À l’aube de ses 101 ans, Fatimah, non-voyante depuis 35 ans, n’a jamais manqué une seule prière. Entre discipline spirituelle et leçons de pardon, elle livre un témoignage bouleversant sur la paix de l’âme et la force de la transmission.
Trois heures du matin. Dans la pénombre, une petite silhouette, déjà debout. Dans sa maison de Plaine-Magnien, Fatimah, 100 ans, prépare le « sehri » dans l’obscurité, dans le cadre du Ramadan. Elle ne voit plus rien depuis 35 ans, mais ses mains connaissent chaque recoin de cette cuisine.
Plus tard dans la journée, ce seront les légumes à couper, la pâte des « gato zinzli » à préparer pour que sa fille Faiza, 62 ans, les fasse frire. Entre les deux, le « namaz » - cinq fois par jour, comme chaque jour depuis plus de 75 ans. Le 24 juin prochain, Fatimah fêtera ses 101 ans. Elle n’a pas manqué une seule prière depuis l’âge de 25 ans.
Née Marie Yolande Raboude en 1925 à Rose-Belle, elle grandit dans une famille modeste de cinq enfants où l’on ne manquait pas de l’essentiel, pas de l’argent, mais de l’amour et de la solidarité. « Nou ti viv sinp », dit-elle.
Sa mémoire, à presque 101 ans, reste étonnamment vive : les repas partagés, les longues journées auprès des parents, la chaleur des petits moments du quotidien remontent avec une précision qui surprend. Elle attribue ce don à Allah, avec la même sérénité tranquille qu’elle met dans tout ce qu’elle dit. « Mo rapel tou. Se Allah ki gard mo memwar. »
Sa vie bascule en 1950, un matin ordinaire. Elle se rend au puits chercher de l’eau quand elle croise Syed Haroon Mahomathoo Ghaboos, entouré de quelques amis. Sirdar aux Travaux publics, il deviendra plus tard agent chez Walter ; un homme humble et sérieux, respecté pour son honnêteté et son sens du devoir. « Nou finn koze. Apre nou finn revwar. » Dans cette simplicité se cache toute la douceur d’une histoire qui commence sans se presser.
Une relation se construit, solide et confiante. Par amour et par conviction profonde, Marie Yolande embrasse l’islam et devient Fatimah. C’est Syed qui lui ouvre la voie ; il lui offre des livres religieux, lui apprend les gestes du « namaz » un par un, lui fait découvrir le Coran. « Li finn montre mwa pa par pa. » Elle se souvient encore de ces premiers apprentissages : les versets récités à voix basse, les gestes recommencés patiemment jusqu’à ce qu’ils deviennent naturels, la prière qui s’installe dans le corps comme une respiration.
Depuis ce premier jour, elle n’a plus jamais manqué le rendez-vous. « Depi sa zour-la, mo pa fi’nn rat namaz. Zame », dit-elle, et dans ce mot court il y a toute une vie de discipline choisie et de paix intérieure.
Car pour Fatimah, la foi ne se limite pas à des paroles. « Mo lafwa, se fer namaz, gard roza, fer la sarite ek ed dimounn », explique-t-elle. Même aujourd’hui, à 100 ans, elle continue de respecter les horaires de prière avec une régularité impressionnante.
Elle insiste sur l’importance de la lecture du Coran. « Si ou lir verse Coran, ou leker gagn lape », affirme-t-elle.
Au fil des années, de jeunes couples qui venaient de se marier frappaient à sa porte car ils ne savaient pas bien faire le « namaz ». Elle leur enseignait les gestes, les paroles, les horaires, et revenait toujours au même point essentiel : le pardon. « Pa gard rankinn. Pardone. Allah kontan dimounn ki pardone. » Cinq familles ont ainsi traversé sa porte. Elle n’en parle pas comme d’un accomplissement : transmettre était pour elle une évidence, pas une fierté.
Ce sont les Ramadan en famille qu’elle évoque avec le plus de chaleur. La maison éveillée avant l’aube, chacun avec son rôle, les repas préparés avec soin dans l’obscurité du petit matin, la sobriété heureuse de ceux qui jeûnent par conviction. Les enfants apprenaient en observant leurs parents prier, sans qu’on leur impose rien.
Les soirées après la rupture du jeûne étaient lentes et spirituelles, et les fêtes de l’Eid-ul-Fitr amenaient les voisins, les plats partagés, les vêtements neufs qui illuminaient les visages des plus jeunes. « Ti ena partaz, ti ena pardon, ti ena lamour », raconte-t-elle, la voix transportée par un souvenir précis, avec une lumière et une odeur.
Elle a porté huit enfants. Trois sont morts avant elle. Elle l’évoque avec pudeur, sans chercher ses mots : « Perdi enn zanfan, samem zafer pli dir dan lavi. Me mo finn aksepte volonte Allah. » Dans cette phrase tient à la fois une douleur réelle et une paix profonde, sans que l’une efface l’autre.
Sa descendance s’étend aujourd’hui sur quatre générations : 25 petits-enfants, 43 arrière-petits-enfants, deux arrière-arrière-petits-enfants. Elle sourit en y pensant : « Cela en fait du monde ! »
Il y a 35 ans, une forte tension oculaire lui prend la vue. Ce qui aurait pu briser une autre ne l’a pas ralentie. Ses versets, elle les connaît par cœur. Sa prière n’a pas changé d’horaire. « Mo pa trouve, me mo fer mo namaz e mo resit Coran », dit-elle simplement. Et si on lui demande comment elle tient, elle répond avec une énergie qui surprend : « Mo pa res asize. Mo bizin bouze. »
À l’approche de ses 101 ans, son message aux jeunes n’a rien de complaisant. « Mo pou gagn 101 ans, mo resit Coran malgre mo pa trouve, mo pa rat namaz. Ki exkiz zot ena ? » Et sur le pardon, sa conviction la plus profonde, celle qu’elle a portée toute sa vie : « Si ou gard rankinn, ou leker res lour. Pardone, ou pou viv leze. »
Le 24 juin prochain, Fatimah se lèvera à trois heures du matin. Comme toujours. Le cœur léger.





