Heba Capdevila Jangeerkhan : «Avec Medine nous créons de la valeur partagée et collective»
Par
Ajagen Koomalen Rungen
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Ajagen Koomalen Rungen
Visionnaire, discrète et audacieuse, Heba Capdevila Jangeerkhan, CEO du groupe Medine, incarne une nouvelle génération de leadership mauricien. À la tête de ce groupe emblématique et historique de l’Ouest, elle navigue entre modernité, héritage familial, développement durable et impact socio-économique sur l’écosystème de l’Ouest. Derrière l’image de femme d’affaires solide se cache pourtant une personne sensible, passionnée par son île d’adoption et profondément attachée aux valeurs humaines. Rencontre avec la femme qui façonne, avec son équipe, l’avenir de l’Ouest.
En dehors des chiffres et des conseils d’administration, qui êtes-vous vraiment lorsque vous rentrez chez vous le soir ?
J’aime beaucoup prendre du temps pour moi le soir et j’adore faire des promenades pour réfléchir, méditer. J’aime aussi lire et parfois même préparer un petit repas. Quand je rentre à la maison, la première chose que je fais, c’est enlever mes chaussures. Et je marche pieds nus. J’adore ça ! Je me sens tellement ancrée à la terre, et sentir le sol sous mes pieds me transmet de l’énergie.
C’est aussi le moment quand je me consacre à mes autres rôles : mes trois enfants étudient à l’étranger, donc il y a toujours quelque chose à gérer de ce côté-là. J’essaie de les avoir chacun au téléphone pour discuter au moins une fois par semaine.
Je suis également présidente d’une ONG — Soroptimist International Port-Louis — et on a un projet scolaire à Résidences Flamboyant (60 enfants de 2 à 5 ans). Du coup, je prends le temps de me consacrer à Soroptimist aussi !
Aviez-vous rêvé, adolescente, d’un parcours dans un groupe aussi emblématique que Medine ?
En fait, quand j’étais jeune, je voulais devenir médecin ! Neurologue pédiatrique plus précisément. J’ai été exposée très jeune, dès l’âge de 11 ans, à des enfants ayant besoin de soins et de traitements médicaux neurologiques. Je crois que cette expérience a été l’une de celles qui m’ont profondément marquée et a contribué à faire de moi la femme adulte que je suis aujourd’hui — la capacité d’anticiper les besoins des autres, avoir de l’empathie, et toujours la réflexion sur les causes qui génèrent des comportements différents, et la réalisation que surtout, à la base, nous sommes tous humains.
Mais la vie en a décidé autrement et je n’ai pas fait de médecine. Je suis allée étudier au Royaume-Uni où j’ai obtenu un diplôme en Business, j’ai travaillé, puis fait un Master en développement organisationnel. Il y a 30 ans, je suis venue à Maurice, et j’en ai fait mon chez-moi.
Je me sens très chanceuse d’avoir aujourd’hui l’opportunité de créer de l’impact à travers mon rôle de CEO à Medine, entourée d’une équipe formidable ! Je crois profondément que ce que nous faisons et la manière dont nous le faisons comptent, et je suis très enthousiaste pour l’avenir de Medine, en créant de la valeur partagée et collective.
Qu’est-ce qui vous inspire le plus dans cette région de Maurice que Medine façonne depuis plus d’un siècle ?
Medine a un historique générationnel fort et un impact réel sur la région ; le lien que nous avons avec la terre, avec le sol est unique. J’ai rencontré beaucoup de personnes dont les arrière-grands-parents, grands-parents ou parents ont travaillé à Medine . Ils partagent leur fierté et leur attachement, et c’est ce qui m’inspire.
Nous avons un énorme potentiel pour développer l’agriculture, que ce soit la canne ou les fruits et légumes. Je suis convaincue que la recherche et le développement autour des semences et d’autres domaines liés à l’agro-innovation seront de véritables leviers.
Nous avons la chance d’être entourés par une nature à couper le souffle à l’Ouest. Un développement des terres responsable est essentiel : il s’agit de concevoir des projets et des aménagements qui respectent l’environnement, préservent la biodiversité et s’intègrent harmonieusement dans le paysage naturel. Chaque projet doit allier esthétique, durabilité et fonctionnalité, tout en valorisant le patrimoine naturel de la région.
Nous disposons de zones de biodiversité exceptionnelles, et nous collaborons étroitement avec des ONG pour des programmes de protection et de sensibilisation.
L’Ouest regorge de talents incroyables, d’entrepreneurs et d’artistes. Les connecter, créer des lieux, des forums, des financements et des cadres dans lesquels nous pouvons permettre à ce talent de s’exprimer, d’être encouragé et d’être valorisé est un objectif. Je suis déterminée à y contribuer à travers la Fondation Medine Horizons, en collaboration avec d’autres organisations.
Je pourrais continuer longtemps tant je suis inspirée et passionnée par l’Ouest ! Je crois que nous pouvons créer de la magie, encourager la pensée créative et les idées, même dans les circonstances les plus difficiles, pour faire de l’Ouest un lieu de vie agréable.
Diriger un groupe aussi vaste peut parfois être écrasant. Quelle est votre manière personnelle de rester ancrée et calme ?
La compagnie pour moi c’est l’écoute. Les choses ne sont jamais linéaires, donc écouter activement et poser des questions simples aux personnes concernées est essentiel pour moi avant de décider de la marche à suivre. Le diable se cache dans les détails et le « WHY? » des choses est souvent sous-estimé. J’active et conserve ma curiosité et je fais confiance à mes équipes.
Quels sont les trois mots qui décriraient votre style de leadership ?
Curiosité – poser les bonnes questions, difficiles ou pas.
Ensemble – je crois en la puissance de l’énergie collective. Les gens ont besoin de se sentir valorisés et de faire partie de quelque chose de plus grand.
Détermination - tout est possible. Fais toujours ton travail du mieux que tu peux, apprends quand tu ne sais pas, reste concentré et inspire tes équipes. Donne le mieux que tu puisses donner et la magie opérera !
À votre avis, quelle est la plus grande idée fausse que les Mauriciens se font sur Medine ?
D’après un rapport récent, il a été constaté que de nombreux Mauriciens ne perçoivent pas encore pleinement l’étendue et la diversité des activités de Medine. Beaucoup ne font pas spontanément le lien entre des marques et institutions bien connues comme Casela Nature Parks, l’Uniciti International Education Hub (UIEH), le Tamarina Golf & Spa Boutique Hotel ou encore Cascavelle Shopping Mall et le groupe Medine.
Ce qui nous rappelle l’importance de poursuivre nos efforts pour mieux expliquer qui nous sommes, ce que nous faisons et le rôle que nous avons à jouer sur l’Ouest et sur Maurice. Nous travaillons activement à renforcer cette compréhension à travers une communication plus cohérente, une présence accrue sur le terrain et des initiatives qui rapprochent davantage le public de notre écosystème et de notre vision.
Comment gérez-vous la pression de représenter une entreprise aussi liée au patrimoine mauricien ?
Je le perçois plutôt comme un privilège et une formidable opportunité de représenter Medine, ses racines et son impact sur la communauté. Plutôt que de la pression, j’y vois une occasion, pour chacun d’entre nous à Medine, de démontrer ce que nous sommes capables de réaliser collectivement et de le porter avec fierté.
Nous avons défini un objectif clair de performance et de résultats, structuré autour de trois axes stratégiques.
La planète : comment préserver notre planète et ses ressources naturelles, sans lesquelles rien n’est possible – quelle est l’empreinte que nous laissons derrière nous ? Ce qui se traduit par une stratégie qui intègre la durabilité et la mesure de notre impact opérationnel, de la gestion des risques et de l’analyse financière.
Les personnes : les personnes, c’est ce qui reflète qui nous sommes en tant qu’organisation. Ce sont les personnes qui, individuellement et collectivement, créent la dynamique et l’énergie. Lorsque nous prenons soin de nos équipes, elles prennent soin de l’entreprise. L’un des plus grands défis pour les organisations à travers le monde est d’attirer et de retenir les talents, de développer les compétences et les capacités pour faire grandir les personnes à travers les générations. Il est utile de créer un environnement dans lequel chacun a envie de contribuer, de participer et d’exprimer de manière créative ses idées et ses compétences. C’est sans aucun doute un atout majeur et déterminant qui a un impact direct sur la performance de l’entreprise.
Le résultat : garantir une discipline financière forte au cœur de la stratégie, en créant de la valeur durable pour les actionnaires et toutes les parties prenantes. Les investissements dans la digitalisation, l’automatisation, la gestion de données, la R&D et les outils d’analyse nous permettront de travailler plus intelligemment et d’améliorer notre performance financière globale.
Lorsque vous traversez Cascavelle ou Yemen, que ressentez-vous en voyant l’impact concret des projets de Medine ?
Je ressens avant tout de la fierté. Cela montre que notre travail progresse et que nous avançons dans la bonne direction, tout en préservant et valorisant la biodiversité de nos terres. Mais cela me rappelle aussi qu’il y a encore beaucoup à faire pour continuer à créer de la valeur et améliorer la vie des communautés.
Êtes-vous quelqu’un qui sépare strictement vie professionnelle et vie personnelle, ou les deux se mélangent parfois ?
Je crois qu’il est difficile de « séparer » qui nous sommes. J’ai plutôt tendance à penser que nous portons différents chapeaux selon la situation et le contexte. L’intelligence professionnelle et émotionnelle consiste maintenant à savoir lequel porter, à quel moment.
Je prends le temps d’analyser et de comprendre où se situent les personnes dans un contexte donné et ce dont elles ont besoin pour avancer positivement, pour progresser. Et je puise alors à la fois dans mes ressources professionnelles et personnelles pour les aider et faire avancer les choses.
Finalement, il s’agit de faire ressortir la meilleure version de mes équipes — et de moi-même — au service de Medine.
Quel est votre rituel du matin — celui qui conditionne toute votre journée ?
Je suis, comme on dit en anglais, un early bird ! Je suis vraiment une personne du matin. Je me réveille à 5 h 15 et le meilleur moment, c’est quand j’arrive à aller faire une marche énergisante d’environ 40 minutes, suivie de 15 minutes de réflexion et d’écriture. J’aime arriver tôt au bureau, en général avant 7 heures, pour profiter d’un moment de calme et préparer ma journée.
Quel conseil donneriez-vous aux jeunes Mauriciennes qui rêvent d’occuper un poste comme le vôtre un jour ?
Go for it – if I can everyone can!
Croyez en vous, osez, apprenez, travaillez dur… et surtout, ne laissez rien vous arrêter ! Être une femme ce n’est pas un frein, c’est une force. Alors, foncez, saisissez vos opportunités et montrez ce dont vous êtes capables ! »
Quand vous pensez à l’avenir de l’Ouest, quelle vision vous guide le plus : innovation, nature, ou communauté ?
En réalité, c’est les trois à la fois. La richesse de Medine, c’est justement sa diversité : l’innovation, pour continuer à créer de nouvelles opportunités et repenser nos manières de développer le territoire et aussi développer de nouvelles techniques d’agriculture ; la nature, qui nous entoure et qu’il faut préserver, tout en valorisant de manière responsable nos terres et notre biodiversité ; et la communauté, car notre impact dans l’Ouest se mesure aussi à la manière dont nous contribuons à la vie des habitants, à leur bien-être et à leur épanouissement. Pour moi, ces trois dimensions sont indissociables : c’est en les combinant que nous pouvons bâtir un avenir durable, équilibré et porteur de valeur pour tous.
Si vous aviez 24 heures complètement libres, sans agenda ni réunions, que feriez-vous ?
Il est essentiel de prendre du temps pour soi et de savoir se déconnecter de temps en temps. Pour me ressourcer, j’aime lire, cuisiner, méditer, me promener ou simplement profiter de moments calmes pour réfléchir et recharger mes batteries.
Et enfin : quel est le rêve, un peu fou ou intime, que vous n’avez pas encore révélé publiquement ?
J’ai toujours rêvé de parcourir une partie du Camino de Santiago.