend du temps. 

La bonne volonté ne suffit pas. Une plage ne se répare pas uniquement avec de l’urgence émotionnelle, elle se répare avec des données, des études et des solutions adaptées au site.

Quels dégâts ont été constatés à Tamarin ?
Une centaine de mètres de plage a été affectée par l’érosion près de l’embouchure. Un lampadaire a été emporté, un panneau de baignade a été endommagé, un poteau électrique a été coupé et un arbre « Coqueluche » centenaire est tombé. Dans cette zone précise, le recul de la plage a été spectaculaire. 

Il faut toutefois préciser que les autres parties de la plage sont restées stables.

Que s’est-il réellement passé ?
Fin 2025, un canal creusé illégalement a modifié le parcours de la rivière en rapprochant le chenal de la plage. Cette modification a accentué l’interaction entre les eaux fluviales et les eaux marines, surtout pendant les fortes houles, les périodes de pleine lune et les vives-eaux, notamment autour du 24 avril. 

Le changement climatique avec la montée du niveau de la mer et des houles plus énergétiques, constitue le facteur de fond. Mais l’intervention humaine a accéléré localement le processus.

Quelle a été la réaction du ministère ?
Dès que l’alerte a été donnée, un comité technique conjoint a été mis en place. Il s’est réuni le 29 avril. Ce comité rassemble les experts et institutions concernés afin de décider des mesures temporaires d’urgence en attendant une solution de long terme fondée sur une étude scientifique approfondie. La priorité était de stabiliser la zone. L’autorisation du ministre de l’Environnement a été obtenue pour les travaux urgents. Ceux-ci sont temporaires. Le ministère va maintenant suivre le site et entreprendre une étude technique avec des experts en érosion côtière pour identifier des solutions durables.

Quels travaux urgents ont été réalisés sur le terrain ?
Des travaux de désensablement ont été entrepris au niveau de l’estuaire afin de rétablir la confluence naturelle des rivières Rempart et Tamarin telle qu’elle existait en 2024. Un revêtement de roches (boulders) a aussi été posé sur environ 150 mètres. Contrairement à un mur dur, ce revêtement est perméable. Il permet de dissiper l’énergie des vagues tout en laissant l’eau circuler. Le sable extrait lors du désensablement a été utilisé pour refermer partiellement le canal illégal creusé en décembre 2025. Cette intervention a permis de détourner le courant de la zone érodée.

Ces rochers ne risquent-ils pas de devenir permanents ?
L’objectif n’est pas de bétonner ou de durcir définitivement la plage. Il s’agit d’une mesure temporaire de stabilisation dans une zone fragilisée. La solution de long terme dépendra des études scientifiques. Si les conditions le permettent, des solutions plus naturelles pourront être privilégiées.

À long terme, quelles solutions sont envisagées ?
Réhabiliter une plage n’est jamais simple. Il faut comprendre le système dans son ensemble : la dynamique des vagues, les courants, le transport sédimentaire, l’interaction entre la rivière et la mer, la bathymétrie et l’évolution liée au changement climatique. Les solutions peuvent aller du réaménagement d’un chenal au nourrissage de plage, c’est-à-dire l’apport de sable en passant par des structures perméables en roche, du géotextile ou une végétalisation appropriée. Toute intervention doit éviter de déplacer le problème ailleurs. 

Le ministère, avec le soutien de l’Agence française de développement et de l’Union européenne, travaille aussi à une Shoreline Management Strategy pour l’ensemble de Maurice. Cette stratégie mettra l’accent sur les « nature-based solutions », notamment la plantation de mangroves, la restauration des coraux et la protection ou restauration des herbiers marins. Mais ces solutions doivent être déterminées scientifiquement. 

Chaque site a ses propres caractéristiques. Dans certains cas, une approche mixte est nécessaire. L’évaluation débutera en janvier 2027.

Pourquoi attendre janvier 2027 ?
Cette évaluation s’inscrit dans une stratégie nationale, pas seulement dans une intervention ponctuelle à Tamarin. Elle exige une préparation technique, des données, une coordination avec les partenaires internationaux et une définition des sites prioritaires. Mais cela ne signifie pas que rien ne se passe d’ici là : les mesures urgentes ont été prises et le site sera surveillé.

Les arbres « Coqueluche » protègent-ils réellement la plage ?
Dans la Dynamic Beach Zone, notamment dans les 30 premiers mètres à partir de la ligne de haute mer, ces arbres avec des racines très dures et rigides, peuvent agir comme un mur face aux vagues et aggraver l’effet du « Scouring ». Lorsque les vagues frappent ces racines, elles arrachent davantage de sable et accélèrent l’érosion. 

À l’inverse, certaines plantes endémiques et indigènes connues comme des « Sand binders », notamment l’Ipomoea pes-caprae appelée « liane batatran » ainsi que d’autres espèces rampantes, sont plus efficaces pour stabiliser naturellement le sable. Leur système racinaire dense et flexible retient le sable.

L’abattage d’un arbre centenaire reste émotionnellement difficile. Des alternatives ont-elles été envisagées ?
Oui, c’est une décision sensible. Un arbre centenaire a une valeur paysagère, affective et symbolique. Mais lorsqu’il devient instable et menace la sécurité du public, il faut agir. Dans ce cas, l’abattage a été décidé pour des raisons de sécurité. La végétalisation devra ensuite être repensée avec des espèces adaptées au site et au climat actuel.

La plage de Tamarin est-elle toujours ouverte au public ?
Oui. Les travaux d’urgence sont terminés et la Beach Authority procède aux derniers ajustements. Des panneaux de signalisation ont été installés pour la sécurité du public. Il ne faut pas marcher ni courir sur les revêtements de roches. Nous demandons aux usagers de respecter les panneaux, les avertissements de baignade dangereuse et toutes les consignes de sécurité.

À quoi pourrait ressembler Tamarin en 2035 ?
Nous sommes confiants que la plage pourra se rétablir. Les premiers résultats des mesures d’urgence montrent déjà que le sable revient sur la partie érodée. Bien sûr, des cyclones ou des épisodes climatiques extrêmes peuvent encore provoquer des dégradations. Mais avec des mesures de réhabilitation appropriées, nous espérons que la rivière retrouvera progressivement son cours naturel et que le processus d’ensablement pourra reprendre. 

Une plage n’est pas un système figé. Elle évolue avec les saisons, les houles, les courants et le climat. Mais nous pouvons travailler à réduire sa vulnérabilité et à protéger son équilibre.

Pouvez-vous promettre à un enfant de cinq ans vivant à Tamarin que la plage existera encore lorsqu’il sera adulte ?
Face au changement climatique, on ne peut pas faire de promesse absolue. Mais, nous pouvons prendre des engagements sérieux : surveiller, intervenir lorsque c’est nécessaire, planifier scientifiquement, éviter les interventions illégales, restaurer les équilibres naturels et renforcer la résilience du littoral. Une intervention précipitée, sans étude appropriée, peut être catastrophique. Mais avec une démarche scientifique, coordonnée et durable, nous sommes confiants que la plage peut se rétablir, que la rivière peut retrouver son fonctionnement naturel et que l’ensablement peut reprendre.

Finalement, que faut-il retenir de Tamarin ?
Il faut retenir trois choses. D’abord, l’érosion côtière n’est pas un problème simple. Elle résulte d’une combinaison de facteurs naturels, climatiques et humains. Ensuite, toute intervention sur le littoral doit être encadrée, autorisée et fondée sur la science. Enfin, la protection des plages ne peut pas être uniquement l’affaire du gouvernement. Elle suppose aussi la vigilance des citoyens, le respect de la loi et une meilleure compréhension du fonctionnement naturel du littoral. Tamarin est un avertissement mais aussi une occasion de mieux surveiller, mieux expliquer, mieux coordonner et mieux protéger.

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