Évolution du dollar - Réserve fédérale : l’arrivée de Kevin Warsh rebat les cartes pour Maurice
Par
Leena Gooraya-Poligadoo, Fabrice Laretif
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Leena Gooraya-Poligadoo, Fabrice Laretif
La récente nomination de Kevin Warsh à la tête de la Réserve fédérale américaine a ravivé les débats autour de l’évolution du dollar. Entre réactions psychologiques des marchés, enjeux monétaires et pressions géopolitiques, les répercussions potentielles sur Maurice s’annoncent multiples et contrastées.
À très court terme, l’évolution du dollar américain repose en grande partie sur une réaction psychologique des marchés. Mais cette dimension, souvent sous-estimée, demeure déterminante. C’est le constat dressé par l’économiste Bhavish Jugurnath, pour qui la perception de la crédibilité et de la fermeté de la future direction de la Banque centrale américaine joue un rôle clé dans les anticipations des investisseurs.
Selon l’économiste, la nomination de Kevin Warsh, ancien gouverneur de la Réserve fédérale, a été accueillie favorablement par une partie des marchés financiers. Connu pour sa connaissance fine des mécanismes financiers et son attachement à une discipline monétaire stricte, dit-il, Kevin Warsh incarne, aux yeux des investisseurs, une volonté affirmée de lutter contre l’inflation. « Les marchés ont tendance à accueillir favorablement une direction de Banque centrale perçue comme expérimentée, crédible et ferme face à l’inflation », explique Bhavish Jugurnath. Selon lui, cette annonce a ravivé l’intérêt pour le billet vert. « On observe déjà un soutien renouvelé au dollar, les investisseurs ajustant leurs anticipations », souligne-t-il.
À court terme, le dollar devrait ainsi rester relativement solide, tant que les marchés anticiperont des taux d’intérêt américains élevés ou des baisses de taux repoussées dans le temps. Toutefois, cette dynamique reste étroitement liée aux données macroéconomiques à venir. « Des statistiques solides conforteraient la tendance actuelle, tandis que des signaux plus faibles pourraient conduire à une phase de consolidation », prévient Bhavish Jugurnath. Il rappelle également que le dollar bénéficie souvent de son statut de valeur refuge en période d’incertitude, un facteur qui continue de jouer en sa faveur dans un environnement mondial marqué par des tensions géopolitiques et économiques persistantes.
Pour Amit Bakhirta, CEO d’Anneau, la prudence reste néanmoins de mise. Il estime que deux ou trois jours constituent un horizon trop court pour tirer des conclusions définitives sur l’évolution d’une devise aussi centrale que le dollar américain. « Néanmoins, à très court terme, il est fort probable que le dollar américain suive une tendance baissière et s’affaiblisse davantage », avance-t-il. Selon lui, l’indicateur clé résidera dans la capacité du dollar à conserver son statut de valeur refuge lors d’une éventuelle correction boursière majeure.
De son côté, Imrith Ramtohul, Head of Investment Consulting chez Actuarix Consulting Ltd, partage l’idée que la nomination de Kevin Warsh envoie un signal de fermeté monétaire aux marchés, sans pour autant dissiper les incertitudes à moyen terme. « Les marchés voient en Kevin Warsh quelqu’un susceptible d’adopter une approche plus rigoureuse dans la lutte contre l’inflation, ce qui soutient naturellement le dollar américain », explique l’analyste financier.
Cependant, dit-il, cette dynamique pourrait être contrebalancée par des facteurs politiques et budgétaires. Imrith Ramtohul rappelle que le dollar américain devrait néanmoins rester volatil en 2026. Il souligne notamment que le président Donald Trump a exprimé à plusieurs reprises sa préférence pour un dollar plus faible afin de soutenir les exportations américaines. « À cela s’ajoutent les niveaux élevés de dépenses publiques et l’augmentation de la dette nationale, qui pourraient aussi exercer une pression à la baisse sur la devise », affirme l’analyste financier.
Pour Maurice, petite économie ouverte et fortement dépendante des importations, les implications d’un dollar fort sont immédiates. « Un dollar plus fort se traduit généralement par une hausse des coûts d’importation pour Maurice », avertit Bhavish Jugurnath. De nombreux produits essentiels tels que les carburants, les denrées alimentaires, les machines, les produits pharmaceutiques ou les biens intermédiaires, indique-t-il, sont libellés en dollars ou influencés par des prix mondiaux exprimés dans cette devise. « Lorsque le dollar se renforce, ces importations deviennent plus coûteuses en roupies, exerçant une pression directe sur l’inflation, les coûts de production et le pouvoir d’achat des ménages », explique l’économiste.
Imrith Ramtohul abonde dans le même sens, soulignant que « beaucoup dépendra de l’évolution du dollar américain ». Un billet vert fort alourdirait la facture des importations essentielles, notamment le carburant et les produits alimentaires, entraînant une hausse de l’inflation et du coût de la vie. « À l’inverse, un dollar plus faible réduirait le coût des importations libellées en devise américaine, ce qui serait globalement positif pour l’économie », dit-il.
Amit Bakhirta apporte un éclairage complémentaire en évoquant l’accélération du mouvement de dédollarisation à l’échelle mondiale. Selon lui, le projet pilote de monnaie numérique des BRICS et le désengagement progressif des banques centrales du dollar au profit de métaux précieux, notamment l’or, traduisent une inquiétude croissante face à la soutenabilité des finances publiques des pays développés. « Les traders s’adonnent désormais à ce qu’on appelle le “Debasement Trade” », explique-t-il, évoquant la crainte d’une dévaluation des monnaies fiduciaires. « Dans ce contexte, à condition que nous continuions à stabiliser la roupie, celle-ci pourrait se renforcer, avec des effets bénéfiques sur l’inflation, les consommateurs et les importateurs », soutient notre interlocuteur.
L’impact sur les exportations locales apparaît plus nuancé. Un dollar fort peut améliorer la compétitivité des produits mauriciens sur le marché américain. « Nos produits deviennent relativement moins chers pour les acheteurs américains », note Bhavish Jugurnath. Une situation qui pourrait soutenir certains secteurs comme le textile, l’habillement ou les produits de la mer.
Cependant, il avance que les États-Unis ne constituent pas le principal marché d’exportation de Maurice. L’Europe et le Royaume-Uni demeurent des débouchés majeurs. « Si la roupie ne se déprécie pas dans les mêmes proportions vis-à-vis de l’euro ou de la livre sterling, les exportateurs pourraient faire face à une compression de leurs marges », prévient l’économiste.
Imrith Ramtohul souligne également l’effet indirect d’un dollar faible sur l’euro. « Un affaiblissement du dollar entraîne généralement une appréciation de l’euro, comme ce fut le cas en 2025 », observe-t-il. Pour lui, un euro fort est un avantage majeur pour Maurice, en particulier pour le tourisme et les exportations tournées vers le marché européen.
Pour Amit Bakhirta, l’impact sur les exportateurs devrait être évalué sous l’angle de la productivité réelle. « Une croissance basée sur une monnaie dévaluée finit toujours par se faire durement sentir », soutient-il, estimant que les effets pourraient être mitigés, mais globalement positifs à long terme.
Un dollar fort se répercute inévitablement sur les prix à la consommation. « Dans un pays comme Maurice, un dollar américain plus fort se traduit généralement par des pressions haussières sur les prix », explique Bhavish Jugurnath. Cette inflation importée touche particulièrement le carburant, le transport, les produits alimentaires importés, les médicaments et les biens de consommation courante. « Si le dollar demeure fort sur une période prolongée, les pressions inflationnistes tendent à apparaître plus nettement », affirme-t-il.
Imrith Ramtohul estime pour sa part que l’impact reste incertain et dépendra de la trajectoire effective du dollar. « Si le dollar continue de se renforcer, les consommateurs pourraient être confrontés à une hausse des prix », explique-t-il. À l’inverse, un dollar plus faible se traduirait par un coût d’importation moindre et, potentiellement, par des prix plus bas pour le consommateur.
Amit Bakhirta nuance encore ce diagnostic, estimant que la hausse des prix pourrait être contenue si un dollar plus faible ou un ralentissement économique mondial venait à affaiblir la consommation globale.
Sur le plan de l’investissement, les effets varient selon l’exposition aux devises. « Une appréciation du dollar serait positive pour les investisseurs locaux détenant des actifs libellés en dollars », explique Imrith Ramtohul, car la valeur de ces investissements augmenterait en termes de roupies. Il avance qu’un dollar fort pourrait également rendre Maurice plus attractive pour les investissements directs étrangers, les investisseurs obtenant davantage de roupies pour chaque dollar investi.
« À l’inverse, un affaiblissement prolongé du billet vert entraînerait des rendements plus minimes pour les investisseurs exposés au dollar », fait-il ressortir. L’analyste observe déjà « un mouvement d’investisseurs institutionnels cherchant à diversifier leurs portefeuilles vers d’autres monnaies », afin de réduire leur dépendance au dollar américain. De son côté, Amit Bakhirta rappelle qu’« une monnaie plus forte est toujours un atout pour l’investissement, ceteris paribus ».
Les conditions sur le marché intérieur des changes ont montré des signes d’amélioration au premier semestre 2025, selon le dernier Financial Stability Report de la Banque de Maurice. Cette évolution s’explique par une augmentation des entrées de capitaux et un recul des pressions spéculatives, alors que la demande de devises étrangères est restée soutenue.
La volatilité a persisté au début de l’année, sous l’effet de la faiblesse du dollar américain à l’échelle mondiale et de la dynamique du marché local. Pour rétablir la stabilité et améliorer la liquidité, la Banque de Maurice a mis en œuvre des mesures ciblées, notamment un contrôle plus strict des pratiques de fixation des prix à terme et des interventions périodiques.
La hausse du taux directeur en février 2025 a inversé le différentiel de taux d’intérêt négatif avec le dollar américain, contribuant à limiter les pressions à la dépréciation et à soutenir la confiance sur le marché des changes.
L’activité sur ce marché s’est intensifiée au premier semestre 2025. Le chiffre d’affaires des banques et des courtiers en devises a atteint 7,9 milliards de dollars américains, soit une hausse annuelle de 19 % par rapport à la même période en 2024. Les achats et ventes de devises ont augmenté, en partie en raison de la forte demande d’importation de véhicules automobiles avant la mise en place des nouvelles taxes.
La roupie s’est appréciée de 4,9 % envers le dollar américain, mais s’est dépréciée de 7,2 % par rapport à l’euro, en lien avec les tendances monétaires mondiales. La Banque de Maurice a réduit ses interventions, ne vendant que 50 millions de dollars américains sur la période, contre 365 millions au semestre précédent.
Ces chiffres traduisent une évolution plus stable du marché des changes, tout en soulignant l’importance des mesures monétaires pour gérer les flux de devises et la liquidité.
La Banque centrale américaine compte un nouveau gouverneur. Suivant cette nomination, à quoi peut-on s’attendre pour l’évolution du dollar dans les jours voire semaines à venir ?
Il est impossible de se prononcer à court terme. Il y a des éléments qui poussent à une appréciation du dollar. La nomination du nouveau banquier central en est une. Par ailleurs, d’autres facteurs - dont la politique de Trump - pourraient pousser à la faiblesse du dollar.
Dans l’ensemble, le dollar est particulièrement faible depuis un an contre la plupart des devises internationales, mais pas contre la roupie mauricienne, avec laquelle il fait jeu égal sur les 12 derniers mois. Par voie de conséquence, la roupie a tendance à s’affaiblir contre d’autres devises, en particulier l’euro.
Quelles pourraient être les conséquences pour Maurice, notamment en matière d’importations et d’exportations ?
Il ne devrait pas y avoir de changements pour les activités en dollar pour le moment avec des taux de change stables. On se dirige ainsi vers la stabilité des prix de l’énergie et des produits alimentaires. La roupie faible face à l’euro favorise nos exportations vers l’Europe (y compris le tourisme, très souvent libellé en euros), mais renchérit nos importations.
À quoi faut-il s’attendre eu égard des investissements ?
Un bon portefeuille d’investissement doit être diversifié, en roupie, euros, dollars ou autres devises. La faiblesse de la roupie à moyen terme érode les performances d’investissements domestiques, et on voit aussi que la faiblesse du dollar abime les performances des investissements en dollar. Il faut avoir des investissements dans d’autres devises dans son jeu en ce moment.
| Évolution du taux de change | |
| Période | Taux de change dollar-roupie |
| Décembre 2024 | Rs47.48 |
| Janvier 2025 | Rs47.07 |
| Février 2025 | Rs47.28 |
| Mars 2025 | Rs46.08 |
| Avril 2025 | Rs45.65 |
| Mai 2025 | Rs46.17 |
| Juin 2025 | Rs45.48 |
| Juillet 2025 | Rs47.19 |
| Août 2025 | Rs46.36 |
| Septembre 2025 | Rs46.09 |
| Octobre 2025 | Rs46.25 |
| Novembre 2025 | Rs46.62 |
| Décembre 2025 | Rs46.67 |
| Source : Banque de Maurice | |