Guerre au Moyen-Orient : Maurice face au choc de sa dépendance alimentaire
Par
Fabrice Laretif, Leena Gooraya-Poligadoo
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Fabrice Laretif, Leena Gooraya-Poligadoo
Les tensions au Moyen-Orient ravivent les inquiétudes sur l'approvisionnement alimentaire de Maurice. Cette situation remet au premier plan la dépendance aux importations et l'urgence de stratégies locales adaptées.
Depuis plusieurs années, la sécurité alimentaire s’impose comme un enjeu central à Maurice. Les gouvernements successifs, les opérateurs économiques et les acteurs agricoles évoquent régulièrement la nécessité de réduire la dépendance du pays aux importations. Pourtant, les avancées concrètes restent limitées, et les chiffres témoignent d’une réalité persistante.
Patrick Lagesse, président de la Chambre d’Agriculture de l’Île Maurice et Managing Director du pôle agriculture de Medine, rappelle que cette dépendance s’explique en partie par des contraintes structurelles. « On évoque souvent les Rs 70 milliards d’importations alimentaires du pays, mais il faut comprendre que beaucoup de ces produits ne peuvent tout simplement pas être produits localement, comme le riz, la farine ou certaines huiles », précise-t-il.
Selon lui, seule une fraction de ces importations - environ 10 % - pourrait être substituée par une production locale. Un constat qui met en lumière à la fois les limites du territoire et les marges de progression possibles. « Cela montre à la fois nos limites, mais aussi les possibilités pour développer davantage l’agriculture locale », poursuit-il.
Pour concrétiser ce potentiel, Patrick Lagesse insiste sur la nécessité d’un engagement collectif. « La sécurité alimentaire ne peut pas reposer uniquement sur le gouvernement. Les producteurs, entreprises et consommateurs doivent chacun apporter leur contribution », affirme-t-il, évoquant un besoin de mobilisation nationale.
Cette question de structuration du secteur est également soulevée par Bruno Dubarry, président de l’Association Terres d’Agroécologie. Il estime que le pays souffre d’un manque de définition claire de la sécurité alimentaire. « Elle n’a pas été définie et opérationnalisée en termes de ratio entre import et production locale », fait-il ressortir.
Pour y remédier, il préconise la mise en place d’indicateurs précis permettant de mesurer les seuils d’insécurité et de sécurité alimentaire. Ces outils devraient, selon lui, servir de base à l’élaboration d’objectifs opérationnels, adaptés aux différentes catégories d’aliments et aux enjeux nutritionnels. Il souligne également l’importance de diversifier les sources d’importation afin de limiter les risques liés aux fluctuations des prix, aux contraintes logistiques ou encore au stockage.
Au-delà des indicateurs, Bruno Dubarry pose la question des choix de production nationale. Faut-il laisser le marché et les habitudes de consommation dicter l’offre locale, ou orienter partiellement la production vers des cultures plus adaptées au climat mauricien ? Il évoque notamment le développement de variétés de fruits et légumes subtropicaux. Cela pourrait contribuer à réduire le déficit de la balance commerciale et limiter les dépenses publiques liées aux intrants agricoles pour des cultures peu adaptées.
De son côté, Julien Audibert, vice-président de l’Association des meuniers de Maurice et Managing Director des Moulins de la Concorde, met en avant l’évolution récente des importations alimentaires. Celles-ci sont passées de Rs 57,89 milliards en 2024 à Rs 61,5 milliards en 2025, soit une hausse de 6,2 % en un an. « Ce chiffre, à lui seul, en dit beaucoup sur notre niveau de dépendance », souligne-t-il.
Malgré ce constat, il rappelle que les acteurs locaux ont démontré leur capacité d’adaptation, notamment durant la pandémie de Covid-19. Il indique : « Les producteurs locaux ont toujours répondu présents pour le pays, même dans les moments les plus difficiles ». Il évoque des conditions de travail contraintes, marquées par des zones rouges, des équipes réduites et des difficultés logistiques, mais qui n’ont pas empêché la continuité de l’approvisionnement.
« Chez LMLC, nous avons continué à produire de la farine sans interruption. C’est un engagement envers la sécurité alimentaire du pays qui va bien au-delà de la simple logique commerciale », ajoute-t-il, mettant en avant la résilience du secteur.
Dans ce contexte, Julien Audibert estime qu’il est nécessaire de renforcer les stratégies d’« import-substitution » et de soutenir l’industrie agroalimentaire locale. Certaines initiatives illustrent déjà ce potentiel, comme la production de céréales à base de manioc par l’entreprise Maniodix. « Cela montre concrètement ce que nous sommes capables de faire quand on nous en donne les moyens », souligne-t-il.
Toutefois, il appelle à une approche pragmatique. « Atteindre une autosuffisance alimentaire à 100 % n’est pas possible vu la taille exigüe de notre territoire, mais nous pouvons et devons tendre vers le maximum d’autosuffisance », affirme-t-il. Un objectif qui, selon lui, implique des transformations profondes du modèle agricole, des investissements conséquents et une vision à long terme.
Les gouvernements successifs, les opérateurs économiques et les acteurs agricoles évoquent régulièrement la nécessité de réduire la dépendance du pays aux importations.»
Julien Audibert insiste également sur le rôle central de l’industrie agroalimentaire, souvent perçue comme complémentaire à l’agriculture primaire. « Elle transforme ce que nous produisons, permet de conserver la nourriture plus longtemps et de répondre aux besoins de la population », explique-t-il. Ce secteur contribue ainsi à réduire progressivement la dépendance aux importations, tout en créant de la valeur ajoutée locale.
Dans cette optique, il appelle à renforcer l’écosystème existant, en soutenant l’innovation, en encourageant la transformation locale et en accompagnant les initiatives orientées vers l’import-substitution. « C’est ainsi, pas à pas, que nous bâtirons une résilience alimentaire pour Maurice », conclut-il.
Entre contraintes structurelles, nécessité de planification stratégique et mobilisation collective, la sécurité alimentaire à Maurice apparaît comme un chantier complexe. Si les marges de progression existent, leur concrétisation dépendra de choix politiques, économiques et sociétaux à inscrire dans la durée.
Dans un contexte international marqué par des tensions géopolitiques au Moyen-Orient, la question de la vulnérabilité du modèle alimentaire mauricien refait surface. Dépendant largement des importations pour nourrir sa population, le pays se retrouve exposé aux perturbations des chaînes d’approvisionnement mondiales, avec des répercussions potentielles sur les prix et la disponibilité des produits.
Pour Patrick Lagesse, cette fragilité n’est pas nouvelle, mais elle se trouve accentuée par les crises internationales. « Quand il y a des tensions internationales ou des retards dans les chaînes d’approvisionnement, cela peut rapidement faire augmenter les prix et réduire la disponibilité de certains produits », explique-t-il.
Dans ce contexte, il insiste sur la nécessité de renforcer la production locale afin d’amortir les chocs externes. À l’échelle de son groupe, des initiatives ont été mises en place pour maintenir certaines cultures stratégiques. « À Medine, nous avons décidé de continuer à produire des pommes de terre, des oignons et d’autres cultures. L’objectif est de contribuer, à notre échelle, à la sécurité alimentaire du pays », indique-t-il.
De son côté, Bruno Dubarry met en avant des facteurs structurels qui accentuent cette vulnérabilité. Selon lui, les réserves limitées en devises étrangères et les capacités de stockage restreintes pour les denrées alimentaires exposent fortement Maurice aux risques géopolitiques.
Il souligne également que certaines chaînes d’approvisionnement, moins dépendantes des zones en conflit, peuvent temporairement être épargnées, mais restent vulnérables à d’autres crises régionales. « La vulnérabilité est intrinsèque à notre insularité », affirme-t-il, tout en rappelant qu’elle n’est pas sans solution.
Parmi les pistes envisagées, Bruno Dubarry évoque la nécessité d’accroître les investissements agroalimentaires dans la région sud-ouest de l’océan Indien. Une telle stratégie permettrait, selon lui, de disposer d’alternatives d’approvisionnement à distance réduite. Elle permettrait aussi de développer des capacités de stockage avancées, notamment via des réserves mauriciennes situées sur des territoires voisins.
Julien Audibert, pour sa part, estime que la situation actuelle impose une accélération des efforts engagés. « Nous devons consolider notre production et notre transformation locales. Ce n’est plus une option, c’est une nécessité », affirme-t-il.
Il souligne que les tensions au Moyen-Orient rappellent la dépendance de Maurice aux flux commerciaux internationaux.
En cas de prolongation des conflits, les risques sont multiples : retards logistiques, hausse des coûts de transport et fluctuations des prix des matières premières. « Ce sont des risques réels, pas des scénarios hypothétiques », insiste-t-il.
Le dirigeant rappelle également une réalité souvent méconnue : l’industrie agroalimentaire locale, bien qu’ancrée sur le territoire, dépend en partie de matières premières importées. Dans ce contexte, l’accès aux devises devient un enjeu central pour assurer la continuité des activités. « Sans cela, c’est la continuité même de notre production qui est en jeu, et derrière elle, la stabilité de l’offre sur le marché local », explique-t-il.
Face à ces défis, Julien Audibert plaide pour une approche équilibrée. Il s’agit, selon lui, d’avancer simultanément sur deux axes : développer davantage de filières locales pour réduire les dépendances, tout en garantissant des conditions d’approvisionnement stables pour les opérateurs du secteur.
Dans un environnement international incertain, la vigilance reste donc de mise. « Nous restons en mode vigilance », conclut-il, soulignant que la résilience alimentaire du pays dépendra de sa capacité à anticiper et à s’adapter aux chocs extérieurs.
Patrick Lagesse : « Il faut revoir nos habitudes alimentaires. À Maurice, on consomme beaucoup de pommes de terre, mais nous avons d’autres produits locaux comme la patate douce, le manioc ou l’arouille, qui sont adaptés aux conditions du pays et qui pourraient être consommés davantage. Réduire notre dépendance aux importations passe par ce type d’adaptation.
De plus, ceux qui le peuvent pourraient cultiver dans leurs jardins. Les ‘backyard gardens’ peuvent sembler modestes, mais si plus de familles le font, cela renforce la résilience alimentaire du pays. La sécurité alimentaire est un défi collectif. Ce n’est pas seulement l’affaire du gouvernement : chacun peut apporter sa contribution ».
Bruno Dubarry : « Il faut un État directeur, la décision ne peut revenir aux opérateurs économiques, c’est un sujet de sécurité nationale. Leur rôle est tout indiqué et un certain nombre d’entre eux le remplisse avec une grande exigence de qualité et de fidélité aux intérêts du pays. Cela ne remplacera pas la direction qui doit être revue au niveau de l’État.
Une nouvelle génération de partenariat public-privé doit voir le jour pour faire face à ses nouveaux défis. C’est toute la chaîne de décision et d’investissement public et privé qui doit être impliquée pour relever le challenge de la sécurité alimentaire et nutritionnelle ».
Julien Audibert : « Je pense qu’il nous faut des leviers opérationnels. À court terme, privilégier et sceller des partenariats durables dans le temps avec des acteurs fiables au niveau international comme régional sont indispensables. Assurer également des infrastructures de stockage suffisantes pour tenir en cas de crise prolongée. À moyen terme, revoyons notre approche de la formation technique et professionnelle.
On ne peut pas bâtir une industrie agroalimentaire solide avec une main-d’œuvre peu qualifiée. Arrêtons d’opérer en silo et pensons filière. Producteurs, agriculteurs, éleveurs, pêcheurs…doivent travailler avec les transformateurs et les distributeurs. Il faut une volonté collective de parvenir à cette sécurité alimentaire. L’AMM et le Made in Moris réclament toujours la création d’un observatoire de l’achat local. Sans données fiables, on avance à l’aveugle.
Dans un esprit de solidarité nationale, il serait temps de créer une banque alimentaire pour structurer la lutte contre le gaspillage et attaquer l’insécurité alimentaire qui est, pour beaucoup de familles mauriciennes, une réalité quotidienne et pas seulement une crise passagère ».
Au-delà des engagements politiques, la transition vers une plus grande autonomie alimentaire à Maurice repose sur la mise en œuvre de mécanismes concrets, capables de transformer durablement le modèle existant. Pour les acteurs du secteur, cette évolution nécessite à la fois une meilleure organisation territoriale et des mesures économiques ciblées.
Bruno Dubarry met en avant l’importance d’une approche territoriale. Selon lui, il s’agit de repenser l’équilibre entre centralisation et décentralisation afin de renforcer la résilience des communautés locales tout en structurant un tissu productif national. « Il faut savoir là où s’arrête la centralisation et où la décentralisation des solutions commence », explique-t-il.
Cette approche implique de développer des capacités physiques et logistiques adaptées aux spécificités de chaque région, tout en favorisant une spécialisation des territoires. « Tous les territoires de Maurice n’ont pas vocation à produire la même chose », souligne-t-il, plaidant pour une complémentarité mieux planifiée entre les différentes zones de production.
Parmi les leviers envisagés, Bruno Dubarry propose de fixer des objectifs permettant d’assurer des niveaux minimaux de production locale pour chaque territoire. Il évoque également la possibilité de réserver certains marchés publics, notamment pour les cantines scolaires, les hôpitaux ou les administrations, à des filières locales structurées et certifiées. Une telle orientation pourrait, selon lui, soutenir l’émergence de nouvelles filières, en particulier dans le domaine de l’agroécologie.
De son côté, Julien Audibert insiste sur la nécessité de mesures opérationnelles. Il identifie trois leviers prioritaires pour accélérer la transition. Le premier consiste à soutenir les filières locales stratégiques, en orientant les politiques agricoles vers des productions capables de remplacer certaines importations et d’alimenter l’industrie agroalimentaire.
Le deuxième levier repose sur l’innovation et l’import-substitution. Julien Audibert plaide pour la mise en place d’incitations fiscales, de programmes de recherche et développement, ainsi que d’un accompagnement concret pour les entreprises qui investissent dans la valorisation des ressources locales.
Enfin, il souligne l’importance de partenariats solides entre l’État et le secteur privé. Des partenariats opérationnels sont nécessaires pour moderniser les chaînes d’approvisionnement, assurer l’accès aux matières premières et faciliter l’approvisionnement en devises, tout en soutenant les investissements dans la transformation locale.