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Génération crise : «l’horizon suspendu»

Par Sara Lutchman
Publié le: 26 avril 2026 à 14:00
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generation crise

À Maurice, les 18-35 ans entrent dans la vie adulte ou y naviguent sans avoir jamais connu de « temps normal ». Entre rêves brisés ou suspendus, et agilité numérique, enquête sur une jeunesse qui réapprend à vivre dans l’incertitude.

Il fait nuit noire quand Manish Nakid rentre chez lui après une longue journée comme pitboss dans un casino de l’île. Trente-cinq ans, le regard fatigué mais la voix posée. Sur la table, pas de plans d’architecte, pas de dossier de prêt. Juste le silence d’un rêve qui attend. « Ça coûte presque trois millions de roupies pour faire une construction suffisante », dit-il. « Il y a dix ans, on pouvait avoir cinq perches pour 500 000 roupies. Maintenant, même le terrain coûte trois fois plus. » Il marque une pause. « Je suis triste. Je n’ai pas pu me préparer pour le futur. »

Ce n’est pas seulement le COVID qui a tout changé. C’est l’enchaînement. La pandémie d’abord, qui a stoppé le monde net en 2020. Puis la reprise fragile, vite rattrapée par l’inflation. Puis les guerres – Ukraine, Gaza, le Moyen-Orient – dont les ondes de choc ont traversé les océans pour atterrir dans les rayons des supermarchés mauriciens, dans les prix des carburants, de l’électricité… jusqu’à grignoter inexorablement le pouvoir d’achat. Pour la génération des 18-35 ans, il n’y a pas eu d’après. Juste une crise qui en appelait une autre.

Pascaline Lebon avait tout fait comme il faut. Les études, le poste, la trajectoire. Trente-cinq ans, Digital Learning Designer, elle avançait sur ce chemin-là, celui qu’on lui avait dit de suivre, jusqu’au soir où tout s’est effondré. Pas à cause d’une crise extérieure. À cause de l’intérieur. « Je me suis retrouvée épuisée, alors même que tout semblait aller bien. » 

Un « burn-out ». Le genre de rupture qui ne prévient pas et qui force à regarder en face ce qu’on avait évité de regarder. « C’est là que j’ai compris que le monde ne fonctionne pas comme on nous l’a appris. On peut cocher toutes les cases… et quand même se perdre. » Elle ajoute, avec cette franchise de quelqu’un qui a cessé de faire semblant : « On a grandi avec l’idée que le bonheur passait par un parcours précis : faire de grandes études, avoir un bon poste, évoluer. Mais aujourd’hui, on réalise qu’on peut cocher toutes ces cases… et ne pas se sentir épanoui. »

Ce moment-là, celui où l’on comprend que les règles du jeu ont changé, toute une génération l’a vécu, chacun à sa façon, chacun à son heure. Ranjana Rya Thakoor n’avait que 15 ans quand les masques sont apparus et que les écoles ont fermé. Elle regardait les adultes autour d’elle chercher leurs mots, chercher leurs repères face au COVID-19, et ce qu’elle voyait dans leurs yeux ne la rassurait pas. « Même les adultes avaient l’air perdus. Ça m’a un peu choquée, genre personne ne contrôle vraiment. » 

Un avenir illisible

Trisha Cushmajee, 20 ans aujourd’hui, se souvient de cette même sensation : le monde entier qui s’arrête, l’avenir qui devient soudain illisible. « Voir le monde entier s’arrêter m’a fait comprendre que la vie peut changer très vite. » 

Face à cette réalité-là, Pascaline a choisi de changer de boussole. « Je ne cherche plus uniquement la sécurité, mais du sens, de la liberté et un équilibre qui respecte ma santé mentale. Je pense que ma génération n’est plus prête à se sacrifier pour rentrer dans un modèle. C’est plus facile à dire qu’à faire, mais une fois qu’on arrive à se libérer du poids de ce que la société attend de nous, on commence vraiment à construire une vie qui nous ressemble. » 

Après le « burn-out », il y a eu une période de flottement, de remise en question, de silence. « L’instabilité m’a obligée à ralentir, à revoir mes priorités et mes dépenses. Avant, j’étais toujours dans l’anticipation, le contrôle, la projection. Aujourd’hui, je me suis obligée à vivre plus dans le présent. J’ai appris à ne pas tout planifier, à accepter que certaines choses ne dépendent pas de moi. Ça a changé ma manière de prendre des décisions, mais aussi ma façon de vivre au quotidien. Je suis plus à l’écoute de moi-même, de mon rythme, de mon équilibre. » 

Elle a fini par se lancer dans l’entrepreneuriat, par fonder Mindwave Solutions. Elle a arrêté d’attendre le moment idéal, la stabilité promise, le monde d’avant qui ne reviendra pas. « J’avance avec ce qu’il y a. » 

Et sur l’avenir, elle est honnête. « C’est devenu plus difficile de se projeter de manière précise. Avant, j’aurais eu un plan clair. Aujourd’hui, j’ai surtout une direction. Je sais que je veux une vie plus libre, plus alignée et une activité qui a du sens. L’incertitude m’a appris à lâcher le besoin de tout contrôler. »

Mais elle sait ce que ce chemin suppose, et elle sait surtout qu’il n’est pas accessible à tout le monde. Pendant qu’elle apprenait à vivre dans l’incertitude, d’autres apprenaient à survivre dedans.

Grandir dans l’instabilité

Poornima Boodhoo, 31 ans, est caissière. Elle a un bébé qui va avoir un an, et quand elle parle de sa vie, elle va droit au fait, sans détour. Elle avait une date, une salle réservée, une robe. Le COVID l’a forcée à annuler son mariage. « Par la suite, les dépenses ont doublé. Les prix ont monté même pour faire les ‘commissions’. Les frais de mariage ont bien sûr doublé. » 

La maison qu’elle voulait construire est restée dans sa tête. « J’avais un projet de construction de maison mais c’est très difficile d’y penser maintenant. Il est difficile d’obtenir un prêt avec un salaire minimal du gouvernement. » Dans sa voix, la résignation de celle qui a fait les comptes trop de fois pour encore s’en étonner. 

Et puis il y a autre chose, quelque chose qui déborde le seul cadre économique. « Aujourd’hui, il y a beaucoup de crimes et la vie est devenue dangereuse, il n’y a pas de sécurité avec l’infiltration de la drogue. » Elle regarde son bébé. « Le salaire reste pareil. Tout augmente. »

Manish, lui aussi, fait les comptes. Lui aussi voit l’écart qui se creuse entre ce qu’il gagne et ce que coûte désormais le moindre projet. « Avec un salaire minimum de base, ça ne suffit pas pour faire des économies avec l’inflation sur le mode de vie. On ne peut plus bâtir un projet de maison ou même acheter un moyen de transport. Il faut apprendre à dépenser peu et on ne peut plus faire de dépenses sur les loisirs et le plaisir. » La frustration est sourde, impuissante. S’il laissait exploser sa colère, cela changerait-il les prix du ciment ? 

Anisha Camallsaid, 33 ans, caissière, portait depuis longtemps un rêve simple : son propre salon de coiffure, son propre rythme, sa propre indépendance. « Je n’arrive pas à le réaliser. On ne voit pas d’issue. Il y a beaucoup de dettes à régler. Je me sens très en difficulté dans la vie, tellement tout est devenu cher. » 

Comme Poornima, comme Manish, elle cherche un point fixe dans le passé. « Je préférerais retourner à ma vie quand j’avais 15 ans. J’étais encore à l’école. Le monde était différent. »

Bien qu’elle n’ait pas encore 20 ans, Ranjana ressent le même étranglement, à sa façon. Elle envisageait de lancer un petit business en ligne, juste un début, quelque chose à elle. Elle a reculé. « Trop risqué pour moi maintenant. » 

Elle voulait voyager, voir autre chose que ce qu’elle connaît. « Tout coûte trop cher. » Alors elle compte, elle fait attention. « Avant, j’étais plus relax. Maintenant, je réfléchis deux fois avant de dépenser. C’est frustrant, mais je n’ai pas trop le choix. »

Apprendre à vivre autrement

Elle observe sa génération avec une lucidité qui dépasse son âge. « Je pense que nos parents avaient plus de stabilité. Le coût de la vie était moins élevé. Tout change trop vite. Les réseaux sociaux ajoutent aussi de la pression. Ma génération se compare tout le temps. Mais en même temps, on a plus d’opportunités en ligne. On est plus ouverts d’esprit aussi. Mais aussi plus stressés, honnêtement. Donc c’est différent, pas forcément mieux. »

De cette période, de cette incertitude ambiante, Trisha a tiré la conviction que les rêves ne peuvent pas attendre que le monde se stabilise. « Cela m’a appris à ne pas mettre mes rêves en pause. Au contraire, cela m’a motivée à continuer à avancer et à utiliser chaque opportunité pour avoir un impact positif. » 

S’engager, avancer, porter des causes qui dépassent sa propre trajectoire : la durabilité, la protection de la planète, l’idée qu’on peut avoir un impact même dans un monde qui vacille. « Pour moi, construire une vie aujourd’hui signifie aussi penser à l’impact que nous avons sur la planète et sur les autres. » 

Elle voit les mêmes crises que les autres, elle vit la même instabilité. Mais elle a choisi d’en faire un carburant plutôt qu’un frein. « Même si le monde traverse beaucoup d’instabilité aujourd’hui, cela m’a motivée à continuer à avancer et à utiliser chaque opportunité pour avoir un impact positif. »

Ranjana y croit aussi, à sa manière plus hésitante, plus prudente. « Je veux toujours réussir, avoir une bonne situation. Peut-être mon propre business. » Elle marque une pause. « Mais croire que ça va se passer exactement comme prévu… c’est difficile. Le monde est trop imprévisible. Donc je prends les choses étape par étape. J’essaie de ne pas trop stresser pour le futur. Mais au fond, j’espère quand même y arriver. Même si parfois j’ai des doutes. »

Pascaline aussi a des doutes. Mais elle a appris à avancer avec eux. « Même si je ne sais pas exactement où je serai dans cinq ans, j’ai confiance dans ma capacité à m’adapter et à construire au fur et à mesure. » De l’optimisme ? Pas seulement. C’est quelque chose de plus solide et de plus honnête : une confiance gagnée à force de traverses, pas héritée d’un monde stable.

Dehors, il fait nuit noire. Manish est toujours là, à cette table sans plans d’architecte. Sa maison n’est pas construite. Son rêve n’est pas mort. Il est en suspens, quelque part entre la patience et la prière. « Je prie Dieu pour réussir à réaliser mon rêve, même pas tout, mais au moins finir de construire ma maison. Si le gouvernement nous soulage par de nouveaux schémas de prêts… pour moi ce serait un plus. » 

Il s’arrête. « Mais la vie actuelle est décourageante pour rêver. »

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