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Fiché comme récidiviste : Vikram, condamné même après la prison

Par Reshad Toorab
Publié le: 7 June 2026 à 20:00
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vikram

À 32 ans, cet ancien détenu veut laisser la drogue derrière lui. Mais face aux employeurs, son certificat de moralité reste une barrière invisible qui bloque toute réinsertion.

Il a repassé sa chemise ce matin-là. La seule qu’il possède sans tache, sans accroc. Il l’avait mise de côté exprès, pliée sur la chaise de sa chambre depuis la veille. À 32 ans, Vikram (prénom d’emprunt) sait que les premières secondes comptent. 

Le commerce de Saint-Croix où il se présente ce mardi matin ressemble à tous les autres : une petite enseigne défraîchie, un patron pressé, une poignée de main ferme. La conversation dure peut-être dix minutes. Elle se passe bien. Le patron hoche la tête, note quelque chose sur un bout de papier. Puis vient la question. « Est-ce que votre certificat de moralité est ‘clean’ ? » Vikram baisse les yeux une fraction de seconde. Il répond non. Le patron range son stylo. L’entretien est terminé.

Dehors, le soleil de Saint-Croix tape fort. Vikram marche sans se presser, la chemise déjà moite dans le dos. Ce n’est pas la première porte qui se referme. Ce ne sera probablement pas la dernière. Mais à chaque fois, c’est le même moment : cette fraction de seconde où le regard de l’autre change. « Mo sel CV, se mo sertifika karakter. E malerezman li pa ‘clean’. Kouma dimounn trouv sa, souvan lantretien fini la-em. » 

Son casier judiciaire le précède partout. À la manière d’une ombre. Vols, possession de drogue, condamnations à répétition, amendes impayées transformées en peines d’emprisonnement : pendant près de la moitié de sa vie, son nom a défilé dans les registres de police, les salles d’audience et les établissements pénitentiaires. Et il tente, depuis sa sortie de prison en 2024 après une peine de 18 mois, de reconstruire quelque chose.

L’histoire de Vikram commence à 15 ans, dans un quartier où les adultes fument à l’entrée des ruelles et où l’oisiveté a la consistance d’une colle. Il n’est pas, à l’époque, un enfant particulièrement en difficulté. Mais quelque chose – la curiosité, le désir d’appartenir – l’attire vers des hommes plus âgés qui boivent de la bière sur le bord de la route à midi. Au début, c’était juste pour faire comme les autres. « Bwar enn ti labier ar zot. Mo imit zot. » 

Ce qui commence comme une posture d’adolescent devient rapidement une habitude. La cigarette d’abord. Les fréquentations changent, les études passent au second plan, les premiers problèmes familiaux apparaissent. Puis vient le cannabis. Puis, quelques années plus tard, l’héroïne. Chaque passage de seuil lui a semblé anodin sur le moment. C’est la logique de toutes les dépendances : on ne bascule jamais d’un coup. « Kan to tom ladan, to nepli kontrol nanye. To panse tourn zis otour ladrog. »

Pour financer sa consommation, Vikram vole. Vols simples, possession de stupéfiants, arrestations répétées : il est condamné à plusieurs reprises à des amendes qu’il n’arrive pas à payer, parce qu’il n’a pas de travail fixe, et l’argent qu’il a part ailleurs. « Finalman mo ti retrouv mwa ankor dan prizon. » 

J’ai fait beaucoup d’erreurs, je l’accepte. Mais aujourd’hui, je demande juste une chance de prouver que les gens peuvent changer.»

Les séjours derrière les barreaux s’enchaînent. À chaque sortie, il promet de changer. À chaque rechute, il s’enfonce un peu plus loin dans la marginalisation. Très vite, il acquiert une désignation que la police réserve à ceux dont le nom revient trop souvent dans ses registres : Habitual Criminal (HC). « Lapolis konn mwa bien. Kan ena problem dan kartie, souvan mo non sorti an premie, sirtou bann problem lager. » Son dossier judiciaire se remplit au fil des années, réduisant progressivement ses chances de réinsertion. À chaque nouvelle condamnation, le cercle se resserre un peu plus.

À 25 ans, quelque chose change, lentement, laborieusement, sans éclat. Il intègre un programme de traitement à la méthadone. Les premiers mois sont difficiles : les symptômes de manque, les tentations permanentes, un environnement qui n’a pas bougé d’un centimètre. Mais pour la première fois depuis longtemps, il y a une possibilité, même infime, de ne pas recommencer. « Metadonn finn ed mwa retrouv inpe stabilite dan mo lavi. » 

Il rechute. Ce n’est pas le récit linéaire d’une rédemption, mais celui d’un homme qui apprend, année après année, à ne pas être détruit par lui-même. C’est en cellule, dans le silence forcé de sa dernière incarcération, qu’il dit avoir compris quelque chose d’essentiel. « Kan ou ferme, ou gagn boukou letan mo panse. Mo finn realize ki mo ti pe detrwir mo prop lavi. » Il se fixe alors un objectif simple en sortant : trouver un emploi honnête. Reconstruire les liens avec sa famille. La réalité est plus brutale.

Pendant des années, ses parents avaient fini par perdre confiance. Les arrestations répétées, les problèmes de drogue, les séjours en prison avaient creusé une fracture profonde. Les disputes étaient fréquentes. Les déceptions aussi. « Ena enn lepok mo papa ek mo mama ti fatige. Zot ti krwar mo pa pou sanze. »

Depuis sa sortie, les choses ont progressivement évolué. Ses parents lui ont redonné une chance. Aujourd’hui, ils constituent son principal soutien moral. « San zot, mo pa krwar mo ti pou resi tini. » Cette réconciliation est, confie-t-il, l’une de ses plus grandes victoires. Juste la possibilité de rentrer le soir dans une maison où on lui parle.

Mais tenir bon ne suffit pas à payer un loyer. Depuis sa sortie, Vikram frappe aux portes. Des commerces, des ateliers, des chantiers. Il ne demande pas un poste de direction, mais quelque chose qui lui permettrait de regarder ses parents sans détourner les yeux. « Mo pa pe rod enn travay kouma direkter ou Manager. Mo demann zis enn travay onet. Mem balie lari si zot demande, fodre ou moralite bon. » 

Partout, la même question. Partout, la même fin d’entretien. La peine de prison est théoriquement terminée. Mais la sanction, elle, continue, sous la forme d’une case cochée dans un formulaire, d’un regard qui change, d’une porte qui se referme.

Si Vikram accepte aujourd’hui de raconter son histoire, ce n’est pas pour chercher la compassion. C’est pour mettre en garde. « Kan ou koumans avek sigaret, ou krwar nanye pa pou arive. Apre kanabis, apre lezot ladrog, souvan dimounn panse li kontrol sitiasion. An realite, se ladrog ki kontrol zot. » Son message aux jeunes de son quartier est d’une franchise presque brutale : « Na pa rant ladan. Ladrog kapav detrwir ou fami, ou lavenir ou lavi antie. Mo enn prev vivant. » 

Et puis, plus bas, presque pour lui-même : « Je ne suis pas fier de ce que j’ai fait. Si je pouvais retourner en arrière, j’aurais changé beaucoup de choses. Mais aujourd’hui, j’essaie de vivre autrement. » Il continue son traitement à la méthadone. Il continue de chercher du travail. Il continue de rentrer le soir chez ses parents. Pour l’instant, c’est tout ce qu’il peut faire. 

« J’ai fait beaucoup d’erreurs, je l’accepte. Mais aujourd’hui, je demande juste une chance de prouver que les gens peuvent changer. » Une demande simple. Qui reste, pour de nombreux anciens détenus, le plus difficile des combats.

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