Mise à jour: 16 janvier 2026 à 07:59

Féminicide : combien de femmes faudra-t-il encore enterrer avant d’agir?

Par Kinsley David
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Le problème devient urgent
Le problème devient urgent

Le récent meurtre de Shivani Saminaden, 30 ans, remet brutalement le féminicide au cœur de l’actualité. Une fois encore, l’émotion et l’indignation dominent. Mais au-delà des réactions, une question demeure : combien de vies faudra-t-il encore perdre avant d’agir concrètement et d’instaurer des mesures durables pour protéger les femmes ?

Depuis 2020, au moins 24 femmes ont perdu la vie à Maurice dans des contextes de violence domestique ou relationnelle. En 2024, 5 758 cas de violence domestique ont été officiellement rapportés. Au tournant de 2025–2026, deux femmes ont été tuées en moins de 72 heures. Pour les juristes engagées sur le terrain, ces chiffres ne relèvent ni de la fatalité ni de l’exception.

Selon Mokshda Pertaub, avocate et présidente de MPower, ces drames révèlent une réalité profondément dérangeante. « Malgré les discours officiels, les campagnes de sensibilisation et certaines avancées jurisprudentielles, les femmes à risque ne sont toujours pas protégées de manière effective », fait-elle ressortir. 

Derrière chaque féminicide, rappelle-t-elle, il y a rarement une surprise. En effet, il y a des signaux d’alerte clairs, souvent répétés : plaintes à la police, menaces, violences antérieures, tentatives de séparation. Lorsque ces signaux ne déclenchent pas une protection immédiate, le système échoue. Le problème n’est donc pas ponctuel, il est structurel.
Au-delà de l’indignation, l’urgence d’agir

À chaque féminicide, la société réagit avec stupeur et colère. Toutefois, cette indignation, aussi légitime soit-elle, ne dure pas. Pour Mokshda Pertaub, ce réflexe collectif est devenu un piège : « L’indignation seule n’est pas une politique publique. Elle est émotionnelle, réactive et éphémère ». Faute de mécanismes de suivi, d’évaluation et de responsabilisation, la réponse reste fragmentée. Le cycle se répète inlassablement : un drame, une mobilisation, puis le silence jusqu’au prochain féminicide.

Sur le papier, le cadre légal mauricien prévoit des dispositifs de protection. Dans la réalité, ces dispositifs peinent à sauver des vies. Les femmes font ce que l’État attend d’elles : elles portent plainte, signalent les violences, demandent de l’aide. Pourtant, la réponse institutionnelle arrive souvent trop tard. « Le droit ne peut pas se contenter d’exister », indique-t-elle. 

« Les lois ne sauvent des vies que lorsqu’elles sont appliquées de manière rigoureuse, coordonnée et rapide », ajoute Mokshda Pertaub. C’est dans ce contexte que le regard de Venusha Autar, avocate et formatrice au National Women’s Council, apporte un éclairage complémentaire. Pour elle, l’une des failles majeures du système réside dans l’absence de reconnaissance juridique du féminicide.

Quand nommer le crime, c’est le révéler

Le féminicide, rappelle Me Venusha Autar, n’est pas un homicide ordinaire : « Il s’agit du meurtre d’une femme parce qu’elle est une femme, généralement dans un contexte de domination, d’emprise et de violences conjugales répétées ».

Or, le Code pénal mauricien ne reconnaît toujours pas le féminicide comme infraction spécifique. Les auteurs sont poursuivis pour meurtre ou homicide, ce qui invisibilise la dimension genrée du crime et limite la réponse judiciaire. Cette absence empêche aussi un suivi renforcé des auteurs à haut risque et une activation plus rapide des mécanismes de protection.

Les affaires récentes, notamment celles de Marie Anna Muthoora et de Shivani Saminaden, rappellent une réalité troublante : beaucoup de ces femmes avaient montré des signes de danger avant leur décès. « Ce sont des vies qui auraient pu être sauvées », souligne Me Autar.

Une avancée judiciaire, mais encore insuffisante

La reconnaissance du féminicide par la Cour suprême en décembre 2025, dans l’affaire State v. Nubbeebuccus Mamode Umaiir, a marqué un tournant symbolique fort. La Cour y affirme notamment que les femmes ne sont pas la propriété de leurs anciens partenaires. Cependant, pour Me Autar comme pour Mokshda Pertaub, cette avancée reste fragile tant qu’elle n’est pas suivie d’une réforme législative claire.

Nommer le crime dans la loi permettrait de reconnaître son caractère genré, de rendre visibles les sanctions, d’imposer des peines adaptées et de déclencher plus rapidement des mécanismes de protection. « Ce n’est pas une revendication symbolique. C’est un outil essentiel de justice et de prévention », explique Mokshda Pertaub. 

Au-delà du droit, les deux avocates alertent sur un autre danger : les discours misogynes et culpabilisants qui émergent après chaque féminicide. Ces commentaires déplacent la responsabilité du crime vers la victime, banalisent la violence masculine et nourrissent l’impunité. « Ce ne sont pas de simples opinions, ce sont des discours qui participent activement à la violence », rappelle Mokshda Pertaub.

La misogynie, loin d’être une ignorance, est un système de pensée qui justifie la domination. Le droit, en nommant clairement ces violences et en les sanctionnant, peut contribuer à redéfinir les normes sociales et tracer les limites de l’acceptable.

L’heure des décisions

Sur l’urgence, les deux intervenantes sont unanimes. En attendant la réforme du « Domestic Abuse Bill », des mesures immédiates peuvent et doivent être mises en place. Il est question de renforcer l’évaluation des risques dès les premières plaintes ; améliorer la coordination entre la police, les services sociaux et les refuges ; former systématiquement les agents de première ligne à une approche sensible au genre et au trauma.

Pour Mokshda Pertaub, « l’inaction n’est pas une option neutre, elle coûte des vies ». De son côté, Me Venusha Autar est d’avis que l’engagement sur le terrain est, certes, essentiel, mais il ne suffit plus. « Tant que le féminicide ne sera pas reconnu comme infraction pénale spécifique, les femmes resteront insuffisamment protégées », déplore-t-elle.

Le féminicide n’est ni un accident ni une explosion de colère incontrôlée. Il est l’aboutissement d’une violence normalisée, tolérée et trop souvent ignorée. Comprendre le féminicide, c’est refuser de le banaliser. Agir, désormais, est une obligation juridique, politique et humaine.


50 000 femmes tuées en 2024 : le féminicide, une urgence mondiale

Le féminicide demeure une réalité alarmante à l’échelle mondiale. Selon les dernières données des Nations unies, près de 50 000 femmes et filles ont été tuées par un proche en 2024, soit 137 victimes par jour, une toutes les dix minutes.

Au total, 83 000 femmes et filles ont été tuées de manière intentionnelle dans le monde l’an dernier. Parmi elles, 60 % ont perdu la vie dans la sphère privée, aux mains d’un partenaire intime ou d’un membre de leur famille. Le domicile reste ainsi le lieu le plus dangereux pour les femmes, loin devant l’espace public.

Malgré des années d’engagements internationaux, les chiffres demeurent largement inchangés. Aucune région du monde n’est épargnée, avec une concentration particulièrement élevée en Afrique, qui enregistre le plus grand nombre de féminicides commis par un proche.

Le rapport souligne également que la violence ne surgit pas soudainement. Elle s’inscrit souvent dans un continuum fait de contrôle, de menaces, de harcèlement et, de plus en plus, de cyberviolence. Ces formes de violence, lorsqu’elles ne sont pas identifiées et traitées à temps, peuvent basculer vers le féminicide.

Ce constat international rappelle que le féminicide n’est ni un fait divers ni une fatalité, mais un phénomène systémique, appelant des réponses structurelles, coordonnées et durables, bien au-delà des réactions de circonstance.


Ferial Ramjaun, militante de la cause féminine et membre de l’association Passerelle : « La prévention n’a de sens que si elle s’attaque aux vraies causes de la violence »

Les campagnes de sensibilisation s’enchaînent, mais les résultats peinent à se faire sentir. Malgré une parole plus visible autour des violences faites aux femmes, les féminicides continuent. Pour Ferial Ramjaun, militante de la cause féminine et membre de l’association Passerelle, cette situation montre clairement les limites d’une prévention trop générale.

Selon elle, la prise en charge sociale est essentielle dans la lutte contre le féminicide, car la violence ne surgit jamais sans contexte. « Il faut prendre en considération les actes de violence dans leur globalité et aller à la source des problèmes, pas seulement traiter ce qui est visible », insiste-t-elle. Se contenter d’agir en surface empêche de comprendre ce qui mène progressivement à l’irréparable.

Ferial Ramjaun souligne que la violence n’est pas un problème uniforme. Les causes varient d’un cas à l’autre et ne peuvent être réduites à une seule explication. « Chez certains, ce sont des problèmes de drogue ou d’alcoolisme ; chez d’autres, une incapacité à gérer les émotions, la colère, la frustration, les non-dits ou le manque de communication », explique-t-elle. C’est précisément pour cette raison qu’elle appelle à la mise en place d’études sociales ciblées, capables d’identifier les causes réelles de la violence dans chaque situation.

Pour la militante, la prévention reste indispensable, mais elle doit être une prévention qui fait sens. Elle rappelle que Passerelle a récemment lancé une campagne, toujours en cours, pour aider les femmes à déterminer si elles sont en situation de violence. Cette initiative leur permet d’identifier des signes souvent banalisés et de savoir comment agir grâce à un violentomètre. « Aider une femme à reconnaître la violence qu’elle subit, c’est déjà lui donner un outil de protection », affirme-t-elle.

Cependant, Ferial Ramjaun insiste sur un point central : la responsabilité ne peut reposer uniquement sur les victimes ou les associations. « Les autorités doivent s’unir pour trouver des solutions concrètes et aller à la base du problème », plaide-t-elle. Cela implique aussi de prendre en compte les réalités socio-économiques. La cherté de la vie, la précarité et la pauvreté peuvent alimenter des frustrations profondes qui, sans accompagnement, dégénèrent en violences extrêmes.

Soutenir les familles en difficulté, renforcer l’accompagnement social et intervenir en amont ne sont pas des mesures secondaires, conclut-elle, mais des leviers essentiels pour prévenir le féminicide. Sans une approche sociale sérieuse et ciblée, les campagnes resteront visibles, mais les violences, elles, continueront de produire leurs drames.


Anouchka Sooriamoorthy, chercheuse et philosophe : « Le féminicide n’est pas un fait divers : c’est l’aboutissement d’un système de domination »

Pour Anouchka Sooriamoorthy, penser le féminicide impose avant tout un travail de démystification. Démystifier, c’est sortir des récits mensongers qui donnent à la violence une apparence de normalité, voire de fatalité. Les violences faites aux femmes ne relèvent ni de la nature ni du hasard : elles sont le produit de constructions sociales, culturelles et économiques profondément enracinées.

La philosophe rappelle que les différences biologiques entre femmes et hommes ne justifient en rien les rapports de domination. « Si les sociétés ont évolué, les imaginaires de genre, eux, restent figés dans des conceptions anciennes qui présentent encore la soumission féminine comme naturelle. Ces idées sont renforcées par des normes sociales et religieuses qui assignent aux femmes des rôles contraignants, souvent intériorisés dès l’enfance, au point de limiter leur liberté de choix et leur capacité à dire non », souligne-t-elle.

Le langage lui-même participe à cette domination. La manière dont le mariage est souvent évoqué en termes de possession plutôt que de partenariat révèle une conception persistante de l’appropriation du corps et de la vie des femmes. Ces normes ne sont ni marginales ni propres à une culture spécifique : elles traversent les sociétés, y compris chez celles et ceux qui en ont pleinement conscience.

Anouchka Sooriamoorthy identifie également le système économique comme un facteur aggravant. Le capitalisme contemporain, fondé sur l’exploitation et la domination, façonne notre rapport au vivant. Le corps des femmes, perçu comme plus « faible », devient un objet, au même titre que la terre ou les ressources naturelles. Cette logique s’observe aussi dans le monde du travail, où la performance et la compétition écrasent les plus vulnérables et banalisent la violence symbolique.

Démystifier le féminicide, c’est enfin refuser l’idée que les lois seraient nécessairement justes ou suffisantes. Une société peut préférer la stabilité à la justice, même au prix de l’injustice. C’est aussi déconstruire le mythe selon lequel les femmes seraient responsables de leur situation ou qu’elles exagéreraient leur souffrance, un discours qui contribue à la banalisation de la violence et à l’impunité.

La philosophe insiste sur le danger de réduire les féminicides à des chiffres. Les statistiques n’ont ni visage ni nom. Seuls les récits, la littérature, la philosophie et les mots permettent de redonner une humanité aux victimes et de rappeler que derrière chaque féminicide se cache une vie, une histoire, une fuite désespérée.


Le violentomètre : identifier la violence avant qu’il ne soit trop tard
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violentomètre

Agir avant que la violence ne devienne mortelle reste l’un des défis majeurs dans la lutte contre le féminicide. C’est dans cette logique de prévention en amont qu’a été développé le violentomètre. Il s’agit d’un outil simple, visuel et accessible, conçu pour aider les femmes à évaluer leur relation et à identifier les premiers signes de violence.

Lancé en 2020, le violentomètre permet à une femme de se situer et de comprendre si sa relation est saine ou si elle devient progressivement dangereuse. Trop souvent, la violence s’installe de manière insidieuse, banalisée, minimisée, jusqu’à ce qu’il soit trop tard. Cet outil agit comme un repère concret, là où le doute, la peur ou la normalisation empêchent parfois de nommer ce qui est vécu.

L’outil se présente sous la forme d’une échelle divisée en trois segments.  Le vert indique une relation saine, fondée sur le respect, la confiance et la communication. L’orange correspond à une zone d’alerte, où apparaissent les premiers signes de contrôle, de pression, de jalousie excessive ou de dénigrement. Le rouge, enfin, signale une situation de danger : la violence est installée et il est impératif de demander de l’aide.

À Maurice, dans le cadre de la campagne « Stop Violans kont Fam », le violentomètre a été traduit en créole mauricien afin de toucher le plus grand nombre et de lever les barrières linguistiques. Avec le soutien de l’Ambassade de France, ces violentomètres sont distribués dans les entreprises, les usines, les centres commerciaux et d’autres lieux publics, pour assurer une diffusion sur l’ensemble du territoire.

L’objectif est clair : diffuser largement cet outil auprès des femmes, mais aussi sensibiliser l’entourage, les collègues et les familles. Reconnaître les signes de violence n’est pas uniquement une affaire privée, c’est une responsabilité collective.

En donnant des mots, des repères et une échelle lisible, cet outil permet de sortir du flou et de la banalisation. Il rappelle que la violence n’apparaît pas soudainement au stade du rouge, mais qu’elle progresse par étapes. Identifier ces étapes, c’est se donner une chance d’agir à temps.

Dans un contexte où les féminicides continuent d’endeuiller le pays, le violentomètre s’impose comme un outil de prévention essentiel, complémentaire aux lois, aux campagnes et aux dispositifs de prise en charge. Parce que comprendre la violence, c’est aussi se donner les moyens de l’arrêter avant qu’elle ne tue.

 

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