Législatives 2019

Faizal Jeerooburkhan, de Think Mauritius : «Une alliance postélectorale pourrait s’avérer plus grave»

Faizal Jeerooburkhan

L’observateur politique et membre de Think Mauritius, Faizal Jeerooburkhan, qualifie de mesquine et de manque de respect l’annonce du chef du gouvernement par rapport à la dissolution du Parlement et de la date des élections générales. Il soutient aussi que toute alliance postélectorale serait néfaste pour la démocratie.

Le Premier ministre a annoncé, dimanche, que les élections sont programmées pour le 7 novembre. La campagne électorale va durer un mois. Est-ce suffisant, selon vous ?
Un mois, c’est très court ! C’est une stratégie où le Premier ministre prend au dépourvu tous ses adversaires. Je dirais même que c’est de la mesquinerie. Le chef du gouvernement a pris en otage toute une population au cours de ces dernières semaines et sans crier gare, il annonce la date des élections. J’estime que c’est un manque de respect vis-à-vis du peuple. C’est d’ailleurs pourquoi j’ai toujours dit que le Premier ministre n’aurait jamais dû avoir le pouvoir de décider quand auront lieu les élections générales. Ce pouvoir doit revenir à l’Electoral Supervisory Commission. Après chaque élection, la population doit déjà savoir quand se tiendront les prochaines législatives.

Quels devraient être les thèmes de campagne des partis politiques ?
Ceux-ci devraient s’articuler autour de la Constitution qui demande à être dépoussiérée afin de déboucher sur une démocratie participative digne de ce nom. Sinon, la campagne doit aussi être axée sur : la relance de l’économie à travers l’agriculture, l’économie bleue, le tourisme, le textile et les TIC ; l’amélioration de la vie des citoyens à travers l’emploi, la santé, l’éducation, la sécurité, le sport et la disponibilité de l’eau ; le combat contre la pollution et l’érosion des plages ; les énergies renouvelables, les espaces verts, les plages publiques et enfin le combat contre le chômage, la pauvreté, la drogue, le népotisme, le gaspillage…

Les réseaux sociaux sont déjà inondés de montages-vidéos destinés à jeter de la boue sur les adversaires politiques. La campagne 2.0 se résume-t-elle finalement à du mud-slinging ?
Malheureusement le mud-slinging est une pratique courante chez la plupart de nos politiciens qui donnent le mauvais exemple au peuple. Les attaques et dénigrements personnels n’apportent rien de valable à la nation. Les citoyens se laissent prendre au jeu et ils ignorent l’enjeu crucial des élections à venir. Utiliser les réseaux sociaux est valable s’ils arrivent à hausser le niveau du débat politique et s’ils encouragent nos concitoyens à voter avec intelligence et discernement. Une question cruciale demeure : allons-nous revoir les mêmes têtes qui ont gouverné le pays pendant ces 50 dernières années avec les résultats qu’on connaît ?

La politique étant ce qu’elle est, Alan Ganoo a fini par rejoindre Steven Obeegadoo au… MSM. Quelle est votre lecture de tout cela ?
C’est lamentable ! Finalement, tout ce qui compte se résume à décrocher un ticket pour se présenter devant l’électorat sachant qu’on peut facilement lui faire avaler toutes sortes de couleuvres. Après avoir promis de faire la politique autrement, ces personnes nous confirment qu’ils ne sont nullement différents de ceux qu’ils qualifiaient de « pourriture » dans un passé récent. Elles sont disposées à cautionner et faire perdurer une politique malsaine. Les Mauriciens qui s’attendaient à la moralisation et au redressement de la vie politique ne pourront qu’aboyer en voyant passer la caravane. On parle à peine de vision, d’idéologie et de programme politique. Ils sont tous occupés à chercher la formule gagnante pour eux quitte à ce que le pays pâtisse inexorablement. L’implosion du Mouvement patriotique illustre bien cet état d’esprit.

Une fois les élections terminées, nous n’aurons pas notre mot à dire pendant les prochains cinq ans. On devra alors subir avec impuissance les manigances des politiciens à la tête du gouvernement»

Dans le même temps, le PMSD a conclu une alliance avec le Parti travailliste. Vous attendiez-vous à cette alliance ?
Cette alliance ne m’étonne pas vraiment, car ces deux partis ont plus ou moins les mêmes cultures politiques. En 1969 déjà, ils avaient conclu une coalition avec le soutien de la France. Ils se sont ensuite retrouvés en 1976, 1982, 1983, 1987, 1991, 2005, et 2010. Ce sont deux partis qui tournent autour de deux dynasties qui veulent jalousement se maintenir au pouvoir « by hook or by crook » comme c’est le cas pour le MSM en ce moment. Ils ont indéniablement des réalisations notables à leurs actifs durant ces derniers 50 ans, mais ils se sont aussi servi du pouvoir pour s’enrichir. Ils ont été les acteurs principaux d’une musical chair qui n’est pas prête à se terminer.

Quelles sont les chances d’une alliance PTr-PMSD aux élections générales ?
Les chances ne sont certainement pas négligeables. Les deux partis ne seront pas plébiscités pour leurs capacités et leurs compétences mais par défaut. Beaucoup de ceux qui sont déçus de la performance de l’alliance MSM-ML pendant ces dernières années, vont probablement soutenir l’alliance PTr-PMSD faute d’une alternative valable. En cas de victoire, les citoyens ne devraient pas s’attendre à une grande amélioration dans leurs façons de gérer le pays. Ils ne seront d’ailleurs jamais comme les grands tribuns politiques.

Le MSM et le ML maintiennent qu’ils iront seuls aux législatives. Est-ce un excès de confiance ?
Je ne pense pas que c’est un excès de confiance. Je pense que c’est plutôt par obligation. Car, ils ont déjà des soucis à partager les tickets au niveau de leurs propres membres. Il y a aussi le fait que le ML montre des réticences pour s’accommoder avec le PMSD ou à d’autres groupuscules. Cependant, les deux partis pensent qu’ils ont un soutien considérable des électeurs que ce soit au niveau des villes (surtout avec les quelques transfuges de dernières minutes) et des villages. Ce soutien qu’ils attribuent à un bilan qu’ils jugent exceptionnel.

Et ce bilan suffira-t-il pour leur faire remporter les élections ?
C’est certain que l’alliance gouvernementale a un bilan non-négligeable. Avec la Negative Income Tax, le salaire minimum à Rs 8 140, la pension de vieillesse à Rs 6,210, l’enseignement supérieur gratuit, le Portable Retirement Gratuity Fund à partir de janvier 2020, la Worker’s Rights Act, les Chagos, le Metro Express etc. Cependant, la dernière proposition du gouvernement à augmenter la pension de vieillesse à Rs 13 500 vers la fin de son prochain mandat a jeté la consternation chez des nombreux citoyens surtout les économistes. On se demande si c’était une priorité, quand nous savons tous que plusieurs indicateurs économiques sont au rouge.

De son côté, le MMM part seul aux élections. Qualifierez-vous cela de suicide politique ?
Même si cela est un suicide politique, je salue le courage du MMM pour avoir réussi à éviter des alliances contre nature uniquement pour le besoin d’être au pouvoir. Malheureusement, le MMM a perdu plusieurs de ses bons éléments à cause d’un leadership dictatorial et arrogant, et sans l’espoir d’une préparation pour la relève. Le MMM a aussi ignoré les appels de cœur de ses « militants koltar ». Aussi, la tendance dynastique au sein du MMM le rend comparable aux autres partis. Toutefois, c’est un parti bien structuré et organisé avec le moins de casseroles et de scandales contrairement aux autres. Mais aller seul aux élections n’élimine pas la possibilité d’une alliance postélectorale qui pourrait s’avérer plus grave pour la démocratie.

Quel sera l’enjeu de cette élection à venir ?
Cette élection aura un impact capital sur la nation mauricienne dans son ensemble. Une fois les élections terminées, nous n’aurons pas notre mot à dire pendant les prochains cinq ans. On devra alors subir avec impuissance les manigances des politiciens à la tête du gouvernement ; on devra endurer les agissements d’un Premier ministre qui a plus de pouvoir que Donald Trump et qui va agir à sa guise souvent en plaçant ses protégés politiques à la tête des institutions publiques qui n’arrivent plus à fonctionner efficacement. Les décisions majeures seront prises sans consultation préalables avec les citoyens et les forces vives du pays. 

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