Ghanty Silk House : un siècle de mémoire familiale s’achève à Port-Louis
Par
Reshad Toorab
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Reshad Toorab
Après 128 ans passés à rythmer la vie de Port-Louis, l’enseigne historique Ghanty Silk House fermera définitivement ses portes fin juin. Retour sur un monument du patrimoine commercial mauricien.
À Port-Louis, certains magasins sont plus que de simples commerces. Ils font partie de l’identité même de la ville. Parmi eux figure Ghanty Silk House, une enseigne qui, pendant plus de 128 ans, a accompagné les grandes étapes de la vie de milliers de Mauriciens. À la fin de ce mois de juin, ce nom historique disparaîtra du paysage commercial de la capitale. Derrière les comptoirs et les rouleaux de tissus soigneusement alignés du magasin se cache une histoire qui se confond avec celle du commerce mauricien.
Lorsque Israr Ghanty évoque son parcours, c’est près d’un demi-siècle de souvenirs qui resurgissent. Aujourd’hui âgé de 68 ans, il a consacré l’essentiel de sa vie à l’entreprise familiale. À peine sorti de l’adolescence, il rejoint le commerce et apprend les rouages du métier. À cette époque, le secteur textile occupe une place centrale dans la consommation des ménages mauriciens. Les vêtements sont souvent confectionnés sur-mesure et le choix du tissu représente une étape importante.
Au fil des années, il voit défiler plusieurs générations de clients. Certains venaient enfants avec leurs parents avant de revenir, des décennies plus tard, accompagnés de leurs propres enfants et petits-enfants. Cette fidélité constitue aujourd’hui l’un des plus beaux héritages laissés par l’enseigne. « Nous avons vu grandir des familles entières. Beaucoup de nos clients nous connaissent depuis toujours. »
Pour Israr Ghanty, représentant de la troisième génération, cette longévité repose avant tout sur la confiance de la clientèle. « Notre plus grande richesse, ce sont les clients qui nous sont restés fidèles pendant plusieurs générations », souligne-t-il.
Pour comprendre l’importance de Ghanty Silk House, il faut remonter à une période où Port-Louis représentait le cœur battant du commerce mauricien. Avant l’avènement des centres commerciaux et des achats en ligne, les rues commerçantes de la capitale grouillaient d’activité.
La rue Desforges figurait parmi les artères les plus fréquentées pour le textile. Les vitrines rivalisaient d’élégance et les enseignes historiques jouissaient d’une réputation qui dépassait largement les frontières de la capitale. Dans ce contexte, Ghanty Silk House s’est progressivement imposé comme une référence.
Les tissus importés d’Europe, notamment du Royaume-Uni, séduisaient une clientèle à la recherche de qualité. Les étoffes destinées aux robes, costumes, uniformes scolaires ou tenues de cérémonie faisaient partie des produits les plus demandés. Chaque achat était souvent lié à un événement marquant : un mariage, une fête religieuse, une remise de diplôme ou encore la rentrée scolaire.
Comme de nombreuses entreprises familiales centenaires, Ghanty Silk House a dû traverser plusieurs périodes de bouleversements économiques. Les années de prospérité ont été suivies de changements profonds dans les habitudes de consommation. L’apparition du prêt-à-porter, l’expansion des grandes surfaces, puis la concurrence internationale ont progressivement modifié le marché du textile.
Parallèlement, les nouvelles générations ont adopté des comportements d’achat différents. Les commerçants de longue date observent également une évolution dans les relations humaines. Là où le contact personnel occupait autrefois une place essentielle, les échanges sont aujourd’hui souvent plus rapides et impersonnels.
L’histoire de Ghanty Silk House est aussi faite d’hommes et de femmes qui y ont consacré leur vie. Parmi eux figure Asraf Hosany. Entré dans le magasin à seulement 18 ans, il y a passé cinquante années de sa vie professionnelle. Au fil des décennies, des liens solides se sont tissés entre les membres du personnel et la famille Ghanty. Plusieurs employés ont effectué l’essentiel de leur carrière sous cette enseigne, contribuant à son développement et à sa réputation. Aujourd’hui, la fermeture du magasin marque également la fin d’une aventure humaine exceptionnelle.
Depuis l’annonce de la fermeture – qui intervient dans le cadre d’un projet immobilier qui transformera les lieux –, de nombreux clients effectuent un dernier passage dans le magasin. Certains viennent acheter une ultime pièce de tissu. D’autres franchissent simplement la porte afin de saluer les personnes qui les ont accueillis pendant des décennies. Les conversations s’éternisent parfois autour d’anecdotes familiales ou de souvenirs liés à un mariage, à une naissance ou à une fête célébrée grâce à un tissu acheté chez Ghanty. Cette vague d’émotions démontre à quel point le commerce occupe une place particulière dans la mémoire collective.
Pour Israr Ghanty, l’heure est venue de tourner la page. Après près de cinquante années passées derrière son comptoir, il préfère conserver les souvenirs d’une aventure riche en rencontres plutôt que de relancer l’activité ailleurs.
Lorsque les rideaux métalliques se fermeront définitivement à la fin du mois de juin, Port-Louis perdra l’une de ses enseignes les plus anciennes. Mais l’histoire de Ghanty Silk House ne disparaîtra pas pour autant. Pendant 128 ans, l’enseigne a accompagné les joies, les célébrations et les moments importants de milliers de familles mauriciennes. La preuve qu’une simple boutique peut, au fil du temps, entrer dans l’histoire d’un peuple.
L’histoire de la famille Ghanty à Maurice débute en 1898 lorsque Ismaël Ahmad Ghanty ouvre un premier magasin de textile à la rue La Cordonnerie, à Port-Louis, sous l’enseigne I.A. Ghanty & Co Ltd. Au fil des générations, les descendants du fondateur ont développé leurs propres activités, donnant naissance à un vaste réseau de magasins à travers l’île, mais aussi à l’étranger, notamment à La Réunion, en Europe, au Canada et aux États-Unis.