Hausse des signalements d’opérations suspectes - Fraudes à l’IA : une menace croissante pour la stabilité financière
Par
Fabrice Laretif
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Fabrice Laretif
Sur les réseaux sociaux, des vidéos générées par intelligence artificielle mettent en scène des personnalités connues pour appâter des investisseurs. Un phénomène qui prospère sur fond de vide réglementaire et d’une hausse significative des signalements d’opérations suspectes, dont le blanchiment d’argent reste la première menace.
Il suffit d’un visage familier, d’une voix à peine déformée et d’un discours calibré sur la promesse de gains rapides. Depuis plusieurs mois, des vidéos générées par intelligence artificielle (IA) circulent sur les réseaux sociaux, mettant en scène des chefs d’entreprise, des politiciens ou des journalistes locaux pour vanter des placements financiers présentés comme miraculeux. Derrière ces productions au réalisme troublant se cachent des arnaques sophistiquées, dont l’ampleur commence à inquiéter sérieusement les autorités de l’île.
Les chiffres publiés par la Financial Intelligence Unit dans son rapport AML-CFT Insights donnent la mesure du phénomène. Entre janvier et décembre 2025, 3 798 déclarations d’opérations suspectes ont été enregistrées, un total en progression notable par rapport à 2024. Le blanchiment d’argent demeure la menace dominante, avec 1 711 déclarations, soit près de la moitié du total. La fraude, avec 547 cas recensés, concentre quant à elle la valeur de transactions la plus élevée : Rs 5 380 milliards, pour un volume relativement limité de 1 151 opérations. L’arithmétique est brutale : les montants en jeu sont considérables, les victimes potentielles exposées à des pertes massives.
Ce qui distingue ces arnaques de la fraude ordinaire, c’est leur architecture psychologique. En détournant l’image de personnalités politiques, leurs auteurs ne vendent pas seulement un produit financier douteux ; ils vendent une caution. « Lorsque l’image de personnalités politiques est utilisée, l’idée est de faire croire à une forme d’approbation de l’État », analyse Naushad Khadun, spécialiste du secteur financier. Le mécanisme est redoutable : la victime potentielle, rassurée par ce qu’elle croit être un signe de légitimité institutionnelle, baisse sa garde.
Pire encore, cette confusion entretient une illusion de filet de sécurité. « Ceux qui risquent de se faire arnaquer auront tendance à se dire que si les choses ne se passent pas comme prévu, l’État va probablement intervenir. Ce n’est pas le cas », prévient Naushad Khadun. La qualité de production de ces vidéos – bien supérieure à celle des appels frauduleux classiques – amplifie l’effet de crédibilité. Et certains contenus, même signalés par des utilisateurs vigilants, continuent d’apparaître sur les plateformes, révélant les limites criantes des mécanismes actuels de modération.
Derrière l’apparente improvisation de ces contenus se cache en réalité une mécanique froide et méthodique. Aamish Beedassy, spécialiste en protection des données chez ONS FinServ, insiste sur un point souvent négligé : les auteurs de ces fraudes ne ratissent pas large. Ils ciblent. Grâce à des techniques de profilage sophistiquées, ils identifient avec précision les publics les plus susceptibles de mordre à l’hameçon : personnes âgées, individus peu familiarisés avec les mécanismes financiers, ou simplement tentés par la promesse de rendements rapides. Ce ciblage chirurgical explique en partie l’efficacité redoutable de ces arnaques : le message arrive au bon endroit, au bon moment, habillé du bon visage.
Le phénomène est loin d’être une singularité mauricienne. Aamish Beedassy rappelle qu’en Inde, des technologies similaires ont été mobilisées à des fins de déstabilisation politique, illustrant la polyvalence malveillante de ces outils. Partout, l’anonymat offert par les plateformes numériques – comptes fictifs, fausses identités – rend les poursuites judiciaires particulièrement ardues et contribue à la persistance de ces activités illicites.
Le problème est d’autant plus aigu que les outils utilisés pour fabriquer ces contenus sont, pour beaucoup, accessibles gratuitement en ligne. Cette démocratisation de l’IA générative a pris de vitesse les régulateurs. À Maurice, le cadre légal existant, notamment le Data Protection Act de 2017, n’a pas été conçu pour appréhender les usages malveillants de l’IA. Beedassy est catégorique : l’île accuse un retard réglementaire préoccupant, et une révision du cadre légal s’impose, en s’inspirant des pratiques observées à l’étranger.
Face à cette menace évolutive, la Banque de Maurice a intensifié ses campagnes de sensibilisation sur les investissements à risque. Le Financial Services Fund, alimenté par les frais acquittés par les entités licenciées, est censé jouer un rôle de bouclier en renforçant la culture financière de la population. Mais pour Naushad Khadun, ces efforts restent insuffisants si les approches ne s’adaptent pas en temps réel à l’évolution des crimes financiers. La prévention, dit-il, exige une communication continue, capable de suivre le rythme d’une criminalité en mutation permanente.
L’avocat Siv Potayya, du cabinet Wortels Lexus, plaide pour une réponse de long terme : intégrer la compréhension des risques financiers et numériques dès l’école. « Le cadre légal existe », reconnaît-il, « mais la compréhension des risques doit être renforcée au sein de la population ».
Un constat lucide, qui dit ce que les chiffres de la FIU confirment : à Maurice, la bataille contre la fraude à l’IA ne fait que commencer.
Siv Potayya explique que les crimes financiers comprennent notamment les infractions liées à la corruption, au blanchiment d’argent, à la fraude et au financement du trafic de stupéfiants, entre autres. Les sanctions vont dépendre de la gravité de l’offense.
Les recommandations de la FSC
Il est vivement recommandé aux consommateurs de services et de produits financiers :
Une vidéo falsifiée circulant sur les réseaux sociaux a été signalée par le groupe IBL, qui appelle le public à la vigilance. Dans un communiqué, le groupe indique que ce contenu met en scène de manière trompeuse son Group CEO, Arnaud Lagesse, dans une séquence générée par intelligence artificielle. IBL précise qu’il s’agit d’un montage visant à induire le public en erreur et invite les internautes à ne pas relayer la vidéo. Le groupe recommande par ailleurs de vérifier toute information via ses canaux officiels ou des médias reconnus. L’affaire a été signalée aiMauritius Cybercrime Online Reporting System afin que des investigations soient menées et que des mesures soient prises. « IBL rappelle son engagement en faveur de la transparence et de l’intégrité. Le groupe remercie le public pour sa vigilance face à ce type de désinformation, qui continue de circuler en ligne », indique le communiqué. Les autorités examinent également l’origine de la vidéo ainsi que ses modalités de diffusion.
Dawood Rawat a également réagi à la circulation de fausses informations diffusées en ligne sous son identité. Dans un communiqué, il indique avoir pris connaissance de contenus mensongers, présentés comme des articles ou des interviews, sans aucun fondement. Il précise n’avoir aucun lien avec des propositions d’investissement ou des offres financières associées à ces publications.
Il déplore l’utilisation de son nom et de son image pour créer de la confusion, générer des clics ou inciter à des pratiques frauduleuses. Cette situation, selon lui, affecte également les personnes qui relaient ces contenus sans en vérifier l’authenticité. Face à cette désinformation, il appelle le public à faire preuve de vigilance et à vérifier les sources avant tout partage.
La Financial Services Commission (FSC) alerte sur un article de désinformation attribué à une presse locale, utilisant les noms du président mauricien et du Premier ministre indien pour promouvoir xQuanture. Cette plateforme n’est ni agréée ni réglementée, malgré des affirmations trompeuses la présentant comme un projet officiel entre Maurice et l’Inde.