Ginny et Pascal pris à l’hameçon de la passion

Par Le Dimanche /L' Hebdo
Publié le: 8 février 2026 à 17:00
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ginny
Le couple Leonard devant sa maison à Albion, point d’ancrage de son aventure. Kayak chargé, mission accomplie pour Pascal Leonard. Pascal et Ginny Leonard devant le Colisée, souvenirs de leur vie italienne.

Un scroll sur Facebook, une passion pour la mer et un pari un peu fou. Entre Milan et Albion, Ginny et Pascal ont transformé un amour né à distance en une aventure entrepreneuriale salée, portée par la pêche, la famille et l’appel du large.

Derrière chaque grand rêve, il y a parfois une femme déterminée. Tout a commencé par un scroll innocent sur Facebook. Octobre 2015. Ginny vit à Milan depuis 15 ans. Elle tombe sur les vidéos d’un Mauricien qui filme ses sorties en paddle et ses sessions de pêche au Morne. Quelque chose dans ces images – la liberté, l’océan, la nostalgie de l’île peut-être – la touche. Elle envoie une demande d’ami. Les premiers messages s’échangent. Un crush discret, comme une vague timide, commence à prendre forme.

Huit ans plus tard, cette femme qui n’a jamais pêché de sa vie tient un magasin de pêche à Albion. Zone Pêche, ouvert le 30 avril 2023, est devenu en trois ans une référence. Une performance remarquable pour quelqu’un qui, au départ, avait traité son mari de fou. Pour comprendre comment Ginny en est arrivée là, il faut d’abord comprendre Pascal Leonard.

Pascal, 36 ans aujourd’hui, n’a jamais largué les amarres avec la pêche. Cette passion lui vient de son grand-père, qui l’emmenait à Canot, Albion, dès l’an 2000. Une pêche artisanale et traditionnelle, en pirogue, à la ligne et à l’hameçon, appelés tissone. Élevé à Quatre-Bornes, loin du littoral, l’aîné de la famille – il a une petite sœur – sent pourtant profondément l’appel de l’océan. Son père, originaire de Tamarin, nourrit lui aussi cet amour.

Pendant les vacances scolaires, pas de jeux vidéo ni d’écrans : la pêche était un plaisir, une aventure, une liberté. Ce n’est pas sur les bancs de l’école que Pascal, élève au Collège Victoria à Rose-Hill jusqu’en Lower VI, se révèle vraiment. C’est au bord de l’eau. Après la mort de son grand-père, la pirogue familiale est vendue. Pascal économise et s’offre son propre kayak. Un tournant décisif.

Mais avant de se consacrer pleinement à la pêche, il est sportif de haut niveau. Joueur de handball, pivot pour l’équipe du Curepipe Starlight, il intègre la sélection mauricienne. Il participe à plusieurs championnats d’Afrique – à Maurice, au Congo, au Kenya et en Éthiopie – et décroche même des titres. Mais le sport peine à évoluer à Maurice. Pascal choisit alors de revenir à son premier amour : la pêche en kayak.

L’appel du large

En 2016, il remporte à deux reprises la Mautiyak Kayak Fishing Competition, dans la catégorie Longest Fish, avec un poisson mesurant 1m20. Pour lui, cependant, la performance ne doit jamais prendre le pas sur la sécurité. « Ne pensez pas que parce que vous voyez des vidéos sur TikTok, vous pouvez faire pareil. La météo compte pour 80 % dans la pêche », prévient-il.

Il se souvient notamment d’un requin passant sous son kayak en pleine mer. « L’expérience t’apprend à ne pas paniquer. Le requin a peur de toi comme toi tu as peur de lui. » Le plus gros poisson de Pascal ? Une vieille de 38 lbs en kayak, et un thon de 116 lbs en pirogue.

C’est cet homme-là que Ginny découvre à travers ses vidéos en 2015. Le hasard – ou peut-être les marées du destin – lui offre une excuse pour rentrer : elle doit renouveler son passeport. Ils se donnent rendez-vous à Cascavelle, autour d’un café. Ce n’est pas le coup de foudre. Pascal est un esprit libre. À cette époque, la mer, la pêche et les activités nautiques passent avant tout. L’amour attend encore son tour.

Ils se quittent, puis se retrouvent à distance, au fil des messages, fin 2015 et courant 2016. En décembre 2016, Pascal remporte une compétition nationale de kayak et prend une décision : il veut quelque chose de sérieux avec Ginny. Son message est clair, comme une promesse lancée au large : « Ne me coupe pas les ailes. Si tu m’aimes, laisse-moi pêcher. » Ginny accepte alors d’entrer dans son monde : un monde salé, libre, bercé par les vagues.

En janvier 2017, Pascal accompagne Ginny en Italie. Elle lui trouve un emploi comme électricien. Là-bas, il est contraint de mettre sa passion entre parenthèses. Pour ce « zilwa », vivre loin de la mer est un choc. Sa seule bouée de sauvetage reste les émissions de pêche et de cuisine – notamment Mordu de la pêche – qu’ils regardent ensemble chaque jour, comme on entretient une flamme salée à distance.

D’Italie à Albion : le retour aux racines

Un été, lors d’une sortie en mer en Italie, le manque devient trop fort. Tandis que les Italiens profitent de la baignade, Pascal s’éloigne en paddle, attiré par l’horizon. De loin, Ginny le voit gesticuler. Les maîtres-nageurs s’affolent. Puis, soudain, Pascal se redresse, brandissant un mulet, attrapé à mains nues d’un coup de pagaie. À ceux qui lui demandent comment il a fait, il répond simplement, avec un sourire : « Je viens d’une île. Je suis Mauricien. »

En décembre 2017, ils se marient, scellant leur union comme on noue deux amarres, entre terre et mer. En octobre 2018, une nouvelle inattendue tombe. Si elle est heureuse, elle vient cependant quelque peu chambouler leurs plans : Ginny est enceinte. La petite, qui se prénommera Victoria, n’était pas prévue. Le couple rêvait encore de voyages, d’escapades de pêche en Thaïlande ou à Bali. Mais après trois semaines passées à Maurice, les médecins déconseillent tout déplacement. Ils restent.

En juin 2019, malgré l’envie de Ginny de repartir, Pascal la convainc d’élever leur enfant à Maurice. La grossesse se déroule chez la mère de Ginny, à Quatre-Bornes. Pascal travaille au sein du corps diplomatique comme Maintenance Officer, afin d’assurer le quotidien de sa famille, tandis que Ginny reste à la maison, apprenant doucement à devenir maman.
En 2020, ils investissent leurs économies dans un terrain à Albion. La maison sort de terre en 2021, à quelques pas de la mer. C’est là que tout change pour Ginny. Chaque soir, au rythme des vagues, elle comprend ce qu’elle avait laissé derrière elle en Italie. Elle retombe amoureuse de son île. Et de cet univers qui fait vibrer Pascal.

Lorsque Victoria entre à l’école maternelle en 2022, Ginny souhaite travailler. Pascal lui reparle alors de son rêve : ouvrir un magasin de pêche à Albion. Elle le traite de fou. Elle n’a aucune formation, aucun diplôme dans ce domaine. Elle ne pêche pas. Elle a peur.

Zone Pêche : un défi de famille

Mais pour assurer l’avenir de leur fille, elle accepte le risque. Soutenus par le meilleur ami de Pascal, Patrice, et son cousin Stephano, ils se lancent. Zone Pêche ouvre le 30 avril 2023, grâce à leurs fonds personnels – Rs 400 000 – et un prêt bancaire, pour un investissement total dépassant le million de roupies.

Pascal prend deux semaines de congé pour lancer le magasin. Puis il retourne à son poste. Ginny se retrouve seule. Les premières semaines sont éprouvantes. Elle pleure. Le milieu est masculin. Certains la respectent, d’autres non. Un jour, une altercation avec un client dégénère. Elle pense tout arrêter.

Mais elle tient. Pour Pascal. Pour Victoria. Pour sa famille. Le succès est lent, mais il viendra. En trois ans, aucun client n’a retourné un produit pour mauvais conseil. « L’amour m’a convertie en passionnée de pêche », sourit Ginny.

Pascal ne se considère pas comme un vendeur. Ses vidéos – près de 40 000 abonnés sur TikTok et 15 000 sur Facebook – servent à éduquer, partager, transmettre. « Isi, nou koz zis lapes. » Le magasin propose des équipements modernes, importés, nourris de toute l’expérience accumulée au fil des années.

Pour Pascal, la pêche est une addiction saine. Un instinct. Une identité. Lui et son épouse partagent cette passion et transmettent aussi leur enthousiasme aux enfants de leurs clients. Gabriel, cinq ans, est leur petite mascotte, tandis que Kylian, dix ans, économise son argent de poche pour s’offrir le même équipement que Pascal.

Au-delà du travail et de la passion pour la pêche, il y a la responsabilité familiale. Victoria, aujourd’hui âgée de six ans et demi, participe aux vidéos de Pascal, choisit parfois la musique et connaît déjà les noms des poissons. Elle rêve même parfois de capturer un karang pour le dîner.

Le rêve du couple ? Faire évoluer Zone Pêche, élever leur projet à un niveau supérieur et faire de Maurice une destination incontournable pour les pêcheurs du monde entier. Car, comme le dit Pascal : « Sur dix Mauriciens, deux sont pêcheurs, huit sont passionnés. Nous sommes tous des zilwa. »

Shivam Dhushun Ramalingapillay

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