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Féminicides : l’État ne compte toujours pas ses mortes

Par Jean-Marie St Cyr
Publié le: 19 avril 2026 à 17:00
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homicide

À Maurice, on compte les plaintes, pas les mortes. Le rapport 2025 de la NHRC révèle un système fragmenté, où alertes ignorées, données absentes et protections inefficaces laissent les femmes sans issue.

De janvier 2025 à ce jour, 6 478 cas de violences domestiques ont été signalés par des femmes aux autorités mauriciennes. Dix femmes ont perdu leur vie. Sept bénéficiaient d’une ordonnance de protection. Ces chiffres existent. D’ailleurs, ils ont été évoqués au Parlement par la ministre de l’Égalité des genres, Arianne Navarre-Marie, mardi. En revanche, ce qui n’existe pas, c’est la suite logique : un registre national qui permettrait de savoir combien de ces femmes ont fini par être tuées par leur conjoint.

Car actuellement, quand une telle mort survient, elle est enregistrée comme un homicide « ordinaire ». Ni le lien conjugal ou familial (matricide), ni la dimension de genre ne figurent dans la nomenclature officielle. Le mot féminicide est absent du droit mauricien : il n’y a aucune définition juridique, ce qui rend tout décompte officiellement impossible. 

Les données sont là, pourtant, éparpillées entre la police, le ministère de la Santé, le bureau du Directeur des poursuites publiques (DPP) et les ONG, sans qu’aucun mécanisme les fasse se parler. « Les féminicides sont dilués dans des statistiques générales, ce qui efface leur dimension structurelle et genrée », résume Anushka Virahsawmy, directrice de Gender Links.

Ce n’est pas, insiste-t-elle, une question de moyens techniques. « Ne pas créer de registre national, c’est refuser de reconnaître que ces morts s’inscrivent dans un continuum de violences pourtant largement documenté. C’est continuer à traiter chaque cas comme un drame isolé, alors qu’il s’agit d’un échec collectif de prévention, de protection et de suivi. » Et elle va plus loin : à l’heure où l’Afrique affiche les taux de féminicides conjugaux les plus élevés au monde, l’absence de données officielles à Maurice ne relève pas d’un manque d’informations, mais d’une défaillance institutionnelle grave.

Kashif Imambacass, conseiller juridique de l’ONG Passerelle, reconnaît que Maurice n’est pas un cas isolé. Même des pays bien dotés en ressources peinent à produire des données fiables sur le féminicide. Mais il est formel : « Cette réalité ne doit pas servir d’excuse à l’inaction. »

C’est ce vide, et les mécanismes qui le perpétuent, que le rapport annuel 2025 de la National Human Rights Commission (NHRC) s’attache à documenter. Ce qu’il décrit, c’est moins une faillite qu’un effacement progressif : à chaque étape du parcours d’une victime, des signaux qui auraient pu permettre d’agir disparaissent, ignorés, dilués, perdus dans l’absence de coordination entre institutions.

Une défaillance qui se construit étape par étape

Le premier de ces points d’effacement se trouve dans les postes de police eux-mêmes. Me Melany Nagen, vice-présidente de la division des droits humains de la NHRC et auteure du volet féminicide du rapport, ne mâche pas ses mots : « Je vais le dire haut et fort, nous avons un gros problème de négligence, un gros problème au niveau des forces de l’ordre, au niveau des postes de police quand une victime se présente pour porter plainte. » Ce qui se passe concrètement ? On renvoie ces femmes chez elles avec des « encouragements » : leur conjoint avait bu, ça va s’arranger, c’est une affaire de famille…

Ce traitement s’accompagne d’une violation routinière de la loi elle-même. Celle-ci prévoit expressément qu’une femme policière doit être présente lors du dépôt d’une plainte pour violence domestique, à toute heure du jour. « Normalement, les femmes font des dépositions au poste de police par rapport aux violences domestiques, mais ce sont des officiers de la gent masculine qui sont présents au lieu d’avoir une femme policière, comme le prévoit la loi », relève Me Melany Nagen. C’est une infraction commise de façon ordinaire, sans que personne ne s’en émeuve. Sa conclusion est tranchante : « Il y a une défaillance profonde de l’État par rapport aux violences faites aux femmes. »

Le second point d’effacement se situe en aval : les ordonnances de protection. Cet outil juridique contraint le conjoint violent à s’éloigner et permet son arrestation immédiate en cas de violation. Me Satyajit Boolell, président de la NHRC et ancien DPP, est catégorique : dans la majorité des cas, elles présentent des défaillances et ne sont souvent pas respectées. Non par défaut juridique, mais parce qu’il n’existe aucun suivi systématique, une fois l’ordonnance délivrée. Sans ce filet, l’ordonnance reste une feuille de papier.

Me Melany Nagen accueille favorablement les modifications législatives en préparation, qui rendraient plus difficile le retrait d’une ordonnance de protection. Sous une telle ordonnance, rappelle-t-elle, l’agresseur peut être arrêté à n’importe quel moment, ce qui constitue, pour les victimes qui en comprennent la portée, une protection réelle. Encore faut-il que la loi soit effectivement appliquée. Ce qui, en l’état, est loin d’être toujours le cas.

Pour Kashif Imambacass, lorsque des signaux d’alerte existent, mais ne sont ni centralisés ni suivis d’effet, c’est le système dans son ensemble qui faillit. Quand une femme a porté plainte, obtenu une ordonnance de protection et meurt malgré tout, le problème n’est pas individuel mais institutionnel, même s’il serait simpliste, concède-t-il, de simplement dire « minis pa pe fer nanye ». « Nous avons trop de débats politisés et trop de renouveau à chaque nouveau parti politique. On recommence toujours presque à zéro au lieu d’évaluer ce qui marche réellement et ce qu’il faudrait changer. » La responsabilité institutionnelle inclut aussi ce qui n’a pas été mis en place, insiste-t-il : les mécanismes pourtant identifiés et recommandés à plusieurs reprises, restés sans suite.

L’impératif du registre

Face à ce tableau, la réponse préconisée par la NHRC est à la fois précise et politiquement exigeante. Me Satyajit Boolell plaide pour un registre des personnes ayant des antécédents de violence domestique, assorti d’une vigilance continue des forces de l’ordre : « Pour les personnes qui ont un passé de violence domestique, il faut avoir un registre et un suivi de leur situation pour s’assurer qu’elles disposent toujours de la vigilance des forces de l’autorité. » 

Anushka Virahsawmy abonde dans le même sens : il est urgent, insiste-t-elle, que l’État mette en place un système national de centralisation et de suivi des signaux d’alerte, impliquant conjointement la police, la justice, les services sociaux et le secteur de la santé. L’évaluation systématique des situations à haut risque et l’obligation de coordination entre institutions ne sont pas des options. Ce sont des impératifs. « Chaque féminicide précédé de signaux ignorés engage la crédibilité de l’État et son devoir de protection. »

La solution technique, elle, est connue. Me Melany Nagen s’inspire du Clare’s Law (voir encadré), le Domestic Violence Disclosure Scheme introduit en Angleterre et au Pays de Galles en 2014, qu’elle a évoqué lors des travaux préparatoires du Domestic Violence Abuse Bill du ministère de l’Égalité des genres en février 2026. Ce dispositif permet à toute personne de consulter un registre pour vérifier si son partenaire a des antécédents de violence.

Le registre que préconise la NHRC ne se limiterait pas aux femmes : il concernerait tout individu, homme ou femme, ayant eu des comportements violents envers son partenaire, et recenserait les demandes d’ordonnances de protection auprès des tribunaux ou du Family Support Service. Passerelle tient d’ailleurs à souligner l’importance de ne pas cantonner ce débat à la seule violence conjugale au féminin : « Les hommes doivent sentir qu’ils ont aussi le droit de dénoncer, et tout registre qui sera mis sur pied ne doit pas les ignorer. »

Des signes d’évolution existent. Le futur Domestic Abuse Bill introduit une obligation de signalement pour certaines professions. Des unités spécialisées dans les violences de genre ont été mises en place. Kashif Imambacass reconnaît ces avancées, tout en soulignant qu’elles restent incomplètes sans un système de données centralisé et harmonisé. 

Me Satyajit Boolell appelle, pour sa part, à une approche qui dépasse largement la seule réponse légale : « La violence domestique est un calvaire. Il faut impliquer les psychologues pour un soutien et un accompagnement. Il faut aussi avoir une vigilance des autorités, au sein de la force policière et du ministère de l’Égalité des genres et du bien-être de la famille, où il y a déjà un service spécialisé. » Il déplore néanmoins que les résultats restent en deçà des attentes ; c’est d’ailleurs l’objet de la question que la NHRC pose ouvertement dans son rapport : quel est le maillon faible dans cette chaîne ?

Melany Nagen et Kashif Imambacass partagent cette nécessité de formation à tous les niveaux – forces de l’ordre, magistrature, professionnels de santé, travailleurs sociaux – afin que chacun soit en mesure d’identifier les dynamiques de violence avant qu’elles ne deviennent irréversibles. Mais Me Nagen rappelle les limites du mandat de la NHRC: « Nous sommes disposés à aider, mais notre mandat est de faire des recommandations. La formation devrait venir du ministère de l’Égalité des genres, car c’est lui qui est habilité à changer la situation. » 

Kashif Imambacass élargit la responsabilité bien au-delà des seules institutions : « Le futur Domestic Abuse Bill, avec l’obligation de signalement pour certaines professions, consacre ce principe essentiel : la lutte contre les violences domestiques relève non seulement de l’État, mais aussi de chaque acteur capable d’agir : citoyen, voisin, collègue, policier, infirmier. »

Une décision politique, rien d’autre

Pour Anushka Virahsawmy, l’enjeu relève directement de la responsabilité politique : « Compter les féminicides, c’est accepter de mesurer l’efficacité, ou l’inefficacité, des politiques publiques mises en place. Ne pas les compter, c’est éviter de rendre des comptes, d’identifier les failles institutionnelles et de nommer les priorités réelles. »

La mise en place d’un registre national des féminicides n’est pas une démarche techniquement complexe, renchérit Kashif Imambacass : « Il s’agit avant tout d’une décision politique. » Pendant des décennies, la violence domestique a été considérée comme une affaire privée, parfois banalisée dans certains discours publics, y compris, rappelle-t-il, dans le contexte mauricien. L’absence de données n’est pas un oubli. C’est le reflet de la place que ces vies ont longtemps occupées dans les priorités de l’État.

Tant que Maurice ne se donnera pas les moyens de compter les féminicides – de les nommer, de les documenter, d’en assumer la réalité –, la prévention demeurera, comme le dit Anushka Virahsawmy, « un discours sans moyens ni volonté réelle ». Les données existent, dispersées, silencieuses, inutilisées. Chaque féminicide précédé de signaux ignorés engage la crédibilité de l’État et son devoir de protection. 

Ce qui manque n’est pas technique. C’est la décision politique de faire enfin parler ces chiffres — avant qu’ils ne deviennent, une fois de plus, le dénombrement muet de vies qui auraient pu être sauvées.

Qu’est-ce que le Clare’s Law ?

Le Clare’s Law, également appelé Domestic Violence Disclosure Scheme (DVDS), a été mis en place en Angleterre et au Pays de Galles en 2014. Il porte le nom de Clare Wood, assassinée en 2009 par son ex-compagnon, qui avait un lourd passé de violences envers d’anciennes partenaires. Un passé que Clare ignorait totalement. L’objectif du Clare’s Law est de permettre à toute personne (ou à un tiers : parent, ami) d’obtenir des informations de la police sur le passé violent d’un partenaire actuel ou potentiel, avant que la violence n’escalade jusqu’au féminicide.

Le dispositif repose sur deux mécanismes complémentaires :

Right to Ask (Droit de demander ) : toute personne peut saisir la police pour vérifier les antécédents de son partenaire.

Right to Know (Droit de savoir) : la police peut divulguer spontanément ces informations, si elle estime qu’un danger imminent existe.

Depuis son lancement, le schéma a permis de traiter des dizaines de milliers de demandes chaque année (près de 90 000 en 2024-2025), aidant de nombreuses femmes à quitter une relation toxique avant le premier coup.

Source : Home Office UK

Le silence de l’Observatoire de la violence basée sur le genre 

Dans le cadre de ce dossier, Le Dimanche/L’Hebdo a sollicité l’Observatoire de la violence basée sur le genre (GBVO), instance mise sur pied en décembre 2021. À l’heure où nous mettions sous presse, samedi, aucune réponse ne nous est parvenue. 

Pourtant, l’Observatoire est l’instance nationale chargée de coordonner la collecte, la centralisation et l’analyse des données relatives à toutes les formes de violence basée sur le genre dans la République de Maurice. Ses attributions se déclinent selon sept axes de travail précis :

Coordination des données : Agence centrale et point focal pour la compilation et l’analyse des statistiques officielles émanant de toutes les institutions.

Numérisation : Soutien à la digitalisation des informations pour optimiser le suivi et l’évaluation (Monitoring & Evaluation) des cas.

Évaluation d’impact : Réalisation d’études techniques pour mesurer l’efficacité des politiques publiques et des initiatives de lutte contre la VBG déjà en place.

Partenariats et plaidoyer : Mobilisation et fédération des ressources publiques et civiles autour d’approches sociales innovantes.

Veille et recherche : Identification et analyse des thématiques prioritaires émergentes sur le court terme.

Veille internationale : Repérage et promotion des meilleures pratiques (régionales et internationales) pour encourager leur adoption à Maurice.

Recommandations factuelles : Formulation de propositions concrètes et fondées sur des preuves (evidence-based) pour améliorer les services et les infrastructures de l’État et de la société civile.

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violence
Après un recul en 2021, les cas de violence domestique repartent fortement à la hausse, atteignant des niveaux records en 2023 et 2025.
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