Estellina Ah-Hon : le visage de l’Afrique plurielle en Asie
Par
Ajagen Koomalen Rungen
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Ajagen Koomalen Rungen
Seule représentante du continent africain au prestigieux concours Mister & Miss Chinatown Global aux Philippines, la Sino-Mauricienne Estellina Ah-Hon a bousculé les codes en janvier dernier. Portrait d’une pionnière qui transforme sa singularité en signature.
Elle a planté le drapeau mauricien là où personne n’était encore allé. Fin janvier 2026. Les Philippines. Sur la scène du concours Mister & Miss Chinatown Global, parmi des candidats venus de toute l’Asie et de la diaspora chinoise du monde entier, une jeune femme se tient debout. Mauricienne d’origine chinoise. Unique représentante du continent africain. Première Mauricienne à fouler cette scène. Elle s’appelle Estellina Ah-Hon. Elle a 25 ans. Et ce soir-là, elle écrit une page d’histoire.
« C’était la première fois que Maurice était représentée à ce niveau. La pression était réelle, mais la fierté encore plus grande », explique la jeune femme.
Aux côtés d’Adrien Yaw Kan Tong, qui décrochera le titre de Mister Face of Chinatown, elle représente une île qui n’avait encore jamais envoyé de visage sur cette scène-là. Dans un univers majoritairement asiatique, elle aurait pu se sentir à la marge. Elle s’y est sentie singulière, ce qui n’est pas la même chose.
« Je ne me suis jamais sentie différente de manière négative. Au contraire, ma singularité était perçue comme une richesse », raconte-t-elle.
Le jury lui donnera raison. Elle intègre le Top 6, remporte le titre de Miss Face of Chinatown, et se classe Top 3 au vote du public. « Être dans le Top 6 en étant la seule représentante du continent africain a été une immense fierté. » Une performance remarquable, pour une première. Mais, surtout, une performance qui dit quelque chose de fort : « C’est la preuve que Maurice a sa place sur la scène internationale. » Il suffisait d’y aller.
Mais qui est la femme qui a osé y aller ? Estellina Ah-Hon n’est pas arrivée aux Philippines par hasard. Elle s’est construite, patiemment, depuis ses 20 ans. C’est à cet âge qu’elle ouvre son premier business. Là où beaucoup hésitent encore, elle décide. Et cette décision-là va tout façonner.
« Entreprendre m’a appris très tôt la discipline et la responsabilité. Quand on est jeune, on comprend vite que rien n’est acquis. Il faut se battre pour chaque opportunité », souligne-t-elle. Elle apprend à gérer des imprévus, à prendre des décisions stratégiques, à assumer pleinement ses choix. Aujourd’hui Customer Success Manager, elle évolue dans un environnement professionnel exigeant où l’écoute et la performance vont de pair. En parallèle, elle termine ses études en International Business Management. Pas par obligation, mais par conviction. « Je voulais comprendre le monde au-delà de nos frontières. Avoir une vision internationale était essentiel pour moi. » À Maurice, île ouverte sur l’océan Indien mais parfois enclavée dans ses propres horizons, cette soif du large est déjà, en soi, une forme de courage.
Les concours de beauté, elle s’y intéresse depuis toujours. Mais pas pour les raisons que l’on imagine. « Ce n’est pas le mannequinat qui m’attirait. C’est le concept de ‘beauty with a purpose’. Pour moi, un concours doit avoir du sens, porter un message. »
Son passage comme finaliste à Miss Mauritius 2021 n’est pas une parenthèse dans sa trajectoire : c’est une étape de préparation. Elle y découvre la rigueur que demande la préparation mentale, la puissance qu’une voix bien posée peut avoir, la liberté que l’on gagne en apprenant à sortir de sa zone de confort. Elle s’y entraîne, sans le savoir encore, pour les Philippines. « Cette expérience m’a énormément appris sur moi-même. Elle m’a poussée à sortir de ma zone de confort. »
Aux Philippines, au-delà de la compétition, c’est une femme transformée qui rentre à Maurice. Le projet « beauty with a purpose » de cette édition était centré sur la sensibilisation au cancer gastrique. Une cause qu’elle connaissait peu avant d’embarquer. Et puis il y a eu cet hôpital public, ces couloirs, ces visages.
« La visite d’un hôpital public a été le moment le plus marquant pour moi. Rencontrer des patients, écouter leurs témoignages… Cela m’a bouleversée. » Quelque chose se déplace en elle ce jour-là. La compétition, les projecteurs, les classements… tout cela recule derrière l’essentiel. « On réalise que la plateforme d’un concours peut réellement servir à quelque chose. Aujourd’hui, je ressens la responsabilité de sensibiliser davantage, y compris à Maurice, notamment sur la prévention et l’importance d’une bonne hygiène de vie. »
Il y a aussi les épreuves plus intimes. Pendant plusieurs semaines, Estellina vit loin de ce qui l’ancre. Loin de sa famille. Loin de ses cinq chiens et de ses quatre chats. « La plus grande difficulté a été d’être loin de ma famille… et de mes animaux. »
Elle sourit en le disant. Mais derrière le sourire, la réalité d’une femme qui a dû puiser en elle-même. « Dans un contexte de compétition et de pression, l’absence de ses repères n’est pas facile. Mais cela m’a rendue plus résiliente. »
À Maurice, la communauté de Mauriciens d’origine chinoise représente environ 1,5 à 2 % de la population, soit entre 15 000 et 20 000 personnes. Une minorité discrète, profondément ancrée dans la vie culturelle et économique du pays. Estellina en est fière, d’une fierté sans ostentation, mais sans compromis. « Être Sino-mauricienne est une fierté. C’est une richesse qu’il faut assumer pleinement. »
Sur la scène internationale, elle réalise à quel point son identité est rare et précieuse. Elle représente à la fois l’Afrique et la diaspora chinoise, une combinaison que le monde ne voit pas souvent, et qui retient l’attention précisément parce qu’elle est vraie, incarnée, vivante. « Cette expérience m’a aidée à gagner en confiance, notamment lors de mes prises de parole face aux médias internationaux. Je me suis sentie légitime. »
Se sentir légitime. Trois mots qui résonnent particulièrement fort en ce 8 mars. Combien de femmes, combien de jeunes filles, portent en elles un doute sur leur droit à occuper l’espace, à prendre la parole, à être vues ? Estellina a traversé ce doute, et elle en est revenue avec la certitude que son identité, loin d’être un handicap, était sa signature.
Si une jeune fille sino-mauricienne lit aujourd’hui son histoire, elle sait exactement ce qu’elle veut lui dire : « Sois fière de qui tu es. Ne laisse personne te dire que ton origine est un obstacle. Au contraire, c’est ta singularité qui fera ta différence. »
Pour elle, l’aventure ne s’arrête pas à un titre ou à un classement. Elle voit plus loin : des ponts à construire entre Maurice et l’Asie, des collaborations culturelles et économiques à imaginer, un potentiel collectif encore largement inexploré.
Entrepreneuse, professionnelle engagée, représentante internationale : Estellina Ah-Hon refuse de choisir entre ambition et identité. Elle les porte ensemble, naturellement, comme si la question ne s’était jamais vraiment posée.
En ce 8 mars, son parcours est la prevue que les femmes mauriciennes ont leur place partout – dans les affaires, sur les scènes internationales, dans les causes sociales, dans la construction d’un avenir plus ouvert. Pas comme exceptions. Comme une évidence.
Et pour Estellina, ce n’est que le début.