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Govindah Chiapiel : «Maurice dispose d’atouts uniques pour développer l’économie numérique»

Par Leena Gooraya-Poligadoo
Publié le: 30 May 2026 à 15:00
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Govindah Chinapiel

À l’approche du Budget 2026/2027, Govindah Chinapiel, CEO de Valdus, plaide pour une transformation du marché du travail mauricien. Entre modernisation des secteurs traditionnels, montée en compétences, soutien accru aux PME et adaptation aux défis de l’automatisation, il livre sa vision des priorités pour créer des emplois durables à Maurice.

Quels secteurs devraient être prioritaires dans le prochain Budget afin de créer le plus d’emplois durables ?
Les emplois durables ne naissent pas de secteurs choisis arbitrairement. Ils émergent de l’intersection entre les avantages compétitifs d’un pays, les tendances mondiales et la capacité réelle de sa main-d’œuvre. À Maurice, je distingue trois priorités. Premièrement, les services financiers et la fintech. Maurice est déjà positionné comme une plateforme financière pour l’Afrique. Il faut renforcer ce positionnement en créant davantage d’emplois à haute valeur ajoutée : compliance officers, analystes de risques ou encore spécialistes en gestion de patrimoine. Deuxièmement, l’économie des soins (care economy), encore largement sous-estimée. Avec le vieillissement de la population, les besoins en santé, en accompagnement des personnes âgées et en éducation de la petite enfance vont fortement augmenter. Ce sont des emplois non délocalisables, essentiels au tissu social. Troisièmement, les industries créatives et l’économie numérique. Non pas pour copier Singapour ou Dubaï, mais parce que Maurice dispose d’atouts uniques : une diaspora qualifiée, un véritable multilinguisme et une capacité à servir simultanément des marchés francophones, anglophones et créolophones.

Faut-il privilégier les industries traditionnelles ou les secteurs émergents pour réduire le chômage ?
C’est une fausse opposition. La question elle-même reflète une approche budgétaire trop simpliste. Le tourisme et la construction emploient déjà une part importante de la population. Les abandonner serait une erreur sociale et économique. Mais les maintenir inchangés serait tout aussi risqué.

La vraie question est celle de la transformation : comment intégrer les technologies émergentes dans les secteurs traditionnels ?
Un hôtel qui utilise l’intelligence artificielle pour la personnalisation de l’expérience client, l’analyse RH et la gestion énergétique crée des emplois plus qualifiés. Un chantier intégrant le BIM et des matériaux durables devient une industrie modernisée. Le Budget doit financer cette transformation, et non choisir des gagnants.

Quelles politiques actives de l’emploi sont les plus efficaces pour intégrer les jeunes au marché du travail ?
Les politiques actuelles souffrent d’un défaut majeur : elles sont pensées pour les jeunes, mais rarement avec les employeurs. Trois leviers sont essentiels. D’abord, les stages rémunérés en entreprise. Lorsqu’ils sont bien encadrés, ils offrent un meilleur retour que la formation en salle. Ils doivent inclure un mentor, des objectifs clairs et une évaluation finale. Ensuite, la formation duale, sur le modèle allemand ou suisse, devrait être élargie. L’alternance entre entreprise et centre de formation permet une insertion beaucoup plus efficace. Enfin, il faut soutenir l’entrée dans le premier emploi.

Une subvention ciblée sur les six à douze premiers mois, conditionnée à une embauche durable, permettrait de réduire le risque pour les PME.

Comment le Budget 2026/27 pourrait-il mieux soutenir les PME, principal moteur de création d’emplois ?
Les PME veulent recruter, mais manquent souvent de capacités en ressources humaines. Cela entraîne des recrutements inefficaces et un turnover élevé. Le Budget peut intervenir sur trois axes. Premièrement, offrir un crédit d’impôt pour l’externalisation des fonctions RH afin de rendre ces services accessibles aux petites structures. Deuxièmement, mettre en place un fonds de formation spécifique aux PME, distinct des mécanismes actuels jugés trop lourds administrativement. Enfin, simplifier le cadre réglementaire du travail, car l’incertitude juridique freine l’embauche.

Faut-il réorienter les dépenses vers la formation plutôt que vers les allocations de chômage ?
Oui, mais sans opposer les deux. Les allocations de chômage sont nécessaires. Le problème survient lorsqu’elles deviennent passives. Elles devraient être liées à un parcours actif : formation, recherche d’emploi structurée ou reconversion professionnelle. L’approche la plus efficace combine allocation de subsistance, formation obligatoire et accompagnement individualisé. C’est plus coûteux à court terme, mais nettement plus efficace à long terme.

Quels sont les principaux décalages entre les compétences disponibles et les besoins des employeurs, et comment les combler ?
Trois écarts majeurs se dégagent. D’abord, les compétences comportementales : pensée critique, communication et gestion des conflits restent insuffisamment développées. Ensuite, les compétences numériques intermédiaires, notamment la maîtrise des outils de données et d’automatisation dans des fonctions non techniques. Enfin, les compétences linguistiques professionnelles, c’est-à-dire la capacité à travailler efficacement en français et en anglais dans un contexte professionnel. Une cartographie annuelle des compétences, coconstruite avec les employeurs, serait indispensable.

La digitalisation et l’automatisation sont-elles créatrices ou destructrices d’emplois ?
Les deux, simultanément. À court terme, certains emplois répétitifs disparaîtront, notamment dans les services administratifs et les centres d’appels. À moyen terme, de nouveaux métiers apparaîtront, mais ils ne seront pas accessibles aux mêmes profils sans reconversion. Le véritable enjeu réside donc dans la gestion de cette transition. Il faut anticiper les métiers en déclin et organiser les reconversions en amont.

Faut-il prévoir des incitations fiscales pour les entreprises recrutant des jeunes diplômés ou des chômeurs de longue durée ?
Oui, mais elles doivent être intelligemment conçues. Elles devraient être conditionnées à la création nette d’emplois, limitées dans le temps et différenciées selon les profils recrutés. Surtout, elles doivent être accompagnées d’une formation structurée. Sans cela, elles risquent de devenir de simples effets d’aubaine.

Comment améliorer l’efficacité des programmes publics de formation ?
Le problème fondamental des programmes publics de formation à Maurice est qu’aujourd’hui, on mesure davantage les volumes de formation que les résultats en matière d’emploi. Il faut introduire un financement conditionné au placement, une co-construction des programmes avec les employeurs et un système public de suivi des performances des organismes de formation.

Quel équilibre faut-il trouver entre attractivité pour les investisseurs étrangers et protection de l’emploi local ?
Maurice a besoin des investissements étrangers. Ils sont essentiels à la croissance. Mais la protection de l’emploi local n’est pas opposée à l’attractivité ; elle en est même une condition à long terme. L’enjeu est donc de conditionner les incitations à des engagements concrets : formation, transfert de compétences et recrutement local. Le permis de travail doit être repensé comme un outil de transfert de compétences, et non uniquement comme un mécanisme de restriction.

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