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En marge du Budget : deux anciens ministres des Finances tracent les priorités et pointent les erreurs à éviter

Par Christina Vilbrin
Publié le: 16 June 2026 à 06:27
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Xavier-Luc Duval et Dr Vasant Bunwaree.
Xavier-Luc Duval et Dr Vasant Bunwaree.

À quelques jours du Budget du vendredi 19 juin, deux anciens ministres des Finances livrent une analyse sans filtre des choix économiques à venir. Entre critiques du premier exercice budgétaire, inquiétudes sur la croissance et le gaspillage, craintes sur le pouvoir d’achat, prolifération de la drogue et débats fiscaux, ils esquissent les priorités à suivre tout en mettant en garde contre des décisions susceptibles de fragiliser davantage l’équilibre social et économique du pays.

Xavier-Luc Duval : « Si le gouvernement augmente la TVA, ce serait catastrophique »
Dr Vasant Bunwaree : « La population ne peut plus supporter davantage de sacrifices, pas même une goutte de plus »

Quel bilan faites-vous du premier Budget présenté par ce gouvernement ?

Xavier-Luc Duval :
« Ce n’est pas très compliqué. Le gouvernement taxe massivement et compte collecter plus de Rs 30 milliards supplémentaires par rapport à l’année précédente, tout en réduisant les allocations sociales. C’est sûr que le déficit budgétaire va se réduire. Mais le projet économique établi dans le Budget a complètement failli. 

La croissance a chuté considérablement par rapport aux années précédentes et devrait tomber à 2,8 % cette année si l’économie n’est pas trop affectée par la guerre au Moyen-Orient. Toutefois, si celle-ci s’étend dans la durée, on prévoit 2 %. Il est aussi évident que l’austérité a produit des effets. En revanche, s’agissant du projet économique du dernier Budget, pourtant axé sur l’innovation, on est totalement passé à côté de la plaque ».

Dr Vasant Bunwaree : 

« J’ai l’impression que ce premier Budget n’a pas produit les résultats que l’on espérait. Surtout, j’ai nettement le sentiment que ceux qui l’ont préparé sont passés à côté de l’essentiel. Une législature dure cinq ans. Avant même la présentation d’un premier Budget, il existe un programme gouvernemental qui fixe une vision, des orientations et un cap à atteindre à la fin du mandat de cinq ans. Ce programme a été présenté par le président de la République et devait servir de feuille de route. 

Le Budget, lui, intervient chaque année pour permettre au pays d’avancer étape par étape vers les objectifs fixés. Chaque Budget représente en quelque sorte une gare sur un parcours déjà défini. Le premier Budget avait été présenté dans un contexte particulier, marqué par une forte volonté populaire de tourner la page de l’ancien régime.  J’avais compris qu’il devait corriger les erreurs du passé et remettre le pays sur les rails. 

Un an plus tard, nous arrivons à la deuxième gare. C’est le moment de faire le bilan du chemin parcouru, d’identifier les obstacles rencontrés et de rectifier le tir. Or, aujourd’hui, nous constatons déjà plusieurs déviations par rapport à la trajectoire annoncée.  Certes, il est toujours possible de revenir sur la bonne voie, mais la situation est extrêmement difficile. 

Force est de reconnaître que la première année budgétaire n’a pas eu les succès escomptés. Les principaux indicateurs utilisés pour préparer un Budget sont dans le rouge ou dans l’orange : dette publique, inflation et croissance économique. La responsabilité de trouver des solutions incombe au gouvernement. Il faut avoir l’honnêteté de reconnaître que les objectifs de la première année du premier Budget n’ont pas été atteints. Il est temps de se ressaisir et de rectifier le tir ».


 Le gouvernement présentera son deuxième Budget le 19 juin. Selon Navin Ramgoolam, celui-ci reposera sur cinq piliers : la responsabilité, la solidarité, l’efficacité économique, la justice sociale et la protection des plus vulnérables. Concrètement, à quoi peut-on s’attendre ?

Xavier-Luc Duval :

« Ce ne sont absolument pas mes priorités. Pas du tout. Aujourd’hui, l’urgence est ailleurs : traiter les vrais problèmes sociaux qui menacent nos citoyens, notre modèle économique et notre prospérité. Mes trois priorités sont claires. D’abord, le ‘law and order’. La dégradation de la sécurité menace gravement les Mauriciens dans leur quotidien. Elle fragilise aussi notre modèle économique basé sur le tourisme et les étrangers qui investissent dans l’immobilier. 

Au passage, je sympathise avec nos policiers. On met l’accent sur le nombre de policiers, mais ceux-ci sont totalement dépourvus des équipements nécessaires pour accomplir efficacement leur tâche. On les envoie sur le terrain sans moyens suffisants. À leur place, j’aurais refusé de sortir des postes de police. Un ouvrier a besoin d’outils : c’est pareil pour un policier. 

Il faut que les policiers aient les moyens de se protéger et de protéger le public. La deuxième priorité, c’est le pouvoir d’achat. Il est incompréhensible qu’après 18 mois, aucun véritable système d’importations parallèles n’ait été mis en place. 

À part les médicaments que nous verrons tout à l’heure, tous les produits devraient être concernés pour faire baisser les prix. Dans le même temps, abaisser le seuil de TVA de Rs 6 millions à Rs 3 millions est une très grosse erreur. Cela pousse les entrepreneurs vers le marché noir et pénalise les petits business jusqu’à Rs 450 000 par an et fait augmenter les prix, quelquefois considérablement. Troisième priorité : en finir avec le gaspillage. Ce n’est pas normal. 

Je dis peut-être un chiffre un peu fort, mais selon moi, près d’un tiers du budget de chaque ministère est gaspillé dans toutes sortes de dépenses, de règlements et de pratiques inutiles. C’est une horreur. Quand on sait que le budget national s’élève à près de Rs 300 milliards, on peut imaginer les économies considérables qui pourraient être réalisées en éliminant le gaspillage. 

En allégeant les contraintes administratives, en rétablissant le ‘law and order’, en réduisant le gaspillage, en restaurant la discipline et en renforçant le pouvoir d’achat, on crée les conditions d’un développement économique naturel. C’est une question d’efficience. Il faut s’attaquer aux causes profondes, et non se contenter d’une approche superficielle ».

Dr Vasant Bunwaree : 

« Les paroles sont belles et les mots soigneusement choisis. Je le sais d’autant mieux que j’ai moi-même été ministre des Finances. On retrouve de belles notions. La responsabilité est importante. La solidarité est une valeur fondamentale, mais au sein même du gouvernement il y a eu des revirements. 

On parle d’efficacité économique, mais nous ne l’avons pas vue dans le premier Budget. Les prix ont augmenté, certaines allocations ont été supprimées et de nombreuses décisions ont pénalisé la population. Quant à la justice sociale, elle a été sérieusement mise à mal avec le relèvement de l’âge d’éligibilité à la pension à 65 ans. 

Le gouvernement persiste dans cette voie alors qu’il aurait dû écouter les préoccupations de la population et réévaluer sa position et organiser des assises sur la question. À mes yeux, cette décision risque de lui coûter très cher politiquement. Elle pourrait même lui faire perdre les prochaines élections. La protection des plus vulnérables est également mise en avant. Mais comment réaliser cet objectif ? »


 Navin Ramgoolam affirme ne pas disposer d’un « bâton magique ». Quelle est sa réelle marge de manœuvre dans le contexte actuel ?

Xavier-Luc Duval : 

« La seule vraie marge de manœuvre d’un ministre des Finances, c’est la croissance.  C’est elle qui crée la richesse, les emplois et la prospérité. Or, aujourd’hui, les perspectives sont inquiétantes : la croissance sera anémique cette année, et encore plus faible l’année prochaine.

Si le gouvernement veut ‘add insult to injury’ et augmente la TVA, ce serait catastrophique. On ne peut pas taxer des gens qui ont besoin de cet argent pour vivre et nourrir leur famille pour ensuite voir cet argent mal utilisé ou gaspillé. C’est ce que fait le gouvernement. Augmenter la TVA dans de telles conditions serait un crime ».

Dr Vasant Bunwaree : 

« Personne ne possède de baguette magique. N’importe quel gouvernement aurait été confronté à des difficultés similaires. Mais lorsqu’on fait des promesses à la population, il faut ensuite assumer la responsabilité de leur mise en œuvre.

On avait promis une baisse du prix de l’essence et du pain, entre autres. Presque deux ans plus tard, ces promesses ne se sont toujours pas concrétisées. 

Lorsque nous étions dans l’opposition, j’ai beaucoup contribué aux efforts visant à ramener le parti au pouvoir. À l’époque, nous analysions en profondeur les dossiers afin de mieux évaluer la situation et de préparer des contre-propositions crédibles. Lors des dernières élections, la population a accordé sa confiance à cette équipe sur la base de promesses précises. Aujourd’hui, le gouvernement se retrouve confronté à la réalité du pouvoir et doit apporter des réponses. Le véritable défi est d’augmenter la taille du gâteau national. 

Sans croissance, il ne peut y avoir de développement durable. Or, plusieurs secteurs disposent encore d’un fort potentiel : le tourisme, l’agriculture, les infrastructures portuaires… Mais, il faut des actions concrètes et non de simples discours. Le rôle d’un gouvernement est de créer les conditions nécessaires pour améliorer le niveau de vie de la population. 

Le gouvernement prévoit une croissance de 2,8 % cette année. Je considère que c’est insuffisant. Avec une meilleure gestion et des mesures ciblées, Maurice pourrait viser entre 3,5 % et 4 % de croissance. Il existe une marge de manœuvre réelle pour porter la croissance à ce niveau. 

Le Premier ministre, également le ministre des Finances, ne peut pas tout faire seul. Il doit s’appuyer sur les meilleures compétences pour relancer l’économie. Or, certains au sein du gouvernement sont dépassés, n’ont pas le ‘drive’ ou la capacité pour répondre aux défis actuels. 

J’aurais souhaité que le gouvernement organise une grande table ronde exclusivement consacrée à la croissance où les gens capables pourront faire part de leurs idées en vue de stimuler l’économie et de ramener la croissance à 3,5 % voire 4 % cette année ».


La guerre au Moyen-Orient a rebattu toutes les cartes, selon le Premier ministre. Au vu de la dégradation des finances publiques, faut-il privilégier des mesures d’austérité budgétaire ?

Xavier-Luc Duval : 

« Je reviens sur mon point. Le gouvernement doit moins gaspiller. Au moins cinq ambassades devraient être fermées. Les postes de vice-président et surtout les Juniors Ministers qui ne font que se chamailler avec leurs ministres de tutelle devraient être abolis. Une dizaine de corps parapublics n’ont plus d’utilité aujourd’hui et pourraient être regroupés. Il y a du gaspillage et de l’inefficience partout où l’on regarde. C’est là que l’on trouvera la vraie marge de manœuvre. Si le gouvernement s’écarte de cette réalité pour emprunter d’autres directions, c’est à ses risques et périls. »

Dr Vasant Bunwaree : 

« La guerre, tout le monde comprend ce que cela signifie. Quel que soit le gouvernement en place, il doit faire face à cette situation et à ses effets économiques et géopolitiques. Nous sommes également confrontés à d’autres enjeux, notamment la question des Chagos. Dans un tel contexte, il fallait éviter d’ajouter dans les calculs les Rs 10 milliards attendus sur les Chagos. Il y avait un risque à ce niveau.  

Il faut aussi agir avec prudence et éviter les déclarations susceptibles d’aggraver la situation concernant les Chagos qui abritent une base militaire. Est-ce qu’on doit privilégier l’austérité ? Je ne crois pas que l’austérité soit la bonne réponse. Il faut plutôt rechercher d’autres moyens de combler les déficits que causera la guerre. Nous devons miser davantage sur nos relations avec des pays amis comme l’Inde, la Chine, la France et le Royaume-Uni. La priorité doit être d’avancer avec précaution, mais aussi avec une vision claire de l’avenir. »


 Une nouvelle année d’austérité ne risque-t-elle pas d’appauvrir un peu plus la population et sur le plan économique de provoquer une crise de la demande ?

Xavier-Luc Duval : 

« Absolument vrai ! »

Dr Vasant Bunwaree : 

« Le risque existe bel et bien. C’est même l’un des enjeux majeurs de ce Budget. La population ne peut plus supporter davantage de sacrifices, pas même une goutte de plus. Le Budget devra impérativement contenir des mesures concrètes pour soutenir le pouvoir d’achat et aider les Mauriciens à remonter la pente. Il ne faut surtout pas assommer davantage la population. Parallèlement, lorsqu’on présente un Budget, il faut être capable de voir au-delà des éléments visibles et des apparences. Cela demande beaucoup d’intelligence, de rigueur et de discernement. Même avec de bonnes intentions, le ministre des Finances peut parfois lui-même tomber dans certains pièges s’il ne fait pas suffisamment preuve d’esprit critique. Il ne doit pas se contenter des présentations ou des explications qui lui sont faites, surtout lorsque celles-ci minimisent ou masquent des problèmes plus profonds. Il est essentiel d’encourager un véritable choc d’idées avec ses conseillers, afin de ne pas laisser passer certaines failles. Malgré tout, je pense qu’il rentrera dans des pièges par la manière dont les informations lui seront présentées, surtout s’il accorde trop de confiance à certaines personnes. »

 

 

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