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Financement de la lutte contre le changement climatique à Maurice : les lacunes

Par Pradeep Daby
Publié le: 19 July 2026 à 07:34
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Dr Neekhil Bhowoniah,  auteur de l'étude.
Dr Neekhil Bhowoniah, auteur de l'étude.

L’île Maurice est une petite île où les catastrophes naturelles comme les inondations et les cyclones sont fréquentes et intenses. Elles causent des dommages directs s’élevant à des millions de dollars américains, indique le site Climate Project Explorer. C’est la thématique abordée par le Dr Neekhil Bhowoniah, conférencier en International Finance and Economics, à l’université de Maurice dans un papier consacré au changement climatique.

L’île Maurice doit s’adapter rapidement au changement climatique. Elle dispose déjà de son propre fonds pour le climat et le développement durable, destiné à financer les mesures d’adaptation. 

Des organismes internationaux de financement de la lutte contre le changement climatique, comme le Fonds vert pour le climat et la Banque mondiale, financent également certains projets d’adaptation. 

Selon le site en ligne Climate Project Explorer, de 2026 à 2035, l’île Maurice devrait consacrer 1,5 milliard de dollars américains à l’adaptation au changement climatique. Mais elle aura besoin de 5,6 milliards de dollars américains supplémentaires durant les vingt-cinq prochaines années.

Niveau de la mer

Dans les petits États insulaires, fait ressortir Neekhil Bhowoniah, le changement climatique est souvent associé à l’élévation du niveau de la mer, à l’intensification des tempêtes et à la dépendance vis-à-vis de l’aide étrangère. 

On s’intéresse moins à la manière dont les fonds destinés à la lutte contre le changement climatique sont gérés. La question de savoir si les gouvernements disposent des compétences et des capacités nécessaires pour planifier, coordonner et utiliser efficacement ces fonds n’est pas abordée. 

Utilisation des fonds

« Mes travaux portent sur les liens entre le financement de la lutte contre le changement climatique, les compétences institutionnelles et la réforme de la gouvernance, dans le but d’aider le gouvernement à mettre en place des systèmes plus solides en matière d’adaptation au changement climatique et de résilience », fait ressortir Neekhil Bhowoniah. 

Dans le cadre d’une étude récente, l’universitaire à l’UoM a interrogé plus de quarante chercheurs spécialisés dans le climat, des professionnels du secteur bancaire. Il s’est aussi entretenu avec des décideurs politiques, des représentants d’organisations de la société civile et des responsables de la lutte contre la corruption. L’objectif était de mettre en lumière les risques, les lacunes et les pistes d’amélioration concernant le financement climatique à Maurice.

Financements

Le constat auquel il est arrivé est que l’île Maurice s’attache principalement à obtenir des financements pour la lutte contre le changement climatique. Cependant, déplore-t-il, une fois ces fonds injectés dans le système, l’absence de cadres de suivi et de mécanismes de ‘reporting’ complets rend souvent difficile de savoir où ils sont affectés et quels résultats ils permettent d’obtenir. 

« Ce qui crée un risque de mauvaise gestion des fonds ou de non-acheminement de ceux-ci vers les communautés qui en ont le plus besoin », fait-il observer. Pour remédier à ces problèmes, le gouvernement, les autorités de régulation et la société civile doivent mettre en place un système de contrôle indépendant. 

« Les communautés devraient jouer un rôle plus important dans le suivi de l’attribution et de l’utilisation des fonds destinés à la lutte contre le changement climatique », estime-t-il.

Situation préoccupante 

• Il n’existe pas de définition claire de l’investissement « vert » à Maurice. Ce qui signifie qu’il est plus facile de pratiquer le « greenwashing », c’est-à-dire de présenter un projet comme respectueux de l’environnement alors qu’il ne l’est pas.
• La faiblesse des systèmes de responsabilisation accroît le risque d’utilisation abusive des fonds climatiques.
• Le manque de coordination entre les autorités locales et nationales entraîne des retards et des lourdeurs administratives.
• Les autorités locales ont déclaré qu’elles sont souvent exclues des décisions de financement, alors même qu’elles sont en première ligne lorsque des catastrophes climatiques surviennent.
• Les communautés n’ont guère leur mot à dire sur la manière dont les fonds climatiques sont accordés et dépensés.
• Le manque de compétences techniques et d’outils numériques rend difficile le suivi du financement climatique.
• L’île Maurice ne dispose pas de données régulières ni complètes sur le climat. Il est donc plus difficile d’évaluer les risques et de prendre des décisions éclairées.
• Il n’y a pas suffisamment d’experts en gouvernance climatique. Les risques climatiques du pays sont sous-estimés.

84 % des responsables climatiques interrogées par Neekhil Bhowoniah considèrent la corruption comme un obstacle direct à la mise en œuvre du financement climatique. Plus de 70 % ont reconnu que l’île Maurice ne disposait pas de mécanismes solides d’engagement citoyen permettant de suivre la manière dont les fonds climatiques sont levés et dépensés.

L’étude montre également que la prise de conscience des risques climatiques était relativement élevée. Plus de 30 % des responsables se sont dits extrêmement préoccupés par ces risques. Cependant, leur réflexion sur l’adaptation au changement climatique se limitait largement à la nécessité d’accéder au financement international pour financer des projets. 

« Aucune des personnes que j’ai interrogées n’a spontanément identifié la transparence, la publication d’informations, la responsabilité ou les mesures de lutte contre la corruption comme des éléments essentiels du suivi et du contrôle du financement climatique », indique Neekhil Bhowoniah.

Les systèmes censés renforcer la résilience et gérer efficacement les financements climatiques sont compromis par des faiblesses de gouvernance interne.

Risques 

Neekhil Bhowoniah a examiné les affaires judiciaires passées et en cours concernant la corruption liée au climat. En Afrique, au moins seize cas de corruption ont été signalés dans des secteurs à haut risque : l’énergie, la sylviculture, la construction et l’exploitation minière. 

« À Maurice, fait-il ressortir, il n’y a actuellement aucune condamnation judiciaire ni aucune mise en examen officielle pour corruption liée au financement climatique. »

Toutefois, dans le cadre de ses recherches, Neekhil Bhowoniah met en avant un cas de mauvaise gestion survenu à Maurice. Il s’agit de Drains Infrastructure Construction Ltd, une entité publique créée en 2021 afin d’accélérer la mise en œuvre de projets destinés à prévenir les inondations et à faciliter l’évacuation des eaux en toute sécurité. 

« Cette entité n’a achevé que 7 % des projets de drainage qui lui avaient été confiés. La majorité d’entre eux ont soit pris du retard, soit n’ont pas obtenu l’autorisation financière nécessaire pour démarrer, soit ont été lancés, mais n’ont pas abouti à la phase de mise en œuvre », fait-il observer. 

Ce qui ne signifie pas nécessairement qu’il y a eu corruption, nuance-t-il, avant d’indiquer que la faiblesse des structures de gouvernance peut favoriser la mauvaise gestion et l’utilisation abusive des fonds climatiques.

En fonction de ses recherches, Neekhil Bhowoniah conclut que le fait qu’une seule autorité centrale contrôle la répartition des fonds climatiques pour les douze conseils locaux ne fait qu’aggraver la situation. Ce processus limite le financement des actions urgentes de résilience climatique menées au niveau communautaire et augmente le risque de mauvaise gestion des fonds climatiques.

Lanceurs d’alerte

Au bout de ses recherches, Neekhil Bhowomiah aboutit à deux constats : le contrôle des financements liés au climat doit être confié aux autorités locales. Ce qui permettra de doter légalement les conseils de district et municipaux des moyens pour gérer leurs propres budgets climatiques et faire face aux catastrophes locales.

Ensuite, la législation doit protéger les lanceurs d’alerte en matière de climat et d’environnement. Ce qui permettra aux citoyens de signaler en toute sécurité les cas de gaspillage ou de mauvaise gestion des fonds destinés aux projets d’adaptation communautaires. 

Des pays comme la Lettonie ont déjà pris des mesures pour inscrire la protection des lanceurs d’alerte climatiques dans leur législation nationale, fait observer Neekhil Bhowoniah. Aux États-Unis, des dispositions légales protègent les personnes qui signalent des cas de mauvaise gestion des fonds climatiques et de dommages environnementaux.

Dénonciation 

•    Des canaux de signalement doivent être mis en place afin que le public puisse signaler des irrégularités oralement ou par écrit, en ligne et hors ligne.
•    Les personnes en contact avec les lanceurs d’alerte doivent être formées pour garantir la confidentialité, protéger les données, tenir des registres appropriés et mettre en œuvre des méthodes efficaces pour écouter les lanceurs d’alerte et leur fournir un retour d’information.
• Les mesures de protection doivent être suffisamment larges pour couvrir toute personne signalant un large éventail d’actes ou d’omissions illégaux, abusifs ou préjudiciables liés aux fonds pour le climat.
• Les personnes ont besoin de soutien pour oser s’exprimer.
• Les lanceurs d’alerte doivent être régulièrement informés de l’avancement des enquêtes.

Sans une protection solide des lanceurs d’alerte dans le domaine du financement de la lutte contre le changement climatique, les fonds risquent de se perdre dans les méandres bureaucratiques. Ce qui exposera les communautés locales à des crues soudaines de plus en plus graves et permettra à la mauvaise gestion de se poursuivre en toute impunité.

(Source : Charles Telfair Centre)
 

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