Fête du Travail : le syndicalisme face au défi du renouvellement
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Le Défi Quotidien
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À l’occasion de la fête du Travail, célébrée ce vendredi, coup de projecteur sur le syndicalisme à Maurice. Depuis plus de deux décennies, les mêmes figures dominent la scène syndicale. Comment expliquer cette situation ?
Le faible intérêt des jeunes pour le syndicalisme résulte d’un ensemble de facteurs sociaux, économiques et organisationnels. Un constat partagé par plusieurs analyses issues de syndicats, de chercheurs et de médias spécialisés.
D’une part, les organisations syndicales sont souvent perçues comme des structures vieillissantes, davantage ancrées dans les réalités des générations précédentes. Leur action semble encore largement tournée vers les secteurs traditionnels, laissant de côté les préoccupations actuelles des jeunes actifs, qu’il s’agisse de travailleurs précaires, de freelances, d’étudiants ou encore d’acteurs du numérique.
D’autre part, les mentalités évoluent. Les jeunes se montrent plus individualistes et plus méfiants à l’égard des grandes structures. Beaucoup privilégient des parcours personnels - entrepreneuriat, plateformes digitales ou départ à l’étranger - plutôt qu’un engagement collectif.
Face à cela, les syndicats eux-mêmes reconnaissent un vieillissement de leurs membres et un manque de relève. Plusieurs responsables appellent à un rajeunissement des effectifs et à une sensibilisation accrue dans les écoles et les universités. Pour autant, ce recul ne traduit pas une indifférence aux enjeux sociaux. Il reflète plutôt une transformation des modes d’engagement. Les jeunes privilégient désormais des actions ponctuelles, des collectifs informels ou les réseaux sociaux, au détriment de l’adhésion traditionnelle à une organisation syndicale.
Un défi majeur pour les syndicats, appelés à se réinventer afin de rester en phase avec une génération en quête de nouvelles formes d’expression.
Le manque de renouvellement, le vieillissement des instances et les nouveaux défis du monde du travail préoccupent Reaz Chuttoo. Pour le président de la Confédération des travailleurs des secteurs public et privé (CTSP), l’avenir du syndicalisme mauricien dépend de la place accordée aux jeunes. Selon lui, leur faible présence dans certaines organisations ne traduit pas un désintérêt, mais plutôt un manque d’espace laissé par les dirigeants en place.
Au sein de la CTSP, une dizaine de jeunes ont été intégrés afin de préparer la relève. Reaz Chuttoo les présente comme « les ambassadeurs de demain », appelés à aller sur le terrain, à dialoguer avec les travailleurs et à utiliser les réseaux sociaux pour sensibiliser davantage de personnes, y compris celles qui ne sont pas encore syndiquées.
« Sans repères, nous allons vers la mort du syndicalisme à Maurice », avertit-il, soulignant l’importance de leur formation face aux défis du secteur. Il regrette toutefois que, dans plusieurs fédérations, certains dirigeants refusent de céder leur place, freinant l’émergence d’une nouvelle génération. « Quand certains ont leur siège, ils ne veulent plus le déboulonner. J’aurai 60 ans dans quelques jours et je suis le plus jeune dirigeant syndical », conclut-il.
Vous qui évoluez dans le syndicalisme depuis de nombreuses années, comment définiriez-vous aujourd’hui le rôle d’un syndicaliste ?
À Maurice, il existe plusieurs types de syndicats : les syndicats corporatistes, les syndicats-agences, les syndicats politisés et les fédérations comme la FPU. Mais quel que soit le modèle, le rôle d’un syndicaliste reste de défendre l’emploi, les salaires, les pensions, les heures de travail et le pouvoir d’achat des travailleurs. Les syndicats politisés, eux, préfèrent souvent des contradictions permanentes pour animer leurs actions politiques.
Comment sont financées les organisations syndicales à Maurice, et concrètement, de quoi vit un syndicaliste ?
Cela dépend du type de syndicat. Certains vivent uniquement des cotisations de leurs membres. D’autres fonctionnent avec des employés rémunérés. À la FPU, aucun dirigeant ne touche de salaire. Dans mon cas, c’est mon épouse, ancienne maîtresse d’école, qui a longtemps pris en charge les dépenses de la maison. Elle m’a demandé d’entrer dans le syndicalisme. J’avais d’abord refusé en disant que je ne voulais pas entrer dans des « syndicats de voleurs », mais finalement j’ai accepté. Ma famille a souffert de mon engagement syndical.
Depuis plusieurs décennies, ce sont souvent les mêmes figures qui dominent le paysage syndical à Maurice. Selon vous, pourquoi le syndicalisme peine-t-il à susciter un véritable engagement chez les jeunes ?
Beaucoup de jeunes veulent aujourd’hui travailler sans être mêlés à une idéologie. Ils disent qu’ils ne sont ni de gauche ni de droite. Ils veulent de meilleures conditions de travail, mais sans s’engager pleinement. Il faut aussi comprendre que les jeunes d’aujourd’hui ne sont pas ceux de 1968, lorsque, dans le sillage des mouvements de contestation à travers le monde, des jeunes Mauriciens organisaient des forums parce qu’ils estimaient qu’il n’y avait pas d’avenir pour le pays sans eux, ni ceux de 1975, année marquée par la grève estudiantine. À cette époque, les jeunes ont changé le pays. Le militantisme et la jeunesse ont été des moteurs du développement de Maurice. Aujourd’hui, cet engagement collectif est plus rare, même si les jeunes cherchent toujours à améliorer leur niveau de vie et celui de la société.
Avec les réseaux sociaux et les nouvelles formes de mobilisation, les syndicats mauriciens ont-ils manqué leur adaptation à la manière dont les jeunes s’engagent aujourd’hui ?
Plusieurs syndicats utilisent WhatsApp et les réseaux sociaux pour communiquer avec leurs membres. Cela aide à informer rapidement les travailleurs. Il faut publier régulièrement. Mais il faut aussi être vigilant face aux fausses informations. Les réseaux sociaux peuvent être utiles s’ils servent à informer correctement et à garder le lien avec les travailleurs.
Les jeunes salariés craignent-ils davantage aujourd’hui les représailles professionnelles lorsqu’ils envisagent de s’impliquer dans un syndicat ?
Cette forme de représailles n’existe pas légalement dans le pays. La loi protège les travailleurs syndiqués, et cette protection a été renforcée. Il y a eu des cas importants, comme celui d’une journaliste de la MBC dont le dossier est allé jusqu’à la Cour suprême qui a contribué à faire évoluer la loi sur la réintégration. Mais malgré cela, des formes de pression existent encore. Mes propres filles ont subi des conséquences à cause du nom qu’elles portent. Et parfois, les enfants de militants et de ceux qui ne soutiennent pas le gouvernement peuvent aussi être pénalisés dans leur carrière. Certains jeunes ont peur, et dans certains cas, cette peur est fondée.
Que faudrait-il changer concrètement pour que les jeunes Mauriciens aient envie de reprendre le flambeau syndical dans les années à venir ?
Il ne faut pas chercher à attirer les jeunes à tout prix. Les syndicats doivent d’abord être crédibles. Il faut les encourager à s’engager dans une direction claire. Les jeunes regardent si un syndicat défend réellement les travailleurs ou s’il est enfermé dans des logiques politiques ou personnelles. Le problème n’est pas l’absence de relève, mais la nécessité de formation, d’encadrement et de sérieux dans l’engagement. Je crois que la relève existe déjà. À la FPU, elle est assurée. Je connais des jeunes qui ont un potentiel extraordinaire. Il y a aujourd’hui une nouvelle génération qui peut jouer un rôle important dans le pays. Mais il faut leur laisser la place et les encourager.
Hans Soobramanien : « Le principal défi reste de convaincre les jeunes que le syndicalisme peut être un outil de changement »
Parmi les jeunes que la Confédération des travailleurs du secteur privé (CTSP) souhaite voir prendre progressivement la relève figure Hans Soobramanien, 23 ans.
Le jeune Technical Advisor estime que si peu de jeunes s’engagent aujourd’hui, c’est souvent parce qu’ils ont le sentiment que la scène politique et sociale est verrouillée. « Si les jeunes s’y intéressent peu, c’est souvent parce qu’ils sont résignés face à une scène politique qui semble verrouillée. Beaucoup pensent qu’ils ne peuvent plus influencer le changement », explique-t-il.
Pourtant, son passage à la CTSP lui a montré une autre réalité. Selon lui, le syndicalisme reste un espace concret d’action pour sensibiliser aux enjeux de société comme la pension de vieillesse ou le déclin de la natalité.
Hans Soobramanien reconnaît que son engagement n’était pas une vocation au départ. « C’est le hasard des circonstances qui m’y a conduit. À l’époque, je cherchais simplement un emploi. Je ne connaissais pratiquement rien au syndicalisme avant d’y mettre les pieds », confie-t-il.
Aujourd’hui, il estime que le principal défi reste de convaincre les jeunes que le syndicalisme peut encore être un véritable outil de changement.
Shayn Sinnassamy : « Il faut parler le langage des jeunes »
Pour Shayn Sinnassamy, 25 ans, le problème dépasse un simple manque d’intérêt. Selon lui, il existe aujourd’hui un véritable fossé entre les jeunes et le syndicalisme. Le jeune négociateur estime que les figures syndicales, souvent les mêmes depuis longtemps, peinent à parler à une génération plus connectée et plus rapide dans ses modes d’engagement.
De plus, il y a les transformations du monde du travail : précarité, freelancing, télétravail et secteurs émergents comme le BPO ou la finance, qui éloignent les jeunes des structures syndicales traditionnelles, historiquement centrées sur les emplois industriels. Beaucoup ne se sentent donc pas directement concernés.
Il évoque aussi un désintérêt général pour les institutions, ainsi qu’un manque d’éducation civique et politique. « Les jeunes sont engagés, mais autrement », note-t-il. Il fait référence aux mobilisations sur les réseaux sociaux ou autour de causes spécifiques comme le climat ou la justice sociale.
Pour lui, le défi du syndicalisme est de se réinventer : parler le langage des jeunes, utiliser les réseaux sociaux, intégrer les nouvelles formes de travail et redonner vie à l’action collective.
Shanya Behary-Paray : « Les jeunes ne sont pas désengagés, mais s’expriment autrement »
Shanya Behary-Caray, 24 ans, Technical Advisor à la CTSP, partage une analyse similaire, mais plus approfondie des causes de cette déconnexion.
Elle évoque d’abord une forte migration des jeunes vers l’étranger, attirés par ce qu’ils perçoivent comme de meilleures opportunités. Selon elle, le manque d’éducation civique et politique joue un rôle important, car beaucoup de jeunes ne comprennent pas réellement le fonctionnement du syndicalisme ni les bases de la vie politique, souvent réduite à des rivalités entre des partis.
Shanya Behary-Caray estime aussi que le monde du travail a profondément changé, avec l’essor des emplois précaires, du freelancing et du numérique. Ce qui éloigne les jeunes des syndicats traditionnels historiquement centrés sur les emplois industriels. Elle relève un manque de représentativité et des structures parfois rigides et peu adaptées à la nouvelle génération.
Cependant, elle insiste sur le fait que les jeunes ne sont pas désengagés, mais qu’ils s’expriment autrement, notamment à travers les réseaux sociaux et les causes sociales. Pour elle, le défi du syndicalisme est clair : se réinventer, parler le langage des jeunes et investir les nouveaux espaces numériques pour rester pertinent.
Fabrina Louison