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Fabiola Monty : «Maurice à la traîne concernant la sauvegarde de l’environnement»

Fabiola Monty

Fabiola Monty est la nouvelle responsable de la Commission des droits environnementaux de DIS-MOI. Détentrice d’une Maîtrise en écologie appliquée, cette brillante chercheuse est avant tout passionnée par la vie sous toutes ses formes. Elle nous expose sa vision des droits environnementaux et sa mission au sein de  DIS-MOI.

Qui est Fabiola Monty et comment êtes-vous tombée dans la marmite de l’écologie et des droits environnementaux ?
Je dirais que je suis une Mauricienne qui a décidé d’aller à contre-courant. La diversité sous toutes ses formes me passionne depuis que je suis toute petite. Mais ce n’est qu’au collège que j’ai décidé de faire carrière dans la conservation de la nature. Le déclic pour moi, c’était la découverte du travail de Dian Fossey sur les gorilles des montagnes du Rwanda à travers le magazine National Geographic. Au fil des ans, à travers mes études et mes expériences à Maurice et ailleurs, ce choix s’est consolidé et c’est maintenant un style de vie.

Pour le citoyen lambda, des concepts tels que les droits des générations futures et les droits environnementaux tout court sont difficiles à comprendre. Pourquoi évoque-t-on les droits environnementaux ?
Quand nous parlons des droits environnementaux, il est question de la protection de l’environnement, incluant la faune et la flore sauvage et leur habitat, et l’accès aux ressources naturelles. La protection de l’environnement est primordiale pour la survie de l’homme. La sécurité alimentaire, la disponibilité en eau douce, l’accès à l’eau potable, être en sécurité chez soi sans être menacé par des catastrophes naturelles sont des bénéfices que nous tirons de la biodiversité. Sans la protection et la bonne gestion de ce capital naturel, le bien-être humain est compromis.

L’île Maurice est loin d’une conscience écologique comme on le constate ailleurs, dans les pays dits ‘environnement- friendly’.
À qui la faute ?
Je pense que c’est avant tout le rôle du gouvernement de montrer l’exemple, en valorisant notre environnement et en mettant en place des systèmes efficaces qui incitent les citoyens à adopter des pratiques respectueuses de l’environnement. Dans la filière psychologique, c’est connu que l’adoption des comportements ‘environnemental-friendly’ a un coût pour chaque individu. Cela se ferait plus facilement si l’on ôtait les barrières telles que l’absence d’informations, l’absence de savoir-faire, de ressources ou d’infrastructures.

C’est là que le gouvernement devrait entrer en jeu. La sensibilisation ne suffit pas.

Vous avez beaucoup voyagé pour vos études et vos recherches. Quel regard portez-vous sur Maurice en matière de sauvegarde de l’environnement ? Que reste-t-il à faire pour arriver à un bon niveau ?
Maurice reste à la traîne concernant la sauvegarde de l’environnement. Non seulement, nous n’avançons pas vraiment, mais certaines décisions prises ont inversé les progrès réalisés jusqu’à présent. Je peux citer l’affaiblissement de la loi sur la biodiversité 2015, qui autorise désormais l’abattage d’une espèce en voie de disparition. Autre exemple : l’adoption en 2015, d’un Programme d’action pour la réduction des risques de catastrophes en Afrique et de la déclaration de Maurice. Ces deux documents mettent en avant l’importance de protéger les écosystèmes naturels. Or, trois ans plus tard, nos zones humides agissant comme des protections naturelles contre les catastrophes sont constamment mises en danger au nom du développement. Il est urgent que les engagements pris aux niveaux mondial et régional soient effectivement mis en œuvre. Il faut reconnaître que la protection de la nature n’exclut pas le développement national.

Nos zones humides agissant comme des protections naturelles contre les catastrophes sont mises en danger au nom du développement. Il est urgent que les engagements pris aux niveaux mondial et régional soient mis en œuvre»

Vous vous êtes engagée avec DIS MOI. Qu’est-ce qui explique cet engagement et pourquoi DIS-MOI ?
Après plusieurs années à l’étranger, je suis rentrée, car je voulais mettre à profit, à Maurice même, les connaissances et l’expérience acquises jusqu’à présent. Je me suis engagée avec DIS-MOI comme responsable de la Commission Droit à l’Environnement. À travers l’organisation et cette commission, je trouve une plateforme solide pour promouvoir le respect des droits environnementaux.

Très peu de Mauriciens le savent, mais la chauve-souris existante à Maurice et à La Réunion, la roussette noire, est une espèce très rare qui n’existe que dans ces deux pays. Elle figure sur la liste rouge de L’Union internationale pour la Conservation de la nature. Nos politiciens ne le savent-ils pas ? Pourquoi ont-ils débuté un abattage illégal ?
Le ministère de tutelle est au courant du statut de la chauve-souris et son reclassement, en 2018, de la catégorie ‘Vulnérable’ à ‘Endangered’. La décision de procéder à cet abattage ignore les faits scientifiques qui démontrent clairement que la population de la roussette noire est en déclin et que leur capacité à récupérer est limitée. Cette décision a été prise pour aider les planteurs de vergers. Mais alors que la mise en danger de la biodiversité mauricienne est flagrante, les abattages effectués en 2015 et 2016 n’ont démontré aucune efficacité et ni bénéfice pour les planteurs.

Que compte faire votre Commission face à cet acte illégal du gouvernement ?
Nous allons mener une action en justice contre cet abattage qui viole l’Animal Welfare Act 2013 et nos intérêts nationaux et environnementaux, et augmente les risques d’extinction d’une espèce indigène.

Les droits des animaux pour la majorité des Mauriciens est un concept tout droit sorti du dictionnaire de l’Absurdité ? Pourquoi les animaux devraient-ils avoir des droits?
Les animaux sont des êtres sensibles à la souffrance physique. C’est une caractéristique que nous partageons avec les animaux et que nous pouvons comprendre. Infliger délibérément une souffrance à un être vivant est immoral et inhumain. Il importe donc de mettre en place une politique pour décourager et empêcher de tels actes de cruauté.

Question personnelle. La plupart des écologistes que je connais sont des végétariens stricts par conviction idéologique. Êtes-vous végétarienne et si oui, pour quelles raisons ?
Oui, je suis végétarienne, principalement végan. Plusieurs écologistes sont végétariens parce que la production de viande contribue à un niveau élevé de gaz à effet de serre, et contribue au changement climatique. Etre végan, c’est ma façon à moi de ne pas cautionner la cruauté exercée par les humains envers les animaux. 


Espèce menacée à Maurice :  5 faits marquants sur la roussette noire

roussette
La roussette contribue à la regénération de la flore locale : fruits et plantes indigènes.

La roussette noire fait l’objet d’un autre abattage, le troisième en juste quatre ans. Incomprise et considérée comme une espèce nuisible, plusieurs déclarations inexactes ont été avancées pour justifier l’abattage de la roussette. Voici 5 réponses à des questions clés pour faire la différence entre ‘opinions’ et information factuelle.

1. Qu’est-ce que la roussette noire?
La roussette noire (Pteropus niger) est une espèce de chauve-souris frugivore qui ne se retrouve que dans les Mascareignes. La majorité des individus de cette espèce se trouvent à Maurice, où elle est l’unique survivante de trois espèces de chauves-souris frugivores qui autrefois occupaient l’île. La roussette n’est pas un oiseau qui vit dans des caves, c’est un mammifère qui habite dans les arbres, en colonies d’environ une douzaine à plusieurs centaines d’individus.

2. Y a-t-il trop de roussettes à Maurice?
D’un point de vue écologique, il n’y a pas trop de chauves-souris dans l’île et il n’y en a jamais eu. La survie de la roussette noire dépend principalement de la population existante à Maurice. Or, cette population est menacée et est en train de diminuer. On estime à 62 500 environ le nombre de roussettes à Maurice. Parmi, seules 37 700 sont adultes (males et femelles) et capables de se multiplier. Les roussettes ont une faible croissance démographique. Les femelles donnent généralement naissance à un seul bébé par an.

Hélas, tous ces jeunes ne survivent pas assez longtemps pour atteindre la maturité. Alors qu’il est probable que la population a augmenté ces dernières années, compte tenu de la biologie de l’espèce, il est moins probable que le taux de croissance est substantiel. La croyance selon laquelle il y a trop de chauves-souris à Maurice, certains citant des « millions d’individus », peut s’expliquer par le fait que nous les voyons plus souvent hors de leur habitat d’origine. Les voir plus souvent ne veut pas dire qu’il y a plus de chauves-souris. Compte tenu de la dégradation de notre forêt, il est plus probable qu’elles doivent sortir de leur habitat naturel plus souvent pour trouver de la nourriture.

3.  Pourquoi la roussette noire est-elle menacée d’extinction ?
La biodiversité mauricienne dans son ensemble est fortement menacée. Suite à la colonisation humaine, plusieurs espèces ont complètement disparu : notre célèbre dodo, les tortues géantes et une espèce de chauve-souris frugivore. La chasse et la destruction des habitats naturels en sont les causes principales. La roussette de Rodrigues est maintenant localement éteinte. Maurice a perdu sa couverture forestière : il ne reste plus que 5% de la forêt d’origine et moins de 1% est de bonne qualité. La dégradation des forêts indigènes due aux plantes envahissantes constitue une menace importante pour la roussette noire, car la production de fleurs et de fruits indigènes (des sources importantes de nourriture) est largement réduite. La chasse illégale, les décès accidentels sur les lignes à haute tension et les cyclones constituent des menaces supplémentaires. Maintenant, il faut ajouter les abattages à cette liste. En 14 mois, la moitié de la population mondiale de roussette a été détruite, principalement en raison des abattages successifs menés en 2015 et 2016.

4. La roussette noire peut-elle disparaitre ?
Oui. L’un des arguments avancés pour justifier l’abattage de la roussette est qu’il s’agit simplement d’un ‘contrôle de la population’ qui n’exterminera pas l’espèce. Cependant, toutes les espèces ne sont pas identiques et les conséquences d’un contrôle de la population varieront d’une espèce à l’autre. Certaines espèces prennent des mois pour arriver à maturité, d’autres prennent des années. Certaines se reproduisent plusieurs fois par an, d’autres ne se reproduisent qu’une seule fois. Certaines produisent plusieurs bébés à la fois, d’autres un seul. Certaines espèces sont répandues sur plusieurs continents, d’autres sont endémiques et n’habitent que des régions spécifiques, des îles, comme à Maurice. Certaines espèces font face à des menaces imminentes et multiples (perte d’habitat, chasse), d’autres sont en plein essor. Pour une espèce comme la roussette noire, confrontée à de multiples menaces, dont une croissance démographique lente et dont la population peut être considérablement réduite par des cyclones imprévisibles, un tel «contrôle de la population» équivaut à une peine de mort.

5. Est-ce important si la roussette disparait?
Oui. La disparition de la roussette entraînera la disparition de nombreuses autres espèces qui en dépendent (notamment la flore). Suite à l’extinction de nombreuses espèces animales à Maurice, la roussette demeure la seule espèce responsable de la dissémination des plantes ligneuses indigènes dans l’île. Ce qui est essentiel pour la reproduction et la régénération de nos forêts. La roussette joue donc à elle seule un rôle considérable dans le maintien de la biodiversité mauricienne, y compris nos forêts indigènes et les espèces qu’elles abritent. Sans la  roussette, notre biodiversité - déjà très menacée - et les services écosystémiques qu’elles fournissent (approvisionnement en eau, protection des lagunes, etc.) sont aussi compromis. Il importe de reconnaître également qu’avant de disparaitre, une espèce peut être éteinte écologiquement : c’est-à-dire qu’elle est devenue si rare qu’elle ne peut plus jouer son rôle écologique.

Pour cette raison, il est essentiel de maintenir la population de roussette, principalement dans leurs habitats naturels et non dans des zoos. Dans des cages, les roussettes ne peuvent plus contribuer à maintenir nos forêts.

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Fabiola Monty

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