Face à la drogue, ces mères qui tiennent
Par
Ajagen Koomalen Rungen
Par
Ajagen Koomalen Rungen
Voir son enfant sombrer dans la drogue. Refuser de le perdre. Asha Hansraj et Marie-Anne Victoire racontent les années de lutte, les rechutes, et cette conviction qui ne les a jamais quittées : on ne laisse pas tomber son enfant.
Rien ne l’avait préparée à la drogue synthétique. Asha Hansraj, femme de ménage, raconte comment elle a lutté contre l’ombre pour ramener son fils, passionné de cuisine, vers la lumière.
Asha Hansraj est femme de ménage. Son mari travaille dans un restaurant. Chaque matin, ils se lèvent tôt, sans se plaindre, parce que c’est comme cela qu’on construit un avenir pour ses enfants. Ils ont toujours cru en cela — le travail, la famille, les valeurs transmises.
Ils n’avaient pas prévu 2019. Tout commence par des petites choses qui disparaissent. Un objet. De l’argent. Asha pense d’abord à un oubli, une distraction. Puis, les disparitions se répètent. Et son fils, 18 ans, change. Lui qui était calme, proche de sa famille, devient quelqu’un d’autre. Absent. Lointain. Irritable.
« Il n’était presque jamais à la maison. Quand je lui posais des questions, il inventait des excuses. » Il s’enferme dans sa chambre pendant des heures. Il a des crises de colère sans raison apparente. Sa santé se détériore visiblement. Asha voit, sans comprendre. « Je voyais que quelque chose n’allait pas, mais je ne savais pas quoi. » À cette époque, elle ne connaissait rien au monde de la drogue. « Je ne savais même pas ce que c’était que la drogue synthétique. » Ce mot-là, elle ne l’a pas encore entendu.
Ce qui rend tout cela encore plus douloureux, c’est ce que ce fils était avant. Un garçon qui aimait cuisiner. Qui avait un projet, une passion, un avenir imaginé. Asha avait tout prévu pour qu’il puisse en faire une carrière. « Il aimait beaucoup la cuisine. C’était sa passion. Je voulais l’inscrire dans un cours pour qu’il puisse apprendre le métier. » Et puis, plus rien. Plus d’envie. Plus de projets. Plus de cuisine.
Dans la maison, l’ambiance devient lourde, pesante. La sœur du jeune homme, aujourd’hui âgée de 19 ans, vit cette période comme un cauchemar. « Toute la famille souffrait. Nous ne savions plus quoi faire. »
Perdue, épuisée, Asha se tourne vers sa sœur. Elle lui explique tout : les disparitions, les comportements étranges, les crises, le fils qu’elle ne reconnaît plus. C’est sa sœur, et non un médecin ni un professionnel, qui pose enfin le mot sur ce qui se passe. « C’est elle qui m’a dit que mon fils avait peut-être un problème de drogue. »
« J’ai senti mon cœur se briser »
Asha décide d’affronter la réalité. Elle lui parle. Plusieurs fois. Plusieurs discussions difficiles, douloureuses. Jusqu’au jour où il avoue qu’il consommait de la drogue synthétique. « Quand il m’a dit la vérité, j’ai senti mon cœur se briser. » Un instant, le sol se dérobe. Puis quelque chose se durcit en elle. « Je me suis dit : c’est mon fils, je dois le sauver. »
La famille se mobilise immédiatement. Proches, famille élargie… tout le monde met la main à la poche pour financer un traitement dans une clinique privée. « Toute la famille s’est mobilisée pour nous aider. » Pendant trois mois, le jeune homme suit le programme. Et puis, il replonge. « Quand il est retombé, j’ai cru que tout était fini. » C’est le moment le plus dur. Celui où l’épuisement et le découragement pourraient avoir raison de tout.
Mais Asha et son mari tiennent. Ils parlent à leur fils. Encore. Et encore. « Nous lui avons dit qu’il devait se battre pour sa vie. » Pendant toutes ces années, Asha vit dans une souffrance silencieuse et permanente. « Je ne mangeais pas correctement. Je ne dormais pas. Je vivais dans la peur de perdre mon fils. »
Finalement, le jeune homme accepte. Il est admis dans un centre spécialisé, puis dans un programme de réhabilitation. Deux étapes. Un chemin long, incertain, rempli de moments où l’espoir vacille. Mais il tient. Aujourd’hui, un an après la fin de son programme, il mène une vie normale. Les cicatrices sont là ; elles ne disparaissent pas comme ça. Mais la famille commence enfin à retrouver la paix. « Ouf… aujourd’hui, il ne prend plus de drogue. Il essaie de reconstruire sa vie. »
Asha Hansraj a un message pour les parents qui vivent ce qu’elle a traversé. Un message simple, direct, forgé dans la douleur. « Il ne faut jamais abandonner ses enfants. Même quand c’est très difficile, il faut continuer à se battre pour eux. »
Son combat à elle – fait de larmes, de courage et d’espoir –, elle le résume en une seule phrase : « Je me suis battue, parce que c’est mon fils. Une mère ne laisse jamais tomber son enfant. »
Face à la dépendance de son fils, Marie-Anne a choisi la résilience. Entre secret brisé, groupes de soutien et amour inconditionnel, elle témoigne aujourd’hui pour redonner espoir aux familles éprouvées.
Dans l’appartement de la Résidence Bois-Marchand, à Terre-Rouge, tout est calme. Marie-Anne Victoire parle doucement, les mains posées sur les genoux. Mais par moments, sa voix se casse. Juste un instant. Puis, elle reprend.
Elle a 62 ans. Toute sa vie, elle a travaillé comme femme de ménage. Un métier dur, peu reconnu, qu’elle a exercé sans se plaindre, parce qu’il y avait des fils à élever, un foyer à tenir. Son mari, menuisier, était là, lui aussi.
Ensemble, ils ont transmis ce qu’ils savaient transmettre : le respect, l’honnêteté, l’importance du travail. « Nous avons toujours fait de notre mieux pour leur offrir un avenir. » Leurs trois fils ont aujourd’hui 38, 34 et 28 ans. Deux ont grandi comme prévu. Le troisième a failli leur échapper.
Le jour où tout bascule, Marie-Anne ne l’oubliera pas. Son fils a presque 18 ans. Il était sérieux, avant. Et puis, quelque chose a changé. Imperceptiblement d’abord, puis de façon de plus en plus évidente. Il s’éloigne de la famille. Abandonne le collège. Rentre tard le soir. Parfois au milieu de la nuit.
Marie-Anne guette, s’inquiète, sans vraiment savoir ce qu’elle cherche à comprendre. C’est son frère qui trouve. De la drogue, dissimulée dans la chambre. Ce soir-là, quand le jeune homme rentre, la famille l’attend. Face à ses parents, face à ses frères, il finit par dire la vérité. « Mo leker ti kapav arete. Je suis restée immobile. Je n’arrivais plus à parler. »
Quelques secondes de silence total. Puis, quelque chose se resserre en elle. « Je me suis dit que je devais être forte. Je suis une maman battante. » Elle n’attend pas. Elle ne s’effondre pas. Elle cherche de l’aide, pour lui, pas pour elle.
Elle l’emmène au centre Idrice Goomany, spécialisé dans l’accompagnement des personnes dépendantes. Il sera également admis au centre de Terre-Rouge pour des sessions de réhabilitation. Programme après programme, elle est là. Présente. Obstinée. « Je suis sa mère. Je dois être là pour lui. »
Le chemin est long. Semé de rechutes, de doutes, de jours où l’espoir se fait rare. Mais Marie-Anne ne lâche pas.
Aujourd’hui, son fils a 28 ans. Il poursuit toujours son traitement, bénéficie d’un programme à la méthadone. Ce n’est pas la fin du combat, elle le sait. Mais il est père, maintenant. Deux enfants : un de huit ans, un autre d’un an. « Quand je les regarde, je me dis que mon fils doit continuer à se battre pour eux. »
Pendant des années, Marie-Anne a gardé le secret. La honte, le regard des autres, la peur d’être jugée. Elle cachait, elle taisait, elle portait tout ça seule. Puis, elle a commencé à se rendre à Lakaz A, à Port-Louis. Des sessions d’échange entre mères qui vivent la même chose. Des femmes qui comprennent sans qu’on ait besoin de tout expliquer. « Quand on parle ensemble, on se sent moins seule. »
Ce que ces rencontres lui ont donné, elle ne s’y attendait pas vraiment : la liberté de ne plus avoir honte. « Avant, je cachais la vérité. Aujourd’hui, je n’ai plus honte. Je parle pour aider les autres mères. »
Son deuxième fils, 34 ans, vit toujours avec elle. Il est là, chaque jour. Dans cette épreuve qui n’en finit pas, la famille a tenu. Marie-Anne, elle, continue. Elle soutient son fils, elle tend la main aux autres, elle parle quand les mots font encore mal. « Il faut bouger, chercher de l’aide et accompagner son enfant. Avec de la foi et du courage, on peut avancer. »
Elle a aussi un message pour les jeunes, direct, sans détour, comme elle. « Ne faites pas pleurer vos parents. Pensez à eux et à votre avenir. » Et pour les mères qui vivent ce qu’elle a vécu, qui se terrent dans le silence par peur du jugement, elle dit simplement : « Une mère ne doit jamais abandonner son enfant. »
Veuve depuis quatre ans, cette retraitée de Quatre-Bornes affirme subir depuis plus d’une décennie les violences de son fils cadet, toxicomane. Plaintes, centres de désintoxication, Protection Order… rien n’a suffi.
Elle a élevé deux fils. Travaillé à l’usine, lancé un petit commerce de nouilles fraîches, économisé sou après sou pour que sa famille ne manque de rien. Son mari était tailleur ; ils formaient cette sorte de couple ordinaire et solide qui fait tenir une famille debout. Il y a quatre ans, il est parti. Et Saroojini Ramasamy s’est retrouvée seule, à 68 ans, dans cette maison de Quatre-Bornes, terrifiée par son propre fils, qu’elle décrit comme toxicomane.
Depuis une quinzaine d’années, son fils cadet – il a aujourd’hui 40 ans – est tombé dans la drogue. Au début, peut-être, on se dit que ça va passer. On essaie les centres spécialisés, on arrache des promesses lors des rares moments de lucidité, on continue d’espérer parce que c’est son enfant et qu’on ne lâche pas son enfant. Saroojini a tout essayé. Rien n’a tenu.
Pendant ce temps, la maison se vidait. « Li kokin kas, bizou, mem lavesel li kokin, preske tou dan lakaz », dit-elle. Pas avec colère. Avec cette lassitude particulière des gens qui ont trop longtemps porté quelque chose de trop lourd.
Elle s’est rendue à la police. Plusieurs fois. Elle a déposé des plaintes, fourni des témoignages, attendu que le système fasse ce qu’elle ne pouvait plus faire seule. Mais le scénario se répète, implacable : arrestation, caution, promesses, retour. « Li gagn kosion, li promet pou sanze, me finalman li pa sanze ditou », soupire-t-elle.
Son fils aîné, 49 ans, vit lui aussi sous ce même toit et subit les mêmes violences. Lors d’une altercation récente, il aurait été frappé avec un tuyau au niveau de la colonne vertébrale. Il a porté plainte. Le cadet a été arrêté, placé en détention pendant huit jours, puis libéré sous caution. Saroojini résume la situation en quelques mots : « Mem problem ankor. »
Le fils cadet et son épouse occupent l’étage. Saroojini vit en dessous. Les insultes, les disputes, les réclamations d’argent qui dégénèrent rythment ses journées et percent ses nuits. « Toulezour li zoure, li fer tapaz dan lakaz. Kan mo dormi zot fer tapaz. Mo pa kapav viv trankil », raconte-t-elle. Dans sa propre maison, elle a appris à marcher sur la pointe des pieds.
Le 3 mars dernier, elle a déposé une plainte formelle pour maltraitance envers personne âgée au poste de police de Quatre-Bornes. La semaine dernière, elle a obtenu une Protection Order par intérim auprès de la justice. Mais son fils continue d’aller et venir. Et Saroojini continue d’attendre. « Depi plis ki dizan mo pe met case lapolis kont li. Toulezour mem kitsoz : li arete, li pey kosion ouswa lamann, apre li retourne. Koumadir pena solision pou bann vie dimounn. Nou bizin sibir mem », dit-elle.
Elle ne demande pas l’impossible. Elle veut que son fils quitte la maison. Elle veut dormir sans sursauter. Elle veut retrouver, avant qu’il ne soit trop tard, un peu de cette retraite paisible qu’elle avait imaginée — entourée de ses trois petits-enfants, dans le silence enfin retrouvé d’un foyer apaisé.
Une vie entière à donner. Et aujourd’hui, à 68 ans, elle se bat simplement pour récupérer ce qui lui reste.