Publicité

Hector Tuyau : «Maurice est une cible importante pour des réseaux criminels organisés»

Par Fernando Thomas
Publié le: 24 May 2026 à 18:00
Image
hector

L’ancien responsable de l’Adsu et ancien Assistant Superintendant of Police (ASP) insiste : les autorités doivent remonter les filières du trafic de drogue. La bataille, souligne Hector Tuyau, doit également être menée dans les ports, aéroports, circuits financiers, communications et autres connexions internationales.

Après les récentes saisies de drogues estimées à plusieurs milliards de roupies destinées au marché local, estimez-vous que Maurice est en train de perdre la guerre contre les trafiquants ? 
Je ne dirais pas que Maurice a déjà perdu la guerre contre la drogue, car ce serait céder au découragement. En revanche, le pays fait face à une menace d’une ampleur exceptionnelle. Les récentes saisies démontrent que Maurice n’est plus seulement une zone de transit, mais bien une cible importante pour des réseaux criminels organisés, puissants et très bien financés. 

Le Global Organized Crime Index 2025, dans son profil consacré à Maurice, décrit le pays comme un point de transit important pour des réseaux internationaux de trafic d’héroïne, de cocaïne et de drogues synthétiques. Il évoque des liens avec Madagascar, l’Afghanistan, l’Afrique orientale et australe, ainsi qu’avec d’autres routes internationales. Le rapport souligne que le trafic de drogues synthétiques est désormais bien établi à Maurice, avec des connexions vers des pays comme Hong Kong, la Chine, l’Allemagne et les Émirats arabes unis.

La saisie de plus de 400 kg de cocaïne estimée à plusieurs milliards de roupies à bord de l’Alpha Bravery en novembre 2025 illustre l’envergure du problème. Mais la vraie question n’est pas uniquement de savoir combien nous saisissons ; elle est de savoir combien échappe encore aux autorités.

Cela dit, cette guerre peut encore être gagnée. Elle exige une stratégie nationale ferme, moderne et coordonnée : davantage de moyens pour l’Anti-Drug and Smuggling Unit (Adsu), une meilleure surveillance de nos frontières, un renseignement renforcé, une justice plus rapide et une mobilisation de toute la société. La vraie question n’est pas seulement combien nous saisissons, mais combien entre encore dans le pays sans être intercepté. Et qui sont ceux qui ont les moyens de financer ce vaste réseau nécessitant le paiement en millions de dollars à l’étranger.

Comment expliquez-vous que malgré les arrestations et les importantes saisies de l’Adsu, la drogue continue d’inonder certains quartiers du pays ?
C’est parce que les réseaux criminels disposent d’une capacité de remplacement extrêmement rapide. Lorsqu’un petit revendeur est arrêté, il est souvent remplacé en quelques heures, parfois par un autre jeune déjà vulnérable ou manipulé par le réseau. Le problème ne se limite pas aux personnes visibles dans la rue ; il s’agit d’un système organisé, structuré et profondément enraciné.

Il faut également recon-naître que, dans certaines zones sensibles, les forces de l’ordre peuvent être confrontées à un climat d’intimidation, d’hostilité ou de peur, qui rend les interventions plus difficiles. Ce n’est pas simplement une question de présence policière, mais aussi de sécurité opérationnelle, de renseignement, de soutien institutionnel et de coopération de la population.

Le consommateur ou le petit revendeur est souvent celui que l’on voit en premier. Mais derrière lui se trouvent généralement des financiers, des organisateurs, des logisticiens et parfois des protecteurs beaucoup plus discrets. C’est à ce niveau que l’action doit être renforcée. Il faut frapper non seulement la rue, mais surtout les structures qui alimentent la rue. Tant que l’argent, les complicités et les réseaux de distribution ne sont pas démantelés, certains quartiers resteront prisonniers de cette économie criminelle.

La lutte antidrogue doit être non seulement réactive, mais aussi beaucoup plus stratégique. Une politique efficace ne doit pas uniquement remplir les cellules, elle doit casser le système économique qui permet aux barons de prospérer. C’est là que se jouera la vraie victoire.

La corruption demeure l’un des plus grands obstacles dans la lutte contre le trafic de drogue»

Vous avez souvent évoqué le manque de moyens au sein de l’Adsu. Dispose-t-elle aujourd’hui des ressources humaines et technologiques nécessaires pour faire face aux nouveaux réseaux criminels ?
À mon avis, l’Adsu compte en son sein des officiers compétents, courageux et expérimentés. Mais il faut être lucide : on ne peut pas combattre des réseaux criminels modernes, puissants et bien organisés avec des moyens insuffisants, limités ou dépassés.

Aujourd’hui, les trafiquants ne fonctionnent plus comme autrefois. Ils utilisent la mer, les intermédiaires, les prête-noms, les communications cryptées, les circuits financiers opaques et parfois des structures très sophistiquées pour dissimuler leurs activités. Face à cette réalité, l’Adsu doit être renforcée de manière significative, tant sur le plan humain que technologique.

Il faut davantage d’effectifs spécialisés, plus de ren-seignement criminel, une meilleure surveillance maritime, des capacités renforcées en cyber-enquête, en analyse financière et en coopération internationale. Les saisies régulières démontrent que la pression opérationnelle existe, mais elles montrent aussi l’ampleur de la menace.

L’Adsu ne doit donc pas être perçue uniquement comme une unité de saisie ou d’intervention. Elle doit devenir une véritable unité stratégique de lutte contre le crime organisé. Il faut donner à nos forces de l’ordre les moyens réels de combattre à armes égales. Si les réseaux criminels se sont modernisés, notre réponse nationale doit, elle aussi, devenir plus intelligente, plus coordonnée et plus courageuse. 

La bataille ne se joue plus seulement dans la rue ; elle se joue aussi dans les ports, les aéroports, les circuits financiers, les communications et les connexions internationales.

Assiste-t-on à une banalisation de la violence chez les jeunes, particulièrement avec l’essor des drogues synthétiques ? 
Il serait irresponsable de fermer les yeux sur cette réalité. Mais il faut éviter les réponses simplistes. C’est un problème profondément sociétal, qui touche à l’éducation, à la famille, à la discipline, à la perte de repères, au manque d’encadrement et, parfois, à un sentiment d’abandon institutionnel.

Les drogues synthétiques aggravent fortement la situation. Elles sont accessibles, bon marché et destructrices sur le plan psychologique et comportemental. Elles rendent certains jeunes plus impulsifs, plus vulnérables et plus facilement récupérables par les réseaux criminels. Mais la vraie question est aussi politique : quel avenir concret offrons-nous à notre jeunesse ? Lorsqu’un jeune décroche de l’école, perd confiance dans les institutions, ne voit plus de perspectives et voit l’argent facile devenir un modèle de réussite, le terrain devient favorable à la violence. Il faut donc une stratégie nationale, courageuse et coordonnée. 

La répression est nécessaire, mais elle doit s’accompagner de prévention, d’éducation, d’encadrement familial et social. Sauver nos jeunes, ce n’est pas seulement protéger l’ordre public ; c’est protéger l’avenir même du pays.

Il faut donner à nos forces de l’ordre les moyens réels de combattre à armes égales. Si les réseaux criminels se sont modernisés, notre réponse nationale doit devenir plus intelligente»

Pensez-vous que la corruption demeure un obstacle majeur dans la lutte contre le trafic de drogue, y compris au sein de certaines institutions ? 
Il faut avoir le courage de le dire : la corruption demeure l’un des plus grands obstacles dans la lutte contre le trafic de drogue. Cela ne veut pas dire que toutes les institutions sont corrompues. Au contraire, la grande majorité des officiers travaillent avec courage et intégrité. Mais il suffit de quelques brebis galeuses ou de quelques fuites d’informations pour faire capoter toute une opération.

C’est pourquoi la lutte contre la drogue ne peut pas être seulement une lutte contre les trafiquants de rue. Elle doit aussi être une lutte pour l’intégrité. Il faut renforcer les mécanismes de contrôle interne, protéger les lanceurs d’alerte, suivre les patrimoines suspects, sanctionner rapidement les brebis galeuses et restaurer la confiance du public. Car lorsqu’un trafiquant achète le silence, l’information ou la protection d’un agent public, ce n’est pas seulement une enquête qui est compromise ; c’est l’autorité même de l’État qui est fragilisée.

Quel regard portez-vous sur la situation actuelle au sein de la force policière ? 
La force policière traverse indéniablement une période difficile, marquée par une forte pression opérationnelle, des critiques publiques répétées, des controverses médiatisées et une perte de confiance d’une partie de la population. Mais il serait profondément injuste de mettre tous les policiers dans le même panier. La grande majorité sert le pays avec courage, discipline et sens du devoir, souvent dans des conditions difficiles, avec des risques réels sur le terrain et parfois avec des moyens insuffisants face à des réseaux criminels de plus en plus organisés. Il ne faut donc pas affaiblir l’institution policière, car sans une police forte, respectée et motivée, aucune lutte sérieuse contre la drogue, la violence et le crime organisé ne peut réussir.

Cela dit, il faut reconnaître que les critiques répétées, les soupçons de corruption et certaines affaires contro-versées peuvent affecter le moral des troupes. Un policier honnête peut se sentir découragé, lorsqu’il a l’impression que l’image de toute l’institution est ternie par les agissements d’une minorité. C’est précisément pour cette raison qu’il faut protéger les bons policiers, mais sanctionner fermement ceux qui trahissent l’uniforme.

La réponse ne doit pas être de défendre aveuglément la police, ni de la démolir publiquement. Il faut la réformer, la moderniser et la renforcer. Cela passe par une meilleure formation, plus de moyens, un encadrement plus rigoureux, une culture de discipline, des mécanismes de contrôle interne efficaces et des sanctions rapides lorsqu’il y a faute.

L’introduction de bodycams lors des opérations policières pourrait également contribuer à restaurer la confiance entre la population et la force policière. Cet outil ne doit pas être perçu comme une marque de défiance envers les policiers, mais comme un instrument moderne de transparence, de protection et de professionnalisation. Les bodycams peuvent protéger les citoyens et les suspects contre les abus éventuels, mais elles protègent aussi les policiers honnêtes contre les fausses accusations, les interprétations erronées et les pressions injustes.

La police mauricienne souffre-t-elle d’un problème de recrutement ou de vocation auprès des jeunes générations ?  
Autrefois, l’uniforme inspirait naturellement le respect. Dans beaucoup de familles, on entendait même des parents dire à leurs enfants : « Pa koz manti, sinon mo pou apel misie lapolis. » Aujourd’hui, ce respect s’est malheureusement affaibli chez une partie de la jeunesse. Certains jeunes n’hésitent plus à défier, provoquer ou même humilier publiquement des policiers. Cela révèle une crise plus profonde : une perte de repères, une banalisation de l’incivilité, un affaiblissement de l’autorité parentale et institutionnelle, et parfois une défiance générale envers l’État. 

Mais il faut être juste : le respect ne peut pas reposer uniquement sur la peur de l’uniforme. Il doit aussi être reconstruit par l’exemplarité, la discipline, l’intégrité et le professionnalisme. Une police respectée est une police qui inspire confiance, qui agit avec fermeté, mais aussi avec justice.

Ce climat peut décourager de nombreux jeunes de rejoindre la force policière. Beaucoup peuvent se demander si ce métier leur offrira la reconnaissance, la sécurité, l’encadrement et la considération qu’ils méritent. Dans une société où les jeunes sont attirés par le secteur privé, la technologie ou l’étranger, la police doit redevenir une vocation noble et moderne.

Faut-il revoir les critères de recrutement au sein de la police afin d’attirer des profils davantage spécialisés, notamment dans le renseignement et la cybersurveillance ? 
Oui, à mon avis, il faut revoir et moderniser les critères de recrutement au sein de la police, sans pour autant renoncer aux valeurs fondamentales de discipline, d’intégrité, de courage et de sens du devoir. La criminalité a changé. Il ne suffit plus d’avoir uniquement des officiers capables d’intervenir physiquement sur le terrain. Il faut aussi attirer des profils spécialisés tels que des analystes du renseignement, experts en cybercriminalité, spécialistes en surveillance numérique, enquêteurs spécialisés dans le blanchiment d’argent…

La guerre contre la drogue ne se gagne plus seulement avec des descentes et des arrestations ; elle se gagne aussi avec l’intelligence, l’analyse, la technologie et la capacité à remonter jusqu’aux cerveaux du réseau. La police mauricienne doit entrer dans une nouvelle génération de recrutement.

La Commission Lam Shang Leen avait mis en lumière des connexions entre le monde carcéral et le trafic de drogue. Les prisons demeurent-elles, selon vous, un centre névralgique du trafic ? 
Les prisons peuvent demeurer un maillon stratégique du trafic de drogue, si elles ne sont pas strictement contrôlées. La Commission Lam Shang Leen avait déjà mis en lumière le fait que certains trafiquants pouvaient continuer à communiquer avec leurs réseaux, notamment à travers l’usage de téléphones et de complicités externes. 

Cela ne veut évidemment pas dire que tout le système carcéral est corrompu, ni que tous les officiers pénitentiaires doivent être mis en cause. Beaucoup font leur travail avec sérieux dans des conditions difficiles. Mais dans la lutte contre la drogue, il suffit de quelques failles, de quelques complicités ou d’un manque de contrôle pour permettre à un détenu influent de continuer à donner des instructions depuis sa cellule. La prison ne doit jamais devenir un bureau pour les trafiquants. 

Lorsqu’un baron est arrêté, l’objectif doit être de couper son pouvoir, ses communications, son argent et son influence. Si, au contraire, il peut continuer à diriger son réseau depuis l’intérieur, alors l’arrestation perd une partie de son efficacité. Il faut donc renforcer le contrôle dans les prisons. La prison doit être un lieu de sanction, de discipline et de réhabilitation. Elle ne doit jamais devenir une plateforme de commande pour le crime organisé.

Une politique efficace doit casser le système économique qui permet aux barons de prospérer. C’est là que se jouera la vraie victoire»

Maurice devrait-elle renforcer davantage sa coopération régionale avec La Réunion, Madagascar ou encore les Seychelles afin de lutter contre les filières maritimes de drogue ? 
Oui, absolument. Maurice ne peut pas lutter seule contre des réseaux qui, eux, ne connaissent pas les frontières. Le trafic de drogue dans l’océan Indien est devenu une menace régionale, avec des routes maritimes, des points de transit, des bateaux de pêche, des colis en mer, des intermédiaires et des connexions internationales. Si les trafiquants opèrent en réseau, les États doivent répondre en réseau.

La coopération avec La Réunion, Madagascar, les Seychelles et les autres pays de la région doit donc être renforcée de manière beaucoup plus opérationnelle. Il ne s’agit pas seulement de signer des accords ou de tenir des réunions diplomatiques. Il faut partager le renseignement en temps réel, coordonner les surveillances maritimes, renforcer les patrouilles conjointes, mieux contrôler les ports, suivre les embarcations suspectes et travailler ensemble sur les circuits financiers. 
Maurice est une île. Sa sécurité commence en mer. Si nous voulons réduire l’entrée de drogues sur notre territoire, il faut agir avant que la drogue n’arrive sur nos côtes. La bataille doit se gagner dans les eaux régionales, dans les ports, dans les échanges de renseignements et dans la coopération judiciaire.

Quel est, selon vous, le plus grand défi sécuritaire auquel Maurice devra faire face dans les prochaines années : la drogue, la criminalité organisée, la violence sociale ou encore la cybercriminalité ? 
À mon avis, le plus grand défi ne sera pas l’un de ces phénomènes pris isolément, mais leur convergence. La drogue alimente la criminalité organisée ; la criminalité organisée exploite les failles sociales ; la violence se banalise dans certains quartiers ; et la cybercriminalité devient un outil de recrutement, de communication, de fraude et de blanchiment. Cela dit, la drogue demeure aujourd’hui le point d’entrée le plus destructeur, parce qu’elle touche directement les familles, les jeunes, les quartiers et la sécurité nationale. Elle crée une économie parallèle, fragilise l’autorité de l’État, encourage la corruption et nourrit la violence.

Le vrai défi pour Maurice sera donc de ne pas traiter ces menaces séparément. Il faut une stratégie nationale intégrée : sécurité, prévention, éducation, technologie, justice rapide, coopération régionale et protection de la jeunesse. La sécurité du pays ne dépendra pas seulement du nombre d’arrestations, mais de notre capacité collective à anticiper, démanteler et reconstruire la confiance.

Avec votre expérience au sein de l’Adsu, quel message adressez-vous aujourd’hui aux jeunes Mauriciens confrontés à la montée de la drogue, de la violence et de la perte de repères sociaux ? 
Mon message aux jeunes Mauriciens est simple : ne laissez jamais un trafiquant, un mauvais groupe, une addiction ou un moment de faiblesse décider à votre place de ce que vous pouvez devenir. Votre vie vaut plus qu’une dose, plus qu’un réseau criminel qui vous utilise aujourd’hui et vous abandonnera demain. 

Mais je veux aussi dire ceci avec force : aucun jeune n’est condamné d’avance. Une erreur ne doit pas devenir une destinée. Tant qu’il y a de la vie, il y a une possibilité de changer de route, de demander de l’aide, de se relever, de redevenir maître de son avenir.

La jeunesse mauricienne ne doit pas être une génération sacrifiée à la drogue, à la violence et au désespoir. Elle doit être la génération qui dit : Assez ! Assez de familles brisées ! Assez de quartiers contrôlés par la peur ! Assez de vies détruites par ceux qui profitent de la vulnérabilité des jeunes !

Maurice a besoin de sa jeunesse dans les écoles, les universités, les entreprises, les métiers, le sport, la technologie, la police, la politique et au service du pays. Elle a besoin de jeunes courageux, disciplinés, ambitieux et fiers de construire, plutôt que de détruire. À chaque jeune Mauricien, je dirais donc ceci : choisissez la vie, choisissez l’effort, choisissez la dignité. Le pays croit en vous, vos familles ont besoin de vous, et l’avenir de Maurice dépend aussi de votre courage à dire non à la drogue et oui à votre propre destin.

Image
drogue
Quelle est votre réaction ?
Publicité
À LA UNE