Gabriel Froid : la couture comme territoire politique
Par
Sara Lutchman
Par
Sara Lutchman
Défilant à l’UNESCO parmi seize créateurs du continent, le designer de The African Marquis livre une œuvre manifeste : l’île Maurice n’est pas en marge de l’Afrique, elle en est l’éclatante expression.
Tout commence par un nœud papillon. Un carré de wax, découpé, plié, agrafé selon les règles strictes du sartorialisme européen, puis posé sur un col de chemise comme on plante un drapeau. « Un objet européen réapproprié, africanisé, porté avec fierté », dit Gabriel Froid, 29 ans, fondateur de la marque The African Marquis. Avant d’ajouter, avec la concision de celui qui a longtemps réfléchi à ce qu’il fait : « C’est tout The African Marquis dans un seul détail. »
Ce 21 mai-là, dans le grand hall de l’institution onusienne à Paris, seize créateurs venus de tout le continent africain et de sa diaspora présentaient leurs collections dans le cadre de la Semaine africaine de l’UNESCO, portée par la délégation permanente du Gabon. Le thème, « Roots & Connections – Threads of Origin », posait la mode comme mémoire vivante. Gabriel Froid y était le seul représentant de l’île Maurice.
Ce qu’il a ressenti ? « Un mélange d’émotion et de responsabilité. La fierté est venue tout de suite, mais juste après est arrivée cette conscience que je ne représentais plus seulement The African Marquis : je portais Maurice, et à travers Maurice, une certaine idée de l’Afrique. C’est une invitation qu’on n’accepte pas avec légèreté. On l’accepte avec gratitude, et avec le devoir de bien faire. »
Être « une certaine idée de l’Afrique » : la formule dit tout de la position singulière que revendique ce jeune couturier. Maurice n’est pas, dans l’imaginaire collectif, un foyer de création, mais une destination, une carte postale. Que la petite île figure parmi les 16 nations retenues constitue, à ses yeux, une correction symbolique autant qu’une reconnaissance. « C’est rappeler que notre métissage n’est pas une marge de l’Afrique, mais l’une de ses expressions les plus riches. »
À Paris, le public l’a reçu avec ce qu’il décrit comme « une vraie surprise ». Beaucoup ne situaient pas Maurice sur la carte de la création africaine. « On m’a dit que c’était “inattendu” et j’ai pris cela comme un compliment. »
Nous ne voulons plus seulement inspirer les grandes maisons : nous voulons être les grandes maisons.»
La collection présentée à Paris s’intitule « Roots of Tomorrow ». Elle part de gestes anciens – la coupe, l’assemblage, le tissu, l’ornement – pour proposer une silhouette résolument contemporaine. Les imprimés africains côtoient la rigueur du tailleur ; le métissage mauricien, africain, indien, européen, chinois, s’y lit dans les matières et les lignes. « Je voulais qu’on sente l’héritage dans la matière, mais qu’on voie l’avenir dans la ligne », explique-t-il.
Pour lui, les racines ne sont pas de la nostalgie. « Ce sont des fondations. “Roots of Tomorrow” dit exactement cela : le futur ne se construit pas contre le passé, il se construit à partir de lui. » Ce souci de l’héritage est aussi une thèse politique, énoncée avec une clarté qui dépasse le discours de créateur : « Pendant trop longtemps, l’Afrique a fourni la matière – les tissus, les motifs, les corps – pendant que d’autres signaient la création. Être reconnu comme centre de création, c’est passer du statut d’inspiration à celui d’auteur. Nous ne voulons plus seulement inspirer les grandes maisons : nous voulons être les grandes maisons. »
Un tissu transmet une mémoire, d’un métier, d’une région, d’une main qui l’a travaillé.»
La sape, dans cette vision, n’est jamais anecdotique. « La sape, au fond, n’est pas une question de couleurs criardes, c’est une discipline, une dignité, une manière de se tenir debout dans le monde. » Et d’ajouter, avec la même netteté : « On peut être afrocentré sans être folklorique. L’enjeu, à l’UNESCO, était de montrer que notre esthétique a sa place dans les lieux les plus institutionnels du monde. »
Avant le siège de l’UNESCO, il y a eu un atelier à Maurice. Et avant l’atelier, un enfant animé par une passion précoce. Gabriel Froid convoque ce souvenir sans fausse modestie, comme une ligne droite entre l’origine et l’accomplissement. « Quand j’imagine que je cousais les robes pour les poupées de ma cousine quand j’étais petit, et qu’aujourd’hui je fais mon premier défilé parisien dans les QG de l’UNESCO, là où les décisions complexes et mondiales sont prises, ça me met les larmes aux yeux automatiquement. Je me dis que j’ai bien fait de croire en mes rêves. »
Pour ce designer, le vêtement porte une puissance narrative que peu d’autres objets possèdent. « Un tissu transmet une mémoire, d’un métier, d’une région, d’une main qui l’a travaillé. Quand vous portez une pièce, vous portez tous ces gestes invisibles. Un livre se referme ; un vêtement, lui, marche dans la rue et continue de raconter. » Cette conviction irrigue chaque pièce de The African Marquis : l’art du sartorialisme, la coupe, la finition à la main, « ce souci du détail qu’on ne voit pas mais qu’on sent ».
La sape, au fond, n’est pas une question de couleurs criardes, c’est une discipline, une dignité, une manière de se tenir debout dans le monde.»
La visibilité acquise ne dissout pas les obstacles structurels. Gabriel Froid en identifie trois avec précision : le financement et les infrastructures, qui manquent pour produire à l’échelle ; la propriété intellectuelle, puisque « nos motifs et nos savoir-faire sont régulièrement repris sans reconnaissance ni rétribution » ; et la chaîne de valeur locale – « tant que la transformation et la signature se font ailleurs, nous restons fournisseurs au lieu d’être créateurs ».
Pour la suite, il parle de consolider sa marque à Maurice, de développer la ligne sur-mesure, de former la relève en « privilégiant la main-d’œuvre mauricienne ». Il veut que The African Marquis soit « une maison où l’on forme, où le savoir passe d’une main à l’autre ». Il porte en lui une mission : « C’est de prouver qu’une maison née à Maurice peut parler au monde et que nos racines sont une force d’exportation, pas une limite. »
Le nœud papillon en wax, lui, continue de marcher dans la rue.
En marge de l’événement, la rencontre avec Ornella Djoukui, fondatrice de la marque camerounaise Kroskel, a compté autant que le défilé lui-même. « Nous venons d’horizons différents, mais nous avons vite découvert que nous nous posions exactement les mêmes questions : comment préserver un savoir-faire tout en restant contemporain, comment affirmer une identité africaine sans tomber dans la facilité ni dans l’imitation. Ce sont ces conversations, plus que les défilés eux-mêmes, qui font la vraie richesse d’un tel événement. On repart en sachant qu’on n’avance pas seul. »