Interview

Frédéric Tyack, Chief Executive Officer d’Ascencia : «Avoir plus d’égalité sociale est une approche souhaitable»

Frédéric Tyack

À la tête d’une société listée en Bourse et propriétaires de sept centres commerciaux du pays, notre interlocuteur décortique l’impact du salaire minimal sur la consommation. Il s’interroge sur la capacité de l’économie mauricienne à payer dans la durée. Des entreprises, dit-il dans cet entretien réalisé mercredi 27 novembre, sont déjà en difficulté.

« Le salaire minimal a eu une incidence positive sur la consommation. L’augmentation de la pension universelle aura le même effet. »

L’ouverture officielle du Bo’Valon Mall by Ascencia a eu lieu mercredi 27 novembre. Qu’est-ce qui a motivé ce choix de construire le septième centre commercial d’Ascencia dans la région sud-est du pays ?
Avant Bo’Valon Mall, le sud a été une zone peu peuplée en espace commercial et loisirs. Nous nous sommes posés des questions sur l’endroit le plus approprié. Le choix s’est porté sur Mahébourg parce que c’est une agglomération importante, incluant Grand Port, Ville Noire et Plaine-Magnien. L’aéroport, un pôle économique très important, est à proximité. Et le réseau routier dans le sud et sa connexion avec l’autoroute est l’un des meilleurs existants dans le pays.

En amont à la décision, nous avions rencontré. Alain Saverettiar, directeur des supermarchés King Savers et son bras droit Kavi Doolub. Au cours des discussions, ils ont fait part du souhait d’avoir un supermarché d’une plus grande superficie. (…) Entretemps, Espace Maison cherchait un emplacement d’envergure pour se poser dans le sud. Fort des enseignes comme King Savers et Espace Maison, le projet est devenu une évidence.

Entre l’idée d’un centre commercial dans le sud et l’ouverture, quatre ans se sont écoulés. Est-ce que logique qu’un le processus prenne tant de temps ?
Un cycle normal est de trois ans. Nous avons pris une année de plus parce qu’on a commencé avec un terrain qui s’est avéré être inapproprié pour le projet. En général, un tel projet prend du temps car les investissements sont conséquents (Rs 850 millions pour Bo’Valon Mall). Il ne peut être concrétisé qu’à partir du moment où le promoteur ait pu louer une grande partie des espaces disponibles.

« Nous devons dégager pour le pays une stratégie claire et ambitieuse. Ce n’est que comme ça que nous pourrons avoir les moyens requis d’avoir une distribution équitable de nos richesses tout en ayant des entreprises résilientes et fortes. »

Dans l’ensemble des sept centres commerciaux d’Ascencia, quel type de clientèle ciblez-vous ?
Ce sont essentiellement des Mauriciens. La population mauricienne est la seule qui assure qu’un centre commercial est un succès ou un échec. De manière générale, la part des touristes dans le volume de visiteurs est entre un ou deux pourcent.

Venons-en à la fréquentation dans les espaces commerciaux. Sur un an, le salaire minimal aidant, avez-vous constaté une augmentation du nombre de visiteurs ?
Pour l’année se terminant à fin juin, le nombre de visites a été le même qu’en 2018. Nous sommes sur des hausses de fréquentations qui sont relativement faibles parce que les centres commerciaux sont arrivés à maturité. Par contre, sur la progression du chiffre d’affaires de nos locataires, nous avons noté une croissance de 8%. Cela signifie que les gens dépensent plus. Le salaire minimal a eu une incidence positive. L’augmentation de la pension universelle aura le même effet. Tout ce qui permet au Mauricien d’avoir un pouvoir d’achat plus important aide la consommation.

Avez-vous noté une hausse dans la facturation des services qu’offrent les entreprises au bon roulement des centres commerciaux ?
Nous savons qu’elles interviendront dans un proche avenir de par les communications officielles de ces prestataires. Sur un centre commercial, la proportion de ces coûts par rapport à la rentabilité reste gérable contrairement à d’autres industries comme le textile, l’industrie sucrière ou l’hôtellerie. Ce qui nous inquiète davantage, c’est l’impact que ces mesures auront sur nos clients. Excluant les grandes enseignes, un commerce emploie, en moyenne, trois ou quatre personnes. Le propriétaire ne dispose pas des moyens similaires aux grandes entreprises. Pour autant, cela ne signifie pas que des opérateurs majeurs tels que King Savers ou encore Espace Maison pourront intégrer ces hausses sans difficulté.

En tant qu’homme d’affaires, quelle est votre analyse quant à la succession de hausses salariales, changement dans les lois du travail et de compensations salariales ?
Avoir plus d’égalité sociale dans le pays est une approche souhaitable. La question est de savoir si le pays a les moyens pour mettre à exécution cette politique. Aujourd’hui, nombreuses sont les personnes étant inquiètes de la Workers Rights Act et de son impact direct sur leur business et leur rentabilité. La majorité de nos secteurs font déjà face à des « challenges ». Notre compétitivité par rapport au reste du monde sera affectée. La Workers’ Rights Act vient accroître les défis auxquels ces secteurs font face en ce moment.

Nous devons dégager pour le pays une stratégie claire et ambitieuse. Ce n’est que comme ça que nous pourrons avoir les moyens requis pour avoir une distribution équitable de nos richesses tout en ayant des entreprises résilientes et fortes. Il me semble que cette stratégie reste à être développé, communiquée et concrétisée. Celle-ci ne pourra se faire que si le gouvernement et le secteur prive s’unissent et travaillent en étroite collaboration. Si nous ne le faisons pas, je crains fort que ces mesures aient des impacts importants sur la santé des entreprises et l’emploi.

Est-ce que cette accumulation de mesures arrive au meilleur moment ?
Je crois que les entreprises auront du mal à digérer tout cela. Certaines industries seront impactées de manière importante. (…) . Elles auront du mal à absorber ces coûts additionnels tout en restant résilientes.

Nous entrons dans la première moitié d’un mois considéré comme étant festif. Est-ce que ce décembre sera meilleur que 2018 ?
Nous notons une stagnation au niveau de la consommation depuis quelques mois. Est-ce l’incertitude des élections, les gens adoptant une approche attentiste, on ne peut le dire exactement. Sur les 10/11 premiers mois de l’année, la progression reste relativement faible.

Êtes-vous plus pessimiste ou optimiste par rapport à la consommation et l’économie ?
Je dirai que le sentiment qui m’habite est une forme de frustration. Je crois que Maurice pourrait faire davantage si tous les acteurs travaillaient ensemble. (…) Maurice a démontré par le passé sa capacité à se réinventer et à relever de très grands défis. Nous sommes à un tournant : nous devons définir le modèle économique et social que nous souhaitons mettre en place et travailler tous ensemble pour le concrétiser.  Ce n’est qu’à ce prix que nous réussirons et que nous réinstaurerons la confiance, et par ricochet, un niveau de consommation soutenable.

 

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